On a longtemps rêvé Lawrence d’Arabie, un rêve qui jamais n’est allé sans crainte ni tremblement. Le grand spectacle à son apogée s’y apparierait avec le désert d’un orientalisme sans frein, l’ossuaire des misères bédouines dont T. E. Lawrence aurait fait son habit d’or et de lumière, de blancheur souillée par le sang et la poussière. On découvre alors, et d’abord, que c’est le cinéma, tout un pan important qui a souvent rêvé le film de David Lean. On s’enthousiasme surtout d’un film fidèle à son héros, une grande figure de honte et de trahison. Comme Ulysse dont il a traduit l’Odyssée, Lawrence était quelqu’un pour ses contemporains ; à ses yeux, il n’était personne. Est-il un roi oublié, un dieu caché ? Les Anglais disent du désert qu’il est pour les dieux et les bédouins. Si Lawrence « bédouinise » en n’y arrivant jamais, c’est en déterritorialisant en lui l’Anglais, mais pas tout à fait. Lawrence est l’ange du presque. Ses ailes battent au service des causes – arabe et anglaise – mais leur collure est de désobéissance. Ce presque est sa ligne de douleur, le défilé dans la vallée de son désir-désert. En suivant cette ligne de fou qui est de feu et de soleil, David Lean ne s’en remet pas totalement à la perspective occidentale ; il réussit en effet là où s’aventurent peu de réalisateurs de science-fiction, donnant la sensation de la terre comme sol et de la Terre comme planète.