
« Sur la route d'Omaha » de Cole Webley : Carton-pâte
Sur la route d'Omaha, réalisé par Cole Webley qui a fait carrière dans la publicité, est dramatique d'au moins trois façons. Drame pontifiant, mou du genou et mièvre dans son hypersensiblerie, manipulant sournoisement le spectateur en brouillant systématiquement les intentions et la finalité du récit ; drame publicitaire d'une certaine idée du cinéma d'auteur guimauve qui digère mal ses influences en les recyclant sous la forme d'un gourmand simulacre ; drame esthétique, enfin, qui n'a rien d'autre à proposer que son récit tiré d'une histoire vraie comme si cette pénible assertion, renforcée par un carton final plombant, garantissait quoi que ce soit et donnait à penser ou à voir quelque chose qui ne va pas plus loin qu'un discours sociétal.
« Sur la route d'Omaha », un film de Cole Webley (2025)
Cela faisait longtemps que le cinéma indépendant américain labellisé Sundance (où le film a fait sa première avant d'être primé à Deauville, vous voyez le genre) n'avait pas fait autant rigoler qu'avec ce drame, dans tous les sens du terme, qu'est Sur la route d'Omaha de Cole Webley. Drame pontifiant, mou du genou et mièvre dans son hypersensiblerie, manipulant sournoisement le spectateur en brouillant systématiquement les intentions et la finalité du récit ; drame publicitaire d'une certaine idée du cinéma d'auteur guimauve qui digère mal ses influences en les recyclant sous la forme d'un gourmand simulacre ; drame esthétique, enfin, qui n'a rien d'autre à proposer que son récit tiré d'une histoire vraie comme si cette pénible assertion, renforcée par un carton final plombant, garantissait quoi que ce soit et donnait à penser ou à voir quelque chose qui ne va pas plus loin qu'un discours sociétal. Cole Webley se présente comme un candidat sérieux au titre de Lukas Dhont américain. Le passe-droit cannois en moins, mais qui sait, à force de faire pleurer dans les chaumières, rien n'est impossible, surtout quand on voit le soin avec lequel le cinéaste filme de jolis plans en suspension tendrement mis en musique malgré le drame qui se profile. Les contrastes à la Dhont, ou à la sauce Aftersun et Leave No Trace, sont un bon filon à exploiter pour faire carrière, sauf que Cole Webley n'a pas le talent de Charlotte Wells et Debra Granik. Sans surprise, on apprend dans le dossier de presse que le cinéaste a fait fortune en réalisant plus d'une centaine de films publicitaires qui lui ont permis non seulement de bouffer, mais aussi de financer les études de ses enfants. En 2021, lors du prestigieux AICP Showil, il a été récompensé du prix de la meilleure publicité pour The Epidemic et sa soi-disant « excellence créative ». Je vous invite à aller la visionner en ligne et vous constaterez que d'une part, cette pub est grotesque et nulle esthétiquement et, d'autre part, que Sur la route d'Omaha en reprend certains codes, dont l'horrible carton final sensibilisateur. Bref : en passant à la réalisation d'un long métrage, Cole Webley a oublié de se poser des questions de cinéma en reproduisant une esthétique publicitaire délicatement tapageuse.
Les défenseurs du film nous rétorqueront, le visage bouffi et les larmes aux yeux, que le réalisateur de pubs aguerri possède un certain sens du suspense (dégueulasse, selon moi), du cadre, du montage et, à coup sûr, de la gestion des silences. Certes. Cole Webley maîtrise assurément la grammaire du road movie, tout comme une des grandes leçons du cinéma américain qui consiste à montrer l'envers du rêve américain à travers le quotidien de ceux qui souffrent de ses paradoxes. Comme 80% des films présentés chaque année à Sundance et Deauville, Sur la route d'Omaha reproduit une recette éprouvée passée à la moulinette des standards du moment. Citons, entre autres, l'envol malickien, la musicalité wendersienne, l'intimité familiale d'Aftersun : une esthétique recyclée fonctionnant par la mise en suspension de la réalité à travers sa perception sentimentale. La recherche de l'émotion devient le seul carburant de cette forme du road movie qui avance vers un final cathartique. Dans Sur la route d'Omaha, le terrain est préparé par les séquences de l'abandon du chien, du cerf-volant ou du zoo. Le réalisme recherché se conjugue avec des images léchées (comme cette virée dans le désert de sel qui rappelle ceux de Gerry de Gus Van Sant ou, à nouveau, de Terrence Malick), des clichés de mise en suspension déjà filmés mille fois et tournant ici à vide comme si le bolide ne parvenait jamais à démarrer. Sur la route d'Omaha ne trouve jamais son ton, sa vitesse et son amplitude. Des images justes à foison ne font que montrer des beaux paysages qui remplissent le cahier de charges attendu.
