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Jessica Chastain et Peter Sarsgaard parlent dans la forêt dans Memory
Critique

« Memory » de Michel Franco : Le chirurgien opère le cœur

Guillaume Richard
Memory est le film le plus humain, le plus empathique et le plus profond réalisé par Michel Franco. Il permet de comprendre définitivement le cinéaste non plus comme un misanthrope, mais selon une double optique : soit comme un médecin qui ausculte la noirceur du monde avec fatalité, soit comme un chirurgien capable de guérir ses personnages pour qu'ils puissent aimer à nouveau.

« Memory », un film de Michel Franco (2023)

Avec Memory, Michel signe son film le moins Franco : le plus humain, le plus empathique et le plus profond de toute sa filmographie, celui où il met pleinement son art de la mise en scène au service des personnages. Le film permet de reconsidérer l'œuvre du cinéaste mexicain et sa prétendue misanthropie. Aurait-il fini par trouver le besoin de répondre à ses détracteurs au grand dam de ses défenseurs ? Ou bien Memory sera-t-il une comète, aussi vite passée et déjà oubliée ? Si le huitième film de Michel Franco marque un tournant, amorcé au préalable par Sundown, alors il faudra compter autrement sur lui dans les décennies à venir (rappelons qu'il n'a que 44 ans). Ici, nous posons encore le problème d'un point de vue moral et Michel Franco figure parmi les cinéastes qu'une partie de la critique et des cinéphiles adorent détester au nom d'une éthique du cinéma. Memory offre l'occasion d'abandonner le recours à la misanthropie pour un double concept : celui de cinéaste-médecin ou cinéaste-chirurgien. Si on refuse le jugement et les hiérarchies, il faut aussi à reconnaître à Michel Franco la capacité à étudier cliniquement la noirceur des soubassements misanthropiques et nihilistes de la société mexicaine et de certains hommes, avec ses passages dans le gris car rien ni personne n'est tout blanc, comme l'idéalisme qui a ses limites. On peut légitiment détester Daniel y Ana (2006) et Después de Lucía (2012), qui œuvrent dans la pure provocation chic et dégueulasse, mais apprécier les nuances de Chronic (2015), avec lequel Memory tisse des liens, ou la noirceur totale de Nouvel Ordre (2020), sa dystopie radicale sur les dangers qui menacent la société mexicaine. Écrire sur Memory implique de trouver un équilibre entre la philanthropie et la misanthropie, ces deux forces qui traversent le cinéma de Michel Franco sans toujours s'accorder, et qu'il faut soustraire à toute éthique d'une juste représentation, même si l'envie est grande de balayer toute son œuvre d'un revers de la main. Le cinéma contemporain fait bien pire ailleurs, au moins Memory prouve que Michel Franco est capable d'opérer cliniquement le cœur pour le guérir.

Michel Franco a toujours été considéré comme un misanthrope alors que son œuvre est traversée, en partie, par un intérêt profond pour le soin et la convalescence. Il faudrait donc mettre fin à ce malentendu en utilisant des termes plus précis : Michel Franco, quand il fait preuve d'empathie, est un cinéaste-chirurgien prompt à soigner ses personnages (ou à les accompagner vers un mieux) et, quand il filme froidement la noirceur, un cinéaste-médecin fataliste qui ne fait que constater sans soigner. Tous ses films ont pour point de départ une auscultation clinique de l'humanité avec la retenue nécessaire de l'observation médicale. Ensuite, il endosse soit la veste du médecin, soit celle du chirurgien. Quand il pense son film comme un médecin, il observe sans pouvoir toujours agir et résoudre les problèmes de ses personnages ou de la société. Daniel y Ana, Después de Lucía ou Nouvel Ordre font partie de cette première catégorie pour laquelle ses détracteurs s'enflamment et lui reprochent sa misanthropie ou son radicalisme chic qui n'a pas d'autre finalité que de provoquer bêtement et gratuitement. Mais Michel Franco peut aussi concevoir un film comme un chirurgien. Il opère et apporte une solution, contrairement au médecin qui n'a pas cette capacité. Il se montre beaucoup plus empathique et accompagne ses personnages dans une sorte de recherche d'apaisement, comme dans Chronic et Sundown. Avec Memory, Michel Franco opère directement le cœur en accompagnant le retour à la vie de Sylvia (Jessica Chastain), une ancienne alcoolique, qui va vivre une histoire d'amour avec Saul (Peter Sarsgaard), un homme atteint de démence. Contrairement à Chronic et Sundown, où les deux personnages principaux meurent à la fin, le couple aura la possibilité de s'aimer autant que possible même si la mort plane sur eux.

