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Nellie LaRoy (Margot Robbie) à la fête dans le prologue dans Babylon
Critique

« Babylon » de Damien Chazelle : "Smack My Bitch Up"

Des Nouvelles du Front cinématographique
Damien Chazelle est un prodige, mais d'un genre particulier. La vérité du prodige a été établie par un groupe britannique de musique électronique au nom caractéristique, The Prodigy, quand il a intitulé son hit « Smack My Bitch Up » qui se traduit ainsi : « Claque ma chienne ». Le prodige est ainsi : ses turgescences sont des pièces montées dont la crème fouettée l'est au lasso, par des coups de fouet, écœurantes parce qu'elle sont sans cœur. Le prodige tourne ainsi des films comme un maquereau claque la croupe de ses « chiennes », avec l'épate et le swing tapageur de celui qui loue le spectacle en assurant que ses réussites acclamées sont des fessées nécessaires à faire gicler du pire le meilleur. Le spectacle est une chienne qu'il faut dresser en la bifflant et le prouve encore Babylon : l'apologie du cinéma des origines a le fantasme urologique mais c'est l'énurésie qui domine et les larmes ne sont que celles du crocodile.

Damien Chazelle est un prodige. Fils d'un père mathématicien et informaticien franco-américain et d'une mère médiéviste, bilingue, le jeune homme né en 1985 tourne son premier film, Guy and Madeline on a Park Bench (2009) à l'âge de 24 ans seulement, un premier musical tiré d'un projet de thèse destiné à l'université de Harvard. Ce succès d'estime lui permet de transformer un court-métrage à valeur autobiographique (il a été membre d'un groupe de jazz à l'époque de ses études à Princeton) en long, Whiplash (2014), qui est un carton commercial et critique récompensé par des dizaines de prix. Il enchaîne avec La La Land (2016), autre comédie musicale qui fait plus fort que son prédécesseur en ruisselant de plus de récompenses encore, parmi lesquelles l'Oscar du meilleur réalisateur remis à un garçon de 31 ans seulement, ce qui est un record. Après une série pour Netflix, The Eddy (2019), qui confirme son goût pour le musical, Damien Chazelle tourne First Man (2018), un film bien accueilli dédié à Neil Armstrong, l'homme des premiers pas sur la Lune le 20 juillet 1969, pour une exploration d'une durée de 2h30 suivie par 450 millions de téléspectateurs. Damien Chazelle a reconnu ainsi en l'astronaute un modèle : faire un film c'est conquérir la Lune ou rien. Et Babylon (2022) de s'imposer d'emblée comme un projectile tiré dans la Lune de Hollywood.

 

Le spectacle est une chienne

 

Damien Chazelle est un prodige, mais d'un type bien particulier. La vérité du prodige a été établie par un groupe britannique de musique électronique au nom caractéristique, The Prodigy, quand il a intitulé son hit de 1997 « Smack My Bitch Up » qui peut se traduire ainsi : « Claque ma chienne ».

Le prodige est prodigue, c'est-à-dire que sa prodigalité est poussée très loin, la dépense somptuaire jusqu'à la consumption, la profusion jusqu'à sa dissipation. La prodigalité du prodige a donc tout des éruptions de l'adolescent acnéique. Il a besoin à tout prix de faire savoir qu'il sait tout faire. Un monstre dans la démonstration, l'épate obscène et la virtuosité en petite pornographie de soi.

Compulsif dans le priapisme, le prodige en met plein les yeux en en mettant partout. Il déblaie en déballant et sa prodigalité a la viscosité exaspérante. Car le démonstratif se mord la queue, il ne peut rien faire de mieux et c'est pourquoi ses jouissances sont aussi bruyantes que malheureuses. Le prodige tourne ainsi des films comme un maquereau claque la croupe de ses « chiennes » dans le hit proverbial de The Prodigy. Aux « big beats » du groupe électro répond le swing frénétique de celui qui loue le spectacle en assurant que ses meilleures réussites sont des fessées nécessaires à faire gicler du pire le meilleur. Le spectacle est une chienne qu'il faut savoir dresser en la bifflant.

