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La prof (Leonie Benesch) crie devant sa classe dans La Salle des profs
Critique

« La Salle des profs » d’Ilker Çatak : La vertu au pilori

Des Nouvelles du Front cinématographique
Rien ne va plus dans le monde merveilleux du libéralisme. Le nid douillet d’un collège allemand, modèle de tolérance culturelle et de bienveillance éducative, est un foyer infectieux. Une banale affaire de vols met le feu aux poudres, le bocal devient cocotte-minute puis baril. La Salle des profs est un modèle de ce qui obscurcit aujourd’hui le cinéma d’auteur quand le surmoi est à la direction de la dénonciation. La petite machine paranoïaque qui fait la peau aux parangons de vertu fait sadiquement la nique à qui croit que la morale vaudrait mieux que le poids des attachements passionnels et la rivalité compétitive des intérêts individuels.

Prévoir le pire, pire que prévu

D’abord, on prévoit le pire quand un film comme La Salle des profs, qui se fait la bruyante publicité des fléaux sociétaux ravageant notre actualité, rumeur et harcèlement, rapports de domination et les humiliations allant avec, pourrait bien au fond en partager les modalités, avec assignation à la logique policière de la démonstration et administration corrective de ses constats comme autant de sanctions. On se dit dans l’après coup de la projection que c’est, comme souvent, pire que prévu, le film plus pervers que toutes les figures réunies de la perversion qu’il passe au crible avec la froide férocité d’un huissier.

Voilà la loi régissant le cinéma d’auteur contemporain, qui souvent s’adjoint les narrations au cordeau du thriller paranoïaque pour professer des leçons qui le sont du surmoi. Les petites jouissances obscènes de chacun qui mettent à mal les équilibres précaires des démocraties libérales ne valent qu’à légitimer celles qui sont au service de leur mise en scène. On reconnaît l’impératif du surmoi qui en appelle à obéir à l’aiguillon de la jouissance tout en blâmant ceux qui s’y font prendre.

Rien ne va plus dans le monde merveilleux du libéralisme. Dans La Salle des profs, le nid douillet d’un collège allemand, modèle de tolérance culturelle et de bienveillance éducative, est un foyer infectieux. Une banale affaire de vols met le feu aux poudres, le bocal devient baril, la cocotte-minute de tous les micro-fascismes. L’ensemble des acteurs de la vie pédagogique, professeurs, élèves et parents, rivalisent ainsi pour clouer au pilori Mademoiselle Carla Nowak, leur meilleur élément qui enseigne pourtant, à l’aide des disciplines de la gymnastique et des mathématiques, que corps et esprits doivent être commandés par l’impératif catégorique de la vertu, et avoir pour seule la loi une morale exemplaire. Il faut dire aussi que l’enseignante l’aura bien cherché quand la trahison des beaux principes à laquelle elle se plie sans forcer se révèle bien pire que la négociation partagée de leurs apparences.

La Salle des profs est un concentré pur jus des bassesses du cinéma contemporain, une leçon de petit maître si pressé de rejoindre les hauteurs confinées du cinéma d’auteur et ses manières hautaines. Et on se bouscule au portillon quand le film d’Ilker Çatak rejoint à l’aise Jusqu’à la garde (2017) de Xavier Legrand, Un monde (2021) de Laura Wandel et les films du petit rapporteur Joachim Lafosse. Tous sont les élèves appliqués, la main levée et le doigt pointé, des grands maîtres de la férule avec lesquels ils ont fait leur classe, Michael Haneke et les Dardenne, et chez qui ils ont appris le plaisir des chiquenaudes et de la persécution. La Salle des profs retrouve aussi Whiplash (2014) de Damien Chazelle quand un maître fasciste est plus désirable qu’un demi-idéaliste boiteux.

L’affirmation et la preuve

Carla Nowak croit avoir l’œil aux aguets. Elle voit ainsi les vices de ses collègues (par exemple celle qui se sert dans la tire-lire du café), sans voir qu’ils lui font comme l’un de ses élèves un doigt d’honneur dans son dos alors qu’elle est sérieusement persuadée de ne pas en avoir, de dos. Le film d’Ilker Çatak procède de même, sans faillir à son programme surmoïque. Son contrôleur maniaque fait la leçon à une « control freak » de la vertu, sévèrement administrée à coups de règle sur les doigts. Une réunion avec les parents d’élèves tourne mal, elle finit dans les toilettes en trouvant comme seul poumon d’appoint un sac poubelle. Une autre avec les participants du journal du bahut s’apparente à un interrogatoire policier, tous les élèves y retrouvant les réflexes spontanés de la Stasi, tous petits descendants du Ruban blanc (2009) de maître Haneke où jouait déjà l’actrice principale.