Sylvia (Jessica Chastain) dans la forêt dans Memory
© Teorema - High Frequency Entertainment - Screen Capital

Pourtant, après la première rencontre entre Sylvia et Saul, on redoute que l'histoire de Memory bascule rapidement dans la morbidité. La première question devient évidente : comment Michel Franco va-t-il cette fois repousser les limites du tolérable avec cet amour lié à une forme de déchéance programmée ? Contre toute attente, le médecin fataliste et impuissant cède la place au chirurgien qui va opérer directement le cœur avec une sensibilité et une retenue chirurgicale rendant impossible la moindre erreur qui mettrait en danger la puissance sentimentale du récit. Sylvia et Saul s'aiment et vont s'aimer jusqu'à la fin du film qui ne marque la fin de rien si ce n'est, peut-être, celle de la convalescence qui consiste, dans Memory, à réapprendre à aimer et à se donner à l'autre. L'opération du chirurgien Franco est donc une réussite totale. Les deux personnages passés sur le billard sont réparés, leur problème de cœur soigné, celui-ci battant à nouveau pleinement pour affronter les tempêtes moroses de la vie et ses vents contraires. Double réussite puisque Michel Franco nage lui aussi à contre-courant dans son œuvre, comme s'il voulait remonter à sa source pour prendre une autre direction. Il y a bien sûr toujours quelque chose de glauque avec la dégénérescence de Saul, comme le fait bien remarquer la mère cynique de Sylvia. Le même destin que David de Chronic attend Sylvia au bout du chemin, puisqu'elle survivra sans doute à leur amour et qu'elle sera à son chevet pour adresser les derniers soins, après avoir enduré la sénilité, l'incontinence et autres symptômes de la maladie auxquels sont métier la prépare déjà. Peut-on reprocher à Michel Franco de dessiner cet horizon mortifère à Memory ?

Quelques scènes du film manquent bien de justesse. On pense à la manière dont le viol de Sylvia est déplié par Michel Franco tout au long du récit. Elle raconte des « mensonges », change de version ou se contredit, et, à plusieurs reprises, on craint, heureusement à tort, que le cinéaste ne l'humilie sèchement. Il ne peut pas s'empêcher de remuer et d'exhiber ce purain, qui ne représente néanmoins qu'une étape de la convalescence réussie opérée par le film. On pourrait aussi regretter la longue et pénible scène de règlement de compte familial où on apprend que Sylvia a été en réalité violée par son père. L'art de la mise en scène clinique de Michel Franco, qui exhibe sans soigner, atteint son sommet, rappelant les terribles scènes de viol de Daniel y Ana et Después de Lucía. Le cinéaste semble incapable de résister à ce penchant pour ce type de séquence cathartique et démonstrative. Sauf que dans Memory, elle ne constitue plus le point culminant du récit, ni la raison d'être du film qui délivrerait là sa bonne claque au spectateur. Sa force se trouve ailleurs et ces tristes penchants sont pardonnables au vu du résultat final. Ce que nous apprend Memory est qu'il est indispensable de bien faire la distinction entre la médecine et la chirurgie dans l'œuvre de Michel Franco. Ce sont deux tendances inhérente à son cinéma qui détermine la manière dont il va affronter l'horreur et la mort. Mais quand il opère pour soigner en vue d'une revalidation concrète, alors on ne peut que le suivre pour célébrer les instants où l'amour domine.

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