 

Soufflés et soufflets
(le cinéma, une crème fouettée au lasso)

 

La prodigalité du prodige s'expose comme turgescence hystérique d'un enfant sans enfance dont les films voudraient tenir à la fois du soufflé et du soufflet, la crème fouettée du cinéma au lasso. Le génie ébouriffant qui se la pète (ah, la trompette, cet instrument fétiche) ventile à tout va ses plans et ses trouvailles afin d'éviter de se prendre des vents. Le talent est ici moins gonflé que gonflant.

Whiplash pose ainsi la nécessité quasi fasciste du maître autoritaire pour faire émerger le génie du batteur comme un accouchement dans la douleur, aux forceps du surmoi. La La Land rappelle qu'on ne satisfait pas à l'exigence de ses rêves, propriétaire d'un club de jazz et star de cinéma, sans céder sur son désir, l'amour dont la trahison n'est pas qu'un dommage collatéral mais un impératif. First Man voit dans le premier alunissage une série de catastrophes spectaculaires ayant pour fond le dépôt d'un deuil dans un cratère, le petit secret dans le derrière, la symbolique de la lune est une baudruche. Désormais, Babylon fait de l'âge puéril d'Hollywood le fondement souillé de fusées ultérieures qui font la grande constellation du cinéma et dont le film de Damien Chazelle se veut l'éjaculation forcément récapitulative, la cerise sur un gâteau régressif dont la base est merdeuse.

Nellie LaRoy (Margot Robbie) à la fête dans le prologue dans Babylon
© Paramount Pictures

Le prodige est ainsi, ses turgescentes pièces montées dont la crème fouettée l'est par des coups de fouet, écœurantes parce qu'elles sont sans cœur. La jouissance est au contraire du bonheur. On pourra dès lors voir dans l'un des Kids (1995) de Larry Clark un prédécesseur de Damien Chazelle, celui qui savait avec brio faire claquer sa verge sur ses cuisses en en tirant des rythmes obscènes.

 

De l'éléphanteau à l'éléphantiasis

 

Babylon, c'était l'époque où Hollywood était une fête à la fois somptuaire et régressive, un lupanar géant planté dans un désert. Le désert a beau être peu habité, il l'est toutefois par des animaux malmenés par les bêtes que nous sommes. C'est déjà un éléphanteau dont la défécation lâche des écoulements verdâtres, une chiasse inaugurale dont Babylon ne se remettra délibérément pas, n'ayant aucune raison en effet de s'en relever. C'est le premier épanchement, la première tâche, la souillure originaire et le réalisateur pousse l'effet de réel au point que la merde en imprègne l'objectif de sa caméra. Le mammifère proboscidien est le symbole de la nouvelle Babylone qu'est Hollywood, Damien Chazelle le sait comme nous qui avons lu Hollywood Babylone (1959) de Kenneth Anger et il servira à masquer le décès par overdose d'une femme experte en urologie, la bouche ensalivée.

Babylon abat son jeu en jouant ses cartes sur table : l'éléphantiasis est une maladie esthétique qui tient à grossir tous les traits afin de tirer des déjections les flots aurifères d'une « golden shower ».

Ainsi, Margot Robbie dans le rôle d'un avatar de la pauvre Clara Bow est plus hystérique et excitée que Harley Quinn dans Suicide Squad et le prodige ne rate pas de filmer sa culotte comme si on pouvait la renifler. C'est qu'elle a moins du cœur à revendre qu'un corps à vendre aux marchands du temple, traînant parmi ses casseroles un père qui profite de ses abattages comme un maquereau. Quand elle l'invite à affronter un serpent à sonnette, c'est pour humilier le fanfaron, fanfaronnant à son tour en attrapant le reptile qui lui mord le cou en lui faisant monter l'écume jusqu'aux lèvres.

Dans Babylon, Hollywood est ce serpent, la métaphore est ophidienne. Et si Damien Chazelle postillonne dedans comme le trompettiste noir qui a le jazz pour ne pas mourir dans la mine en étant recouvert du charbon typique du blackface, il conçoit aussi son film comme son dernier anneau. C'est ainsi qu'il a passé alliance avec Hollywood, son désert, ses cavernes et son bestiaire. Même si Babylon ressemble à s'y tromper à une énorme pièce montée, ratatinée sous les sunlights trois heures durant.