C’est que la professeure est prise à son propre jeu et il n’y a pas d’autre raison au désordre. La perversité est de son fait et le film s’en délecte, qui fonctionne à huis-clos comme un procès judiciaire. Carla Nowak fait ainsi la leçon à ses collègues sur les manières d’obtenir des délégués de classe les noms de voleurs potentiels d’effets personnels, tandis qu’elle se sert de la caméra de son ordinateur portable pour confondre la supposée voleuse, qui est la membre la plus appréciée de la vie éducative et la mère du jeune Oskar, le garçon le plus doué de sa classe. La plus vertueuse d’entre tous rompt alors avec le règlement de la protection quant au droit à l’image. L’arbitraire scénaristique participe à précipiter les abstractions fictionnelles d’un microcosme saturé, qui au moins nous épargne en raison de son contexte culturel les fièvres obsidionales d’une laïcité assiégée.

La professeure enseigne la différence entre une affirmation (qui tient du jugement et de l’opinion) et une preuve (qui requiert les soins de la démonstration). Sauf que dans sa quête de preuves, elle confond allégrement les champs respectifs des mathématiques et du domaine juridique. Elle tombe alors dans l’arène en étant dévorée par tous les fauves que le film d’Ilker Çatak lui jette à la figure. Sa cruauté tiendrait du règlement de compte : le pays qui a vu naître la philosophie d’Emmanuel Kant, maître de la loi morale et son impératif catégorique, a été aussi celui du fascisme racial et des polices politiques. L’enseignante kantienne apprend ainsi à son corps défendant que l’usage des mains au service du bien oblige à les salir et le contre-apprentissage est saignant à souhait, brutal.

La prof (Leonie Benesch) dans La Salle des profs
© Cinéart

Tous les coups sont alors permis pour rappeler la vertueuse, qui ne l’est qu’en idée, à l’ordre pratique d’un régime unique de la vérité : la morale est de pure forme, on s’y tient en apparence, tandis qu’en vérité, on poursuit la logique de ses attachements passionnels et de ses intérêts. Les professeurs ne veulent pas s’en laisser conter par leurs élèves, les parents exècrent l’enseignante qui malmène l’idée qu’ils ont de leurs enfants, les élèves se réclament des combats du journalisme en adoptant la stratégie racoleuse des tabloïds. Quant à Oskar, comme Daniel d’Anatomie d’une chute de Justine Triet, il fera tout pour laver l’honneur de sa mère, jusqu’à voler l’ordinateur contenant la preuve supposée de son forfait, même si celle-ci n’hésite pas à le manipuler pour rétablir sa dignité.

Pire que les petites jouissances qui prolifèrent dans le dos des consensus admis pour tenir à l’idée des équilibres du pouvoir, il y a la vertu dont les affirmations sont la preuve qu’elle est intenable. Y croire serait pire que d’en manquer. La Salle des profs n’a pas l’ironie buñuelienne pour rire des idéalistes dont le service des biens est contredit par les piqûres de rappel du réel, mais le sadisme qui est un horizon partagé par tous les jouisseurs qui s’entendent de part et d’autre de l’écran pour faire la peau aux donneurs de leçon et la nique aux moralisateurs. Eux savent que la morale n’est plus de ce monde, sinon sous la forme de ses apparences, tel ce bol de bonbons dans le bureau de la dirlo.

Toutes les couleurs à leur place

Les frottements de crin des violons et les percussions qui accélèrent les pulsations du cœur : la musique de La Salle des profs, comme provenant d’un film d’horreur, participe à l’orchestration d’un milieu rogné d’anxiété, acidifié par la nervosité de la professeure qui s’évertue à enseigner la vertu du bien et de la vérité. Les vertueux trahissent les principes, les autres négocient avec leurs apparences et il n’y a pas à balancer. Pire, il y a à en faire un sort conjuratoire à qui nous rappelle que l’on peut tenter de vivre, tant bien que mal, sous la condition du devoir et de ses orientations catégoriques.

La vertueuse ne l’est en réalité qu’en se doublant d’une maniaque du contrôle. Mademoiselle Carla Nowak est une paranoïaque que le film d’Ilker Çatak se charge avec délectation de tourner en bourrique. La vertueuse est une femme autoritaire et pète-sec, en cela très bien jouée par Leonie Benesch, raide et droite dans ses bottes, hystérique comme il faut pour s’accrocher à l’idée que tout le monde jouit dans son dos alors que son désaveu même est un summum de jouissance. Un collègue lui parle en polonais, la langue de ses parents émigrés, elle lui répond en allemand. Un autre propose l’intervention d’un détective privé, elle s’en moque en faisant pire avec la caméra de son ordinateur. Une troisième lui offre une part de gâteau, elle n’en touchera pas une seule miette en préférant la refourguer à ses élèves. Quand elle examine les images du forfait dont elle a été victime, c’est dans les toilettes, les mêmes où elle trouve le sac poubelle nécessaire à retrouver un peu d’air.

