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Megan Twohey (Carey Mulligan) et Jodi Kantor (Zoe Kazan) dans les bureaux du New York Times dans She Said
Critique

« She Said » de Maria Schrader : Aveu d'impuissance

Guillaume Richard
She Said témoigne d'une double impuissance. Maria Schrader n'a rien à montrer et un film comme celui-là (dit "féministe post #MeToo") ne peut venir que dans le temps d'après, après son sujet et après les articles si importants de Jodi Kantor et Megan Twohey. Ce qui est terriblement paradoxal quand on décide de s'attaquer à un monstre à la puissance libidinale maladive comme Harvey Weinstein. Impuissance aussi du cinéma à fonctionner de cette façon et d'autant plus terrible quand on sait que le prédateur était un grand producteur. She Said offre ainsi l'occasion de refaire le point sur la manière dont une forme de féminisme s'empare du cinéma.
Guillaume Richard

« She Said », un film de Maria Schrader (2022)

She Said offre l'occasion de refaire le point sur la manière dont une forme de féminisme s'est emparée du cinéma. Le film a pour seul intérêt de montrer que l'impact du travail mené par Jodi Kantor et Megan Twohey n'est plus à prouver ni à récuser. De nombreuses femmes oppressées dans le monde, à toutes les échelles de la société, ont pu voir leurs paroles ou leurs actes se délier et, dans ce contexte, nous devrions tous être féministes en supportant leurs causes. Comment en effet ne pas s'offusquer des inégalités professionnelles entre hommes et femmes ou de vouloir cogner une bête aux traits humains qui insulte une femme dans la rue : la liste des problèmes à résoudre, des changements à apporter et des revendications à écouter est longue. Le changement, qui s'est amorcé en partie grâce aux articles du New York Times, ne se verra achevé qu'au bout de longues transformations sociétales. Une des grandes questions post #MeToo est alors la suivante : l'art, et le cinéma en particulier, doit-il se soumettre à des impératifs esthétiques féministes pour avoir un impact sur ces transformations ? Notre réponse est catégorique : non, tant du point de vue de la représentation de la femme (et des gaze qu'on lui accole) que d'un point de vue sociologique (comment les films sont-ils vus ou non, avec quel effet et par combien de gens). Le spectateur n'est pas stupide et il ne faudrait pas sous-estimer sa capacité à se projeter dans les œuvres et à travers les personnages. Tous les cinéphiles hommes se sont déjà sentis femmes et inversement : il n'y a pas besoin de sur-signifier et sur-discourir sur la question pour que les films soient plus efficaces. Et au diable le male gaze et le female gaze, test de Bechdel et autres sottises, il n'y a pas plus rigide comme manière de penser le cinéma.

She Said relève ainsi de l'aveu d'impuissance : Maria Schrader n'a rien à montrer et un film comme celui-là (dit "féministe post #MeToo") ne peut venir que dans le temps d'après, après son sujet et après les articles si importants de Jodi Kantor et Megan Twohey. Ce qui est terriblement paradoxal quand on décide de s'attaquer à un monstre à la puissance libidinale sans fond comme Harvey Weinstein. She Said perd donc sur les deux tableaux, celui du cinéma et celui de la critique du prédateur sexuel. Que voit-on ? Une exposition des faits comme doit l'être tout bon film sur le journalisme. Pour assurer un cachet d'authenticité à She Said, de vraies victimes d'Harvey Weinstein, comme Ashley Judd, témoignent à l'écran. Mais cela se limite à de simples caméos qui respectent la linéarité de l'enquête menée par les deux journalistes. Que reste-t-il ? Des bons sentiments, des petits frissons bien démoulés et quelques gueulantes contre le mâle oppressant (la ridicule scène du bar...), soit rien de bien consistant par rapport aux dégâts causés par le monstre. Cependant, pour parler comme certaines féministes qui ont aplati le cinéma sous le poids de leurs exigences, c'est en ne sexualisant jamais ses deux héroïnes et les victimes que She Said réussit au moins à annihiler toute forme de male gaze — l'inverse aurait quand même été un comble ! Le film rentre donc parfaitement dans la grille de lecture exigée, tant mieux donc pour les féministes qui ont décidé de soumettre les films à leur manière de penser, tant pis pour les autres. C'est bien le problème du féminisme post #MeToo au cinéma : les films passent en second, tout doit être gros et amplifié, dégoulinant de revendication, simplifié et schématisé pour obtenir des discours percutants sur l'oppression et en faveur de diverses revendications. Un autre exemple, dans le prologue de She Said, Megan Twohey (péniblement interprétée par Carey Mulligan) souffre d'un bouleversement post-partum qui n'a semble-t-il aucun rapport avec la suite du film si ce n'est, sans doute, la volonté de parler de cette épreuve difficile que peut subir une mère et qui a été peu filmée. Pourquoi ne pas briser un certain "tabou" si cela permet de cocher une case ?