Partir du cul de l'éléphant pour remonter ses souterrains, ses caves et ses caveaux, et déboucher à la fin sur la trompe censée être celle de la renommée est un voyage tortueux et viscéral que l'on avait déjà entrepris sous d'autres latitudes cinématographiques, en Chine avec An Elephant Sitting Still (2018) de Hu Bo. Les trompettes hollywoodiennes de Babylon sont cependant si mal embouchées que du cul de l'animal, on ne sortira jamais. Repartir dans les fondations originaires de l'antre hollywoodien, ce cloaque infernal, invite alors à se complaire dans son fondement. L'analité et ses banalités de base.

Et puis il y a une dernière descente, l'ultime catabase dans les bas-fonds du barnum hollywoodien, avec ses freaks, son alligator et son géant qui dévore les souris goulûment. Les pauvres animaux ont la bêtise de servir aux métaphores faciles d'un réalisateur qui, quand il ne fait pas claquer ses plans comme on joue du lasso ou comme on dégaine un billet, tue pourtant toute critique dans l'œuf parce qu'il manifeste bruyamment un fond partagé. Car lui aussi avale ses figurines qui peinent à s'émanciper des archétypes poisseux qui leur sont accolés. Remplacé par Clark Gable, Jack Conrad (Brad Pitt) tire le rideau de sa vie avec une balle dans la cervelle au terme d'un plan-séquence où la caméra, cette vipère, guette au bon endroit les éclaboussures de sang sur le mur. Nellie LaRoy voit, elle, son destin fatal réduit en article secondaire d'un journal. On n'oublie pas Manny Torres (Diego Calva), l'homme à tout faire que l'ascension enlaidit, le visage huileux et le teint jaune et reptilien.

Le bestiaire de Babylon marine ainsi dans le marigot d'un film victime d'éléphantiasis. Ses ruissellements témoignent d'une prodigalité qui coule et fuit de partout. La sueur d'un pachyderme qui vaut de l'or est la golden shower d'un barnum qui démarre sous les auspices de l'urologie pour finir en énurésie.

 

Toppings

 

On voit très bien où Damien Chazelle veut en venir avec Babylon. Tremper les mains dans le chaudron originaire hollywoodien, gorgée d'humeurs fécales et urinaires, paraît impératif si l'on a la volonté d'en extraire l'or, celui des films que l'on adore en oubliant leur accouchement douloureux, inter faeces et urinam. C'est ainsi que le prodige monte les fêtes de Gatsby sur les rythmes qui ont la manière de Martin Scorsese avec ses sagas de gangsters, jouant du 35 mm. et du format « Scope » pour faire la nique à ses petits concurrents, Quentin Tarantino et Paul Thomas Anderson. C'est dommage qu'il n'ait pas pensé davantage à Ragtime (1981) de Miloš Forman, où les personnages happés par le bruit et la fureur du début du XXe siècle ont encore la marge d'exister pour eux-mêmes.

D'ailleurs, Babylon voisine avec son rival immédiat, Il était une fois à Hollywood (2019), ne serait-ce qu'en raison de la présence partagée de deux vedettes, Margot Robbie et Brad Pitt. Et puis l'idée que le meilleur point de vue à adopter sur le fonctionnement organique de l'industrie du rêve, en étant oblique, revient aux secondes mains, homme à tout faire ou cascadeur, ces figures de l'ombre qui font le boulot en n'ayant jamais joui de la reconnaissance de ceux dont ils ont été les doublures. Le factotum est un « médiateur évanouissant », celui qui fait lien et liant en disparaissant une fois la liaison établie. Il est le lubrifiant de la machine à jouir, celui qui assure la fluidification du système, la circulation de ses fluides qui, on le verra, savent trouver leur chemin entre les yeux et la vessie.