Quand Carla Nowak demande enfin un recours au collègue le plus rétif à ses manières, c’est d’abord avec le visage piteux puis, en un éclair, le bras tendu et injonctif. L’appel à l’aide est en fait un ordre.

La vertu est un autoritarisme qui ne s’avoue pas comme tel. Kant a dans son dos Sade comme l’a montré un texte fameux de Jacques Lacan(1). Slavoj Žižek en résume ainsi les enjeux : « La vérité du rigorisme éthique de Kant est le sadisme de la loi. Autrement dit, la loi kantienne est un effet du surmoi qui jouit sadiquement de l’impasse dans laquelle se trouve le sujet, de l’incapacité dans laquelle il est de satisfaire ses exigences inexorables – ainsi en va-t-il de la figure proverbiale du professeur qui soumet ses élèves à des tâches impossibles et savoure secrètement leur échec »(2). Et si Carla Nowak est sadisée, c’est qu’elle est une sadienne ignorée. Retour à l’envoyeuse, set et match.

L’expulsion de la victime émissaire d’une vertu qui a disparu de ce monde, et dont la persistance spectrale n’est que formelle et rien que formelle, n’aboutit pas à la critique radicale du service des biens ou des rigoristes de la cause qui la trahissent par fanatisme au lieu d’en négocier le réalisme(3). La Salle des profs a une meilleure idée pour achever son opération de redressement, point de culmination de sa perversité. Oskar a été exclu pour indiscipline et violence contre Carla Nowak, il revient pourtant dans sa classe. Le raffut est à son maximum d’intensité, l’anarchie règne. L’enseignante a alors l’idée de s’isoler avec lui afin de renouer avec les grandes espérances de leurs débuts. On espère que le relâchement vienne enfin tant le film met à rude épreuve son spectateur, et sa durée athlétique de 94 minutes est bienvenue tant son office est rude, l’efficacité à seule fin d’être cassante. Comme on est loin, alors, d’Elephant (2003) de Gus Van Sant que cite Ilker Çatak mais en armant ses travellings avec la même inflexibilité que ceux de L’Événement (2021) d’Audrey Diwan.

Vient la meilleure scène de La Salle des profs, qui est la toute dernière : Oskar sort alors de son sac le Rubik’s Cube que lui avait confié Carla Nowak, certaine qu’il allait en réunir les couleurs dispersées. La définition des algorithmes que l’objet ludique servait à illustrer est en dernière instance celle du film lui-même, sûr de ses règles formelles et des règles opératoires présidant à ses calculs, chaque couleur à l’endroit qui lui revient de droit. Oskar restitue donc le jouet à sa propriétaire, toutes les couleurs revenues à leur place, avant d’être exfiltré de la salle de classe, porté sur sa chaise par deux policiers. Le triomphe revient à Oskar, qui sort comme un roi ; en attestent le ralenti et la contre-plongée. Au début, Carla Nowak n’avait droit qu’au surplomb associé au filmage en plongée. Tout le monde doit tenir sa place, y compris les plus mauvaises si elles pavent l’enfer des démonstrations.

L’enseignante aura dès lors été instruite de ceci : la vertu est un malheur car il n’y a nul autre horizon pour ses parangons que d’en trahir les principes ; les autres ont raison de persévérer dans leurs obstinations, passionnées ou intéressées. La destitution des vieilles morales vertueuses s’évertue à faire la promotion royale des calculs et des passions. S’en instruire fait aujourd’hui le lit du pire quand le programme autoritaire du néolibéralisme s’accommode déjà des nouveaux fascismes.

Comme dans Amal (2023) de Jawad Rhalib, l’éducation nationale et l’école publique qu’accablent les misères d’une époque désorientée sont l’objet de vives attentions qui participent de ce qu’elles dénoncent, surenchérissant de bassesses parce qu’après tout, c’est la loi de ce monde et l’on s’y tient. Un paradigme, en un sens inspiré de Thomas Kuhn – Kuhn qui est le nom d’Oskar et sa mère(4).

Slavoj Žižek, encore : « La référence au devoir comme excuse pour faire notre devoir devrait être rejetée pour son hypocrisie ; que l’on se rappelle seulement l’exemple déjà évoqué du professeur sévère jusqu’au sadisme, qui soumet ses élèves à une discipline de fer et à la torture »(5). La Salle des profs fait ironiquement la peau des antiques vertus, mais avec la sévérité d’un instructeur sadique. Le devoir dont son auteur médit, y voyant le pire d’un monde préférable dans le jeu de ses passions, calculs et intérêts, est l’objet d’un devoir infligé avec la petite claque sur la nuque – comme il se doit.

Notes[+]