On en revient donc à notre grande question et reformulons la : voir un film qu'on pourrait qualifier de "féministe post #MeToo" peut-il changer le spectateur et la société ? Si on en croit Iris Brey, il y aurait un lien entre le male gaze au cinéma et le nombre d'agressions sexuelles commises chaque année. Plus précisément, elle affirme que "si nos écrans étaient inondés de représentations de viol à travers un regard féminin, j'ose imaginer que notre culture du viol s'effriterait. Si les hommes et les femmes devant leur écran ressentaient dans leur corps la déshumanisation qu'engendre cet acte, sa violence qui ravage, la défiguration qu'il opère, alors peut-être que les hommes, car 98% des violeurs sont des hommes, réfléchiraient à deux fois avant de pénétrer un corps sans le consentement de l'être humain en face d'eux"(1). Cette opinion, vendue par Iris Brey comme un fait, ne tient pas et on voit bien en quoi notre position est diamétralement opposée. Le cinéma, et en particulier les films dits féministes, ne rencontrent pas forcément un succès en salles et ne sont pas forcément vus par le "public cible", à savoir, pour Iris Brey, les hommes violents sexuellement(2). Prenons l'exemple de Brokeback Mountain d'Ang Lee (2005). Le film a rencontré un succès mondial au moment de sa sortie et est encore vu aujourd'hui, notamment sur Netflix (10 millions d'abonnés en France et plus d'1 million en Belgique). Or, "les plaintes déposées pour crimes et délits envers des personnes LGBT+ ont augmenté de 12% en France par rapport à 2019. Ces plaintes ont augmenté de 28% par rapport à 2020, mais il s'agit d'un chiffre moins représentatif, dans la mesure où cette année là les Français ont été largement confinés. Selon le ministère de l'Intérieur, près d'un crime ou délit sur deux a lieu dans l'espace public. En cinq ans, sur la période 2016-2021, le nombre d'actes anti-LGBT+ a doublé (+104%) souligne dans une note le Service statistiques du ministère"(3). Enfin, on peine à comprendre ce que serait la bonne représentation du viol du point de vue d'un female gaze. Iris Brey semble appeler à l'avènement d'un cinéma coup-de-poing que nous détestons et dont il faudrait vérifier l'impact.

Les journalistes du New York Times en train de parler à Harvey Weinstein au téléphone dans She Said
Les journalistes du New York Times au téléphone avec la voix de Harvey Weinstein - © Universal Studios

Des films privilégiant le point de vue d'un female gaze n'auraient pas plus d'impact sociétal sur les spectateurs que n'importe quel autre film où la femme serait, selon ces théorises, prises dans l'étau d'un male gaze. L'impact serait bien sûr local, des groupes se formeraient — sororités, études de genre, manifestations, etc. Mais quid des violeurs et des mauvais oiseaux siffleurs ? Autre chose encore, tant qu'on y est : un film d'amour lesbien étiqueté female gaze peut très bien, en réalité, reproduire le schéma du male gaze du côté de sa réception. Je pense par exemple au Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, si cher à Iris Brey. D'un point de vue strictement personnel, j'ai été fasciné par la singularité de Noémie Merlant, sa présence, tout ce qu'elle dégage, donc n'y aurait-il pas là une forme de male gaze inversé ou bien le fait qu'il s'agisse d'un amour lesbien met-il hors-jeu le regard masculin ? NB : Que c'est pénible de parler en ces mots si pauvres et réducteurs.

En 2022, ni plus ni moins qu'une autre année, de nombreux films ont permis aux spectateurs et spectatrices d'expérimenter des devenirs femmes radicalement moins dépendants d'une opposition binaire au supposé mâle dominant et sexiste. Avec Les Cinq Diables, Léa Mysius continue de filmer des femmes-sorcières autour d'une étrange histoire de damnation (avec un caméo de Noée Abita qui ne se réclame pas du féminisme charrié par She Said). On pense à Julia (Julie Ledru) de Rodéo, un personnage puissant mais souvent peu aimable, têtue dans son désir d'être acceptée dans un monde d'hommes. Beaucoup plus controversé est le portrait de Marilyn Monroe dressé par Andrew Dominik dans Blonde. Le film s'impose néanmoins comme une expérience phénoménologique qui donne accès à l'existence meurtrie d'une femme aux nombreuses facettes, même si certaines sont passées sous silence(4). Le fantôme d'une femme brutalement assassinée traverse et hante La Nuit du 12 de Dominik Moll même si certains dialogues surlignent ce que le film fait bien comprendre dans son travail sur le hors-champ et l'invisible. Sur le terrain des violences faites aux femmes, on préféra peut-être Kimi de Steven Soderbergh, qui est bien plus inventif que She Said. On pourrait encore citer l'insaisissable Sore (Tang Wei) dans Decision To Leave de Park Chan-wook ou l'inoubliable Kim Wexler (Rhea Seehorn) dans Better Call Saul qui s'est achevé après six saisons. Tous ces personnages féminins n'ont pas besoin de mettre en avant leur féminité pour que celle-ci soit reconnue car leur existence toute en puissance brise les schémas d'opposition et d'oppression. Ceux-ci existent dans nos sociétés, on le répète, et il est important de le faire savoir là où ils agissent et opèrent des dysfonctionnements, moins sur les écrans que dans la vie.