Manny c'est en effet l'homme aux mains sales, le besogneux proactif dont l'industrie a besoin pour besogner (y compris pour ses acteurs besognant les starlettes), le mexicain basané qui prend le pli hollywoodien en devenant un monstre parmi les monstres et qui, à la fin de Babylon, se pisse dessus par un retour ironique de l'urologie des débuts. L'énurésie revient au bateleur déloyal, la déloyauté d'un Monsieur Loyal qui est le seul à tenir le haut de sa pièce montée, déballant pour déblayer, le seul à être le roitelet de son petit monde en se dépensant pour les autres en humiliations redoublées(1).

Brad Pitt et Li Jun Li avant son suicide à la fin de Babylon
© Paramount Pictures

En 1926, Hollywood est encore une pagaille épique, mille plateaux mitoyens où se cuisinent à la chaîne les films comme on fait chauffer au plat les œufs et on ne fait jamais d'omelette sans en casser. En 1932, le passage au parlant, imposé par Le Chanteur de jazz (1927) d'Al Jolson, a réduit au silence les plateaux qui ne se chauffent plus aux feux du vrai soleil, hermétiques à la poussière du désert. Et puis, William Hays guette dans l'ombre en obligeant à mettre au placard les chinoises lesbiennes comme la chanteuse Lady Fay Zu, ce qui fait deux tares et deux bons points au tableau de la correction sociétale. Le sale gosse doit devenir présentable désormais et il ne l'est qu'en renouant avec un théâtre exécré, la vieille propriété de bourgeois bon teint qui, depuis New York, méprise la populace californienne. C'est la meilleure idée de Babylon mais elle est néanmoins lourdement entachée d'une lecture outrageuse qui sied après tout à ses manières outrancières.

Parce qu'à cette époque, Hollywood est sorti depuis dix ans au moins, et la révolution personnifiée par David W. Griffith, de son enfance mal dégrossie. On y tourne alors des films de série, mais aussi d'autres dont la maturité est juste sublime, les films de William Wellman et de King Vidor, ceux d'Allan Dwan et de John Ford. Pour mémoire, on en citera quelques-uns : Les Deux orphelines (1921) de David Griffith, L'Opinion publique (1923) de Charlie Chaplin, Les Rapaces (1924) d'Erich von Stroheim, Le Voleur de Bagdad (1924) de Raoul Walsh, Sherlock Junior (1924) de Buster Keaton, L'éventail de Lady Windermere (1925) d'Ernst Lubitsch, L'Heure suprême (1927) de Frank Borzage, L'Inconnu (1927) de Tod Browning, L'Aurore (1927) de Friedrich W. Murnau, Les Damnés de l'océan (1928) de Josef von Sternberg, Le Vent (1928) de Victor Sjöström, etc.

De Griffith, Damien Chazelle n'a seulement la mémoire que d'un décor et ses éléphants en stuc, la Babylone d'Intolérance (1916) de David Griffith, pour en faire une allégorie trompeuse, en dépit des trompettes, parce qu'elle tord la réalité historique dans un sens caricatural et univoque. On pourra lui préférer à cet égard le Good Morning Babylonia (1986) de Paolo et Vittorio Taviani.

L'optique privilégiée par Damien Chazelle dans Babylon, c'est donc le tout petit bout de lorgnette, celui qui mène directement au fondement, autrement dit une industrie qui a chaud au cul. Hollywood vu du derrière a délivré des œuvres certes magnifiques en continuant de briller dans le firmament du cinéma, mais elle les a chiées dans des souffrances qui n'en restent pas moins des réjouissances supposément transgressives pour qui capitalise dessus, battant la merde en neige pour en faire jaillir à la fin l'or. Le ruissellement a ainsi des saillies qui, si elles prennent au sérieux le fait que le grotesque a pour origine l'italien grottesca qui désignait au milieu du XVe siècle des fresques ornementales remontant à Néron, entend bien rappeler à la grotte originelle que ses croûtes sentaient la crotte.