Le film devient drôle à partir du moment où son esprit de sérieux alourdit en contrepoint la légèreté recherchée dans la suspension. On aime bien John Magaro, c'est un acteur à la douceur et à l'intensité extraordinaires, mais ici il est ridicule en singeant son terrible dilemme moral. Sa moue et ses expressions surjouent son mal-être. Il en devient presque une bête indigne, un cabot piaulant dans son enclos imaginaire. La faute en revient à Cole Webley qui a choisi le pathos comme moyen d'expression et de communication premier. Par là, il manipule le spectateur en semant le doute sur les actions du père et en créant de l'ambiguïté alors que tout est déjà joué. Le programme proposé, comme on parlerait d'une pub, est d'une profonde tristesse. John Magaro souffrira toujours plus, à chaque étape du périple, mais comme Sur la route d'Omaha est tiré d'une histoire vraie, c'est-à-dire que des gens ont réellement abandonné leur enfant dans le Nebraska jusqu'au retrait de la loi au vu de son terrible « succès », pourquoi prendre la peine d'éclairer le plus d'ombre possible qui recouvre le tableau sans chercher un contrepoint et des variations à une expérience au filtre unique ? Le sujet était pourtant en or massif pour les cinéastes experts en racolage. À l'inverse, on imagine ce qu'un Frederick Wiseman aurait pu en faire. Jamais non plus Cole Webley n'arrive à la cheville de Kelly Reichardt, alors que Sur la route d'Omaha peut par moments faire penser à Wendy et Lucy et que John Magaro porte en lui les intensités et la mémoire de son cinéma. Tout est une question de vitesse et de ralentissement, de tours et détours, de chemins et de déviations à emprunter. Contrairement aux bifurcations de Kelly Reichardt, la route sur laquelle se braque Cole Webley se révèle désespérément droite et bétonnée, et jamais la voiture-cinéma ne dévie de son trajet (on pense encore et toujours à Abbas Kiarostami). Certes, cette impossibilité d'emprunter d'autres voies constitue le sujet même du film, mais le cinéma ne commence peut-être que lorsque des possibilités s'ouvrent, même sur la route la plus balisée qui soit.

Tout mouvement est empêché par le respect que le film porte à l'histoire vraie dont il s'inspire même si le récit de ce père est purement scénarisé par Robert Machoian. Sur la route d'Omaha s'intéresse à la Loi Refuge, passée le 18 juillet 2008 dans de l’État du Nebraska, qui autorise les abandons d’enfants. Plus précisément, et cette nuance est importante, elle fut adoptée à un moment où démocrates et républicains essayaient de réduire le nombre d’avortements en permettant aux parents d'abandonner leur nouveau-né. Or, quelques mois plus tard, 35 enfants ont été abandonnés, et aucun d'eux n'était des nourrissons comme la loi le prévoyait. Le 17 novembre 2008, celle-ci est réécrite en fixant l’âge maximum des enfants à 90 jours. Les parents en détresse peuvent encore aujourd'hui abandonner leur bébé de manière anonyme, encadrée et « sécurisée » dans les hôpitaux, les casernes de pompiers ou les postes de police. Le panneau final de Sur la route d'Omaha explique donc au spectateur ce ratage politique et juridique. Assommé par 1h20 d'envolées et de jérémiades, l'explication lui est communiquée tellement vite qu'elle devient difficile à comprendre — un comble pour un publicitaire. Une grande confusion s'installe quand le spectateur assommé découvre le pot aux roses. Le premier carton présente les fondements et les contradictions de la loi qui ont concerné 35 enfants. Le carton suivant, « None of them Infants », surligne qu'heureusement — heureusement ! — aucun nourrisson ne fût concerné. Fou rire, jusqu'aux larmes, car on ne voit pas en quoi cette différence est pertinente surtout qu'un enfant plus âgé a plus de chance d'être traumatisé par un abandon qu'un nourrisson. Après vérification, mon interprétation était fausse.
En effet, le premier carton présente plus ou moins bien le fait que cette loi concerne les nourrissons, tandis que le deuxième explique en fait qu'aucun des 35 enfants ne l'était. J'ai donc compris l'inverse du message préfabriqué par Cole Webley. Mea culpa. Néanmoins, il y a une forme de manipulation (ou de maladresse ?) car le premier carton ne mentionne pas l'avortement qui est à l'origine de la création de la loi, ce qui entraîne une confusion entre l'enfant et le nourrisson. Mon éclat de rire révèle également au moins deux choses. D'une part, la putasserie de la technique narrative du carton explicatif visant à réduire un film à un effet choc peut créer une forme de comique involontaire dû à son esprit de sérieux et, d'autre part, que cet effet, reposant au fond sur l'assertion « Inspiré d'une histoire vraie », se montre une nouvelle fois problématique si on la questionne d'un point de vue esthétique. Une thèse de mille pages ne suffirait pas à démontrer qu'elle a très peu de pertinence au cinéma. Pourtant, elle est encore à la mode, jusqu'à gangréner le cinéma contemporain depuis 25 ans, du piètre cinéma belge francophone jusqu'au cinéma indépendant américain sundanco-deauvillien dont Sur la route d'Omaha est un représentant canonique. Une loi pourrait être tirée en guise de conclusion à ce volet juridique : plus un ou une cinéaste croit en la force de l'assertion « Inspiré/Tiré d'une histoire vraie » et utilise les cartons qui accompagnent la démonstration promise, plus son film risque d'être sans intérêt.
Impossible, enfin, de ne pas penser à Omaha Beach même si ce rapprochement peut être fortuit. Rien n'indique que le père soit un vétéran de guerre, il serait plutôt une victime collatérale de la crise boursière de 2008. Omaha Beach se situe très loin du Nebraska et pourtant les États-Unis ressemblent plus que jamais à un immense cimetière dont le père serait une sorte de mort-vivant accomplissant son ultime voyage. La tristesse de Sur la route d'Omaha montre qu'Omaha Beach serait alors partout, comme un spectre et une destinée irrévocable. De manière plus pragmatique, on peut aussi en conclure que Cole Webley, en grand publicitaire expert dans la transmission de messages (encore qu'ici, on l'a vu, il fallait ne pas être assoupi pour bien comprendre la démonstration et ne pas mal interpréter le montage des deux cartons finaux), enterre tout simplement le cinéma. Il lui dresse une stèle à Omaha, Nebraska, et creuse sur la route qui y mène des petites tombes correspondant à chaque assassinat qu'il commet : esthétique publicitaire carburant à la sensiblerie, chantage aux émotions, primauté du sujet, croyance béate au fait tiré d'une histoire vraie.