Nous vivons dans une société où l'image domine à travers les médias et les réseaux sociaux. Comme le rappelle bien She Said, c'est là que les grands feux s'allument. Du temps où l'image médiatique ne régnait pas, le cinéma avait peut-être encore son mot à dire. Les théories sur la mort du cinéma pourraient avoir un sens dans cette optique seulement puisqu'il s'avère être bien impuissant par rapport aux effets et aux changements que peut provoquer la circulation d'une image dans l'espace médiatique et social, mais puissant localement, dans les marges, dans sa manière de penser et de donner à voir le monde. C'est pourquoi il ne faudrait pas confondre les puissances du cinéma avec celles des images médiatiques. Ce sont deux modes d'être bien distincts que les théories esthétiques féministes qui nous occupent semblent oublier.

La soi-disante absence des "femmes fortes" à l'écran (si on en croit la doxa du moment, nous venons de voir concrètement que c'est faux), bien qu'il y en ait déjà eu des milliers et des milliers depuis l'aube du cinéma, est-elle la cause des dysfonctionnements sociétaux actuels ? Non. Plein de films sont passés et rien n'a changé, ou presque, ou alors ils jouent leur rôle en silence dans la lente transformation de nos sociétés (et il faudra le prouver). Bref, un écart existe entre ce que peut le journalisme (faire éclater une vérité et lancer un début de révolution) et ce que peut le cinéma de fiction (raconter ce qui a eu lieu, ce qui se passe ou ce qui pourrait se passer), qui arrive en retard, toujours en retard, c'est presque naturel, du moins dans le cinéma de fiction (et encore). Impuissance fondamentale du cinéma à fonctionner de cette façon. Impuissance encore plus terrible quand on sait que la bête du film était un grand producteur, soit un personnage familier et probablement côtoyé de près. Dans ce contexte, She Said aurait pu arriver avant en faisant éclater la vérité. Mais il n'est pas le seul. Le documentaire L'Intouchable, Harvey Weinstein d'Ursula Macfarlane (2019) ne vaut pas mieux. Il faudrait alors qu'un(e) cinéaste prenne son courage en main pour mener l'indispensable enquête sur les silences qui ont entouré la galaxie Harvey Weinstein depuis plus de trente ans.

Cet aveu d'impuissance se marque aussi cruellement dans la représentation que She Said donne du monstre Harvey Weinstein. Il existe d'abord par une voix recomposée avec l'aide d'un imitateur. Puis il est bien sûr évoqué en tant que figure absente du récit, Maria Schrader prenant le soin, par exemple, de filmer le couloir d'un hôtel au moment où une des victimes livre son récit (un film où on verrait Weinstein au comble de sa puissance durant une scène de viol, donc au sommet de son art sordide, aurait bien évidemment été intenable, quoi que certains médiocres ne s'en priveraient pas, comme Ali Abbasi). Mais soudainement, à la fin du film, et au comble du grotesque, voilà qu'Harvey Weinstein, interprété par Mike Houston, débarque dans les bureaux du New York Times ! On ne voit jamais son visage mais le monstre est reconnaissable à sa nuque grassouillette et à sa démarche bedonnante. Harvey Weinstein en reste au stade de silhouette désincarnée. Or, un peu de mordant aurait fait du bien au film, notamment en tournant Weinstein au ridicule, ce qui aurait été là un signe de puissance et non d'impuissance. Le sujet est certes très sérieux, trop sérieux, et on peut comprendre que des femmes, la réalisatrice et Carey Mulligan en tête, ne veulent pas rire de cette terrible histoire.

She Said ne trouve jamais le bon équilibre. Son mélange entre fiction et documentaire ne dépasse pas le cadre de l'anecdote. Il hésite aussi souvent entre le procès d'intention et le journalisme, notamment lorsque la critique de la masculinité toxique dépasse le strict cadre de l'affaire Weinstein. Or, le concept de "mâle blanc dominant" est un paravent. C'est une conception creuse qu'il faut sans cesse actualiser et singulariser selon les contextes pour éviter les caricatures. On se demande ce qu'aurait donné le film entre les mains d'Adam McKay et la bande à Judd Apatow (on pense à The Interview de Seth Rogen et Evan Goldberg). Maintenant, c'est aussi un film de femmes engagées. On connaît la ferveur qui anime Carey Mulligan, après Promising Young Woman (2020). Nous pouvons ainsi être en complet désaccord avec cette forme de féminisme qui s'approprie le cinéma au nom de ses modes de représentation tout en respectant le fait qu'il s'agisse d'un discours que des femmes ont la nécessité et l'urgence de porter. Une nouvelle fois, il n'est pas question de cinéma mais de changements sociétaux qui doivent se produire le plus vite possible.

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