Pour cela, le prodige ne lésine pas sur les moyens, il en a beaucoup, il en a trop en ayant pour seule ambition de les afficher comme autant de pièges à épate, plans-séquences et voltiges filmiques, abattages d'acteurs et numéros hystériques, citations tous azimuts et musiques qui plagient les grands tubes de la musique classique, raccords qui claquent et montage à la baguette, foultitude de figurants et name-dropping. Inutile de mobiliser Federico Fellini à la rescousse dont les carnavals tiraient de la décadence des civilisations un onirisme anti-naturaliste. Il est en revanche nécessaire de voir comment Babylon participe, comme le récent Nope de Jordan Peele, d'un programme de revitalisation volontariste d'une industrie dévitalisée par ses succédanés et ses franchises et s'il se veut épique, il est surtout le fait de prodiges affectés de pachydermie et de priapisme compulsif.

En mettre plein les mirettes est la métaphore idoine des divertissements dont la diversion participe à faire la pornographie du temps présent. Et, en la circonstance, les paupières collent et on n'y voit plus rien. L'écœurement est le produit d'un film sans cœur et son auteur aurait mieux fait alors d'écouter Nellie LaRoy qui se dit dégoûtée par l'ajout des toppings sur ses pâtisseries préférées.

 

Des fluides aux larmes du crocodile

 

1952, le temps a passé. Manny s'en est sorti, à la différence de Jack et de Nellie. Il s'en est tiré en ayant quitté le monde de foutre et de stupre dont il était la petite main branleuse, y revenant vingt ans plus tard par la petite porte, celle d'un cinéma qui projette Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly. Alors il pleure et ses larmes de rédimer les diarrhées d'hier en ruissellement d'or qui reviennent à l'homme qui danse sous la pluie en et dont la danse sublime le chien mouillé qu'il est. On remarque déjà que le plan qui finit sur Manny éploré commence par distinguer les spectateurs un par un, avant de finir après une grande arabesque avec la masse indistincte des publics qui est la seule à faire du cinéma une industrie profitable. Damien Chazelle assume ainsi d'être l'héritier de ce monde-là qui sacrifie l'individualité des spectateurs à la compacité des publics. L'humeur régressive régnant dans Babylon a aussi pour vocation ce recul de l'idée du spectateur.

Après tout, le seul spectateur qui compte, c'est Manny parce qu'il est celui qui se souvient. L'oublié a la mémoire d'éléphant du feu d'artifice final, clip des grands moments de la légende du cinéma qui vise le trip psychédélique de 2001, l'Odyssée de l'espace (1968) de Stanley Kubrick. L'apothéose représente ainsi la dernière giclée, celle qui les sauve toutes en ayant pour elle les larmes de Manny. C'est pourtant la pire : l'acmé qui met dans le même sac foutraque Godard et Avatar ; les coulures de peinture abstraites et colorées qui n'adviennent qu'en rédemption des déjections nécessaires ; le chant sous la pluie du cinéma entonné par la prodige qui profite alors de l'aubaine pour s'inscrire comme celui qui gagne en raflant la mise, top of the list, encore et toujours une affaire de toppings.

Le prodige est malin en citant La Passion de Jeanne d'Arc (1928) de Carl Theodor Dreyer, Vivre sa vie (1962) de Jean-Luc Godard qui le cite et son film qui cite les deux. Mais il est tellement consensuel qu'il abuse, imbu de lui-même, en renversant ainsi les généalogies, son film qui se veut la restitution d'un monde ayant accouché dans la douleur, à la baguette et aux forceps, d'opus tel que Chantons sous la pluie. Le ruissellement dont la théorisation économique est l'une des arnaques du néolibéralisme y trouve alors son ultime métaphore, l'apologie du cinéma en guise d'urologie.

Le bestiaire de Babylon nous aura prévenus : les larmes de Manny sont bien celles du crocodile.


« Babylon : Des excréments, de l'urine, du vomi... et un papillon » par Thibaut Grégoire

Récit choral et ambitieux du passage hollywoodien du muet au parlant, se situant dans une voie parallèle à celle empruntée jadis par Chantons sous la pluie de Stanley Donen, Babylon se voit vicié de l’intérieur par son auteur, lequel semble se complaire à y étaler un festival de déjections corporelles en tous genres, dans un grand épanchement incontrôlé de provocation gratuite. Mais si les excréments, l’urine et le vomi jaillissent à foison, dans Babylon, ce n’est que pour mieux effectuer des trouées par où pourra passer la lumière, pour mieux transformer la merde en or. De sa première scène scatologique à son final qui touche potentiellement au sublime, Damien Chazelle effectue une opération notable d’alchimiste, et parvient à créer un saisissant effet-miroir.

Devant le pharaonique Babylon, cinquième long métrage dudit « prodige » Damien Chazelle, on ne peut évidemment qu’attester de l’aspect démesuré, trop grand, trop ambitieux, trop tout, de ce film qui apparaît déjà comme le péché mignon mais très coûteux de son auteur, puisqu’on le sait désormais, le film est un échec commercial, calculé au ratio de son budget et de ses recettes au box-office américain. Malgré tout cela, Babylon reste en lui-même un objet qui « en jette », ne serait-ce que par son casting, sa durée, ses longues scènes de fêtes homériques et de débauches en tous genres. Mais il est aussi un film vicié de l’intérieur, dont l’apparence d’objet clinquant et « bling bling » referme en réalité une pulpe bien moins reluisante, bien plus crade. C’est que si Babylon est pour Chazelle le film de la maturité et de l’ambition réalisée, c’est aussi celui d’un sale gosse qui se laisse aller à des épanchements de provocation parfois gratuite, notamment dans le spectacle quasi ininterrompu de toute une série d’expectorations et de déjections corporelles en rafales. Les jets de merde, d’urine et de vomi y sont en effet foison, sans oublier une incroyable et très sonore flatulence.

Si Chazelle semble se complaire dans cette déferlante uro-scatologique, il ne fait pas très longtemps mystère de cet aspect omniprésent de son film, puisque la tout première scène de Babylon a pour climax la défécation d’un éléphant sur un pauvre homme qui se retrouve instantanément recouvert de merde. Rien de tel pour annoncer la couleur, évincer d’un seul coup les spectateurs réfractaires à ce type de débordement fécal, et passer un pacte avec ceux qui resteront pour profiter d’autres démonstrations flagrantes d’humour « pipi caca ». Plus tard, quand le film empruntera le chemin d’un récit du passage hollywoodien du muet au parlant, se positionnant dans une voie parallèle à celle empruntée jadis par Chantons sous la pluie, le chef d’œuvre de Stanley Donen, les gags « classiques » du film-étalon seront transformés et remplacés par des versions beaucoup plus « physiologiques ». Ainsi, lors d’un dialogue entre deux hommes dans les toilettes, l’un demandera à l’autre si le public veut vraiment du son dans les films, ce que viendra ponctuer un pet plantureux effectué dans l’une des cabines à l’arrière-plan. Et durant le tournage d’une des premières scènes parlantes du cinéma, lors de laquelle la star montante Nellie LaRoy (Margot Robbie) remplace les Don Lockwood (Gene Kelly) et Lina Lamont (Jean Hagen) de Chantons sous la pluie, le régisseur de plateau, poussé à bout par les prises foirées à répétition – un coup à cause du micro, un coup à cause de caprices de star, un coup à cause d’arrivées intempestives sur le « set » –, finira par crier tel un fou à lier qu’il chiera sur quiconque interrompra la prochaine prise. À noter également que cette scène se termine par la mort d’un technicien, comme pour signifier que si l’on garde la trame et les effets du film de Donen, l’heure n’est plus à la même légèreté.

À côté des excréments et de leurs évocations sonores, Babylon charrie encore bien d’autres déjections corporelles, à commencer évidemment par l’urine, également dès les premières minutes du film, puisque la fête orgiaque d’une demi-heure qui ouvre les hostilités est introduite par une séance d’urologie bien cadrée. L’urine semble d’ailleurs jouer un rôle de ponctuation puisqu’elle viendra également clôturer une des intrigues du film et offrir le salut à l’un de ses personnages – Manny, l’homme à tout faire devenu exécutif de studio puis redevenu rien – lorsque celui-ci se fera dessus, provoquant la pitié du tueur chargé de l’éliminer. Et puisque le film semble ne jamais vraiment décoller des toilettes, il enfonce le clou en plaçant un autre de ses personnages, le producteur dépressif et amoureux chronique George Munn (Lukas Haas), dans une situation des plus inconfortables, coincé dans la lunette des WC. Enfin, après l’urine et la matière fécale, reste encore la matière stomacale à être charriée par le film, ce qu’il ne manque pas de faire, et de la manière la plus « flamboyante » possible. C’est lors d’un cocktail mondain que, ulcérée, écœurée par le comportement des huiles du milieu dont elle se sent ontologiquement et sociologiquement éloignée, Nellie LaRoy ne peut se retenir de se bâfrer d’un buffet à volonté trop opulent et de se répandre presque instantanément en jets de vomi sur les belles carpettes devant une audience ébahie.

Jack Conrad (Brad Pitt) est témoin de sa propre déchéance dans "Babylon" de Damien Chazelle
© Paramount Pictures

On l’aura bien compris, Damien Chazelle est fasciné par le caca, la pisse et la crasse brassée par cette époque « dorée » du cinéma muet, qu’il idéalisait sans doute avant de se rendre compte que, d’une certaine manière, « ça puait la merde ». Mais, dans tout ce déferlement de déjections, décrit par le menu dans le film – et indirectement dans le présent texte –, Chazelle a fort heureusement décidé de « sauver » des choses et des personnages, de faire passer la lumière à travers les trouées qui traversent la crasse. Ainsi le personnage de Jack Conrad (Brad Pitt), par exemple, s’il est constamment malmené par le film et par ses turpitudes, parvient à s’en sortir jusqu’à un certain point. Sorte de témoin sacrificiel de tout ce que le film étale à l’envi – les excréments, l’urine, le vomi, mais aussi toutes les hypocrisies et comportements bassement humains qui jalonnent le milieu hollywoodien et le récit de Babylon –, Jack Conrad reste longtemps indemne, en dépit de toutes les attaques menées à son encontre par la destinée et par l’auteur démiurge. En cela, la trajectoire de Jack Conrad dans Babylon pourrait presque être rapprochée de celle de Don Lockwood dans Chantons sous la pluie, et de la manière dont il disserte sur son ascension à Hollywood au début du film, avec sa fameuse devise, « Dignity, always dignity », en dépit de tous les coups qu’il aura reçu sur la tête en tant que cascadeur, et aux fesses par la « délicieuse » Lina Lamont. Après être tombé d’un balcon dans une piscine, après s’être fait tirer dessus par une femme trompée, et renversé violemment par une voiture, Jack Conrad finira néanmoins par mettre fin à ses jours, lassé de sa condition de pantin et spectateur impuissant de sa propre déchéance.

D’ailleurs, Conrad n’est pas le seul personnage du film à disparaître à l’approche de sa conclusion. C’est bien simple, presque tout le monde meurt, ou s’évanouit dans la nature, dans Babylon. C’est en quelque sorte logique, le film s’embourbe dans la merde, dans la crasse qu’il étale, et forcément ses personnages y sombrent. Manny Torres, le seul des personnages principaux à s’en sortir véritablement, s’empêtre lui aussi, jusqu’à descendre dans les tréfonds de l’enfer, en compagnie de Lucifer lui-même ou plutôt d’un de ses ersatz terrestres incarné par James McKay (Tobey Maguire) un caïd de pacotille, « coké » jusqu’à la moelle, qui le mène dans les sous-sols d’une boîte interlope où chaque étage inférieur recèle des « surprises » supplémentaires – une partouze SM, un alligator, un mastodonte mangeur de rats…. Et quand Manny parviendra à s’échapper de ce cloaque, c’est en se pissant dessus qu’il se « sauvera » définitivement du même destin funèbre que ses amis Jack et Nellie.

Et puis, s’il sauve un temps ou in extremis certains de ses personnages, Damien Chazelle sauve surtout un moment – ou deux moments même, rapprochés par l’entremise d’un montage parallèle. Deux scènes qui, pour le coup, laissent réellement et littéralement passer la lumière au point de créer une double épiphanie parallèle, un double rayon vert qui pourrait à lui seul justifier tout l’abattage, toute la durée, et toute la crasse charriée par le film. Il ne fait d’ailleurs aucun doute – à l’humble avis de l’auteur de ces lignes – que le projet du cinéaste, son fil d’Ariane, sa quête ultime, dans la réalisation de Babylon, réside dans cette volonté de faire naître du purin une rose. Et cette naissance, cette éclaircie, ce rayon vert,  se trouve dans deux scènes de tournage montées en parallèle.

Chacun sur leur tournage respectif, Jack Conrad et Nellie LaRoy s’apprêtent à tourner un plan décisif. Mais sur le tournage d’un péplum épique, Jack Conrad a attendu trop longtemps qu’une caméra soit acheminée jusqu’au réalisateur, impatient de pouvoir tourner son plan parfait à la lumière d’un sublime coucher de soleil. Et l’acteur, imbibé d’alcool, titube jusqu’à la pointe de la colline où il est censé jouer une mémorable scène de baiser. De son côté, Nellie LaRoy est pressée comme un citron par une réalisatrice ayant flairé le bon filon chez cette actrice débutante qui sait pleurer sur commande, et est intimée de ne faire couler qu’une seule larme à la fois, pour la beauté du plan, pour la beauté de l’art. Alors que du côté de Jack, le réalisateur s’évertue de capter les derniers rayons de soleil au moment de son coucher, et que de celui de Nellie un incendie se déclare sur le plateau, les deux acteurs se dépassent chacun, l’un en occultant son ébriété le temps du plan, l’autre en contrôlant son liquide lacrymal – en pensant à son enfance, à sa famille, elle le dira entre les prises à la réalisatrice. Un double miracle se produit là en parallèle, par la force de deux acteurs qui se dépassent, l’un en sortant de lui-même, l’autre en y rentrant profondément. Et ce moment de lumière, ce rayon vert, est encore souligné – ou symbolisé – par l’arrivée inopinée sur l’épaule de Jack d’un papillon, au moment du baiser fougueux qu’il donne à une figurante quand brillent les derniers rayons du soleil.

Cette éclaircie passagère, cette double épiphanie qui constitue l’un des morceaux de bravoure et des moments de grâce d’un film qui les appelle, n’est heureusement pas isolée. Car, si Babylon se complaît effectivement longtemps dans le spectacle des déjections corporelles, il ne peut par cette opération d’auto-rabaissement, d’auto-flagellation, que se relever au moment de se conclure, au point peut-être d’atteindre au sublime, et à une émotion sans pareille, rarement éprouvée dans une salle de cinéma, de mémoire de cinéphile. Dans cet épilogue, Manny Torres, le seul des protagonistes du film à « s’en être sorti », revient à Hollywood en compagnie de sa femme et de sa fille pour montrer à cette dernière l’ancien lieu de travail de papa. Finissant par se promener seul sur le grand boulevard, il entre dans un cinéma qui projette Chantons sous la pluie. Et c’est devant ce film qui lui renvoie à la figure ce qu’il a vécu plusieurs années auparavant que Manny endosse pleinement – même si c’était déjà le cas dans tout le reste du film – le rôle de médiateur du spectateur à l’écran. Devant Chantons sous la pluie, Manny est le spectateur ébahi de son propre film, celui que nous venons de voir. Et, tandis qu’il pleure à chaudes larmes, pris par une émotion nostalgique et légitime, une émotion cinéphile s’empare potentiellement du spectateur qui se trouve dans la salle devant Babylon. Il faut dire que Damien Chazelle ne lésine sur aucun moyen pour faire éprouver un vertige à son spectateur, allant jusqu’à faire défiler devant lui une histoire du cinéma tourbillonnante, tendant à l’abstraction et forcément lacunaire. Mais la ruse grossière fonctionne, il faut le dire, et l’effet-miroir auquel ce final prétend atteindre opère de manière là encore miraculeuse dans un plan conclusif où, hopefully, si l’on marche et si l’on a marché, le quatrième mur est définitivement abattu.

Notes[+]