« Girl » : La Preuve par l’Exemple à (ne pas) suivre
Par Guillaume Richard, le 15 octobre 2018
Pour Le Rayon Vert

Girl (Lukas Dhont, 2018)

« Girl » : La Preuve par l’Exemple à (ne pas) suivre

« Girl » : La Preuve par l’Exemple à (ne pas) suivre

« Girl », un film de Lukas Dhont (2018)


Blottie contre son père par une nuit pleine de doutes, Lara cherche du réconfort dans le lit paternel. « Tu es courageuse et tu es un exemple pour beaucoup d’autres » lui dit-il. À ces mots, Lara rétorque qu’elle ne veut pas être un exemple. Elle veut juste être une fille. C’est ce combat pour la reconnaissance et la « normalisation » de la féminité de Lara que Lukas Dhont filme tout au long de Girl. Le film repose pourtant sur un paradoxe maladroit : pourquoi choisir de faire de Lara le porte-étendard d’une lutte alors que son personnage refuse implicitement d’être regardé et considéré comme tel ? Lara ne cesse de se dérober aux regards des autres. Elle fuit comme la peste tout ce qui lui rappelle sa différence. Elle maltraite son corps jusqu’à l’épuisement pour que les derniers signes de sa masculinité ne puissent être vus. Que fait donc ici la caméra et notre regard de spectateur ? Pourquoi, au sein de cette dialectique malsaine, suivons-nous ce personnage qui, en toute logique, refuserait notre présence objectivante prête à universaliser son combat ? Après un cours de danse, une camarade de Lara lui demande pourquoi elle ne prend jamais de douche avec les autres filles. Prise au piège, mais voyant peut-être là une occasion de se faire accepter, elle s’exécute tout en conservant son survêtement qui dissimule le pénis que nous savons tous, personnages et spectateurs, être encore bien là, au milieu de ses jambes. La scène est d’une grande tristesse : Lara couvre son visage avec ses mains tout en se recroquevillant sur elle-même telle une bête prise au piège. Elle jette quelques regards discrets autour d’elle pour voir si personne ne la dévisage. Or, nous sommes bien là, face à l’écran, et la caméra aussi. À l’instar d’une majorité de films qui n’ont que leur réalisme et leur engagement pour une cause à offrir – ce qu’on qualifie péjorativement de « film à sujet », Girl s’emmêle les pinceaux sur le terrain de la différence. Lukas Dhont cherche à faire de la reconnaissance du « cas Lara » un exemple de différence sur mesure prêt à être exposé aux médias et à la bien-pensance, tandis que Lara veut être juste une fille, c’est-à-dire poursuivre la singularité de son processus de différenciation, son devenir-femme qui échappe en principe à toute forme de réification et d’étiquetage, ce que le film réussit à accomplir malgré tout, malgré lui, quand ce qui y est vivant parvient à se faufiler entre les maladresses de la mise en scène du cinéaste.

La scène de la douche dans Girl de Lukas Dhont

La scène de douche où Lara cherche à se dérober aux regards : ceux des personnages, de la caméra et des spectateurs (© Menuet)

Visiblement, ce paradoxe moral ne semble pas intéresser Lukas Dhont. Alors oui, bien sûr, on nous dira : Girl n’est pas un documentaire mais une fiction, ce ne sont donc pas « les mêmes questions morales » qui devraient prévaloir. No way, bien évidemment ! N’est-il pas malhonnête de filmer un personnage contre son gré, qu’il soit fictionnel ou protagoniste d’un film documentaire ? Lukas Dhont n’hésite même pas à nous montrer Lara nue et, à plusieurs reprises, son pénis, alors qu’elle cherche à tout prix à faire oublier son corps tout en rêvant d’avoir celui d’une femme. Nous parlerons de voyeurisme alors que d’autres avanceront, en masse, de la pudeur. Car c’est bien cela le voyeurisme : épier quelqu’un contre sa volonté, un refus qui de surcroît est un des thèmes centraux du film. Il serait difficile de parler de pudeur au sujet de Girl. L’incongruité du regard qui guide le film est d’une étonnante cruauté. Nous savons bien qu’après plus d’un siècle de cinéma, il existe une multitude d’autres façons de construire des portraits à vocation universelle et engagée. Cette vocation, si elle peut s’avérer légitime d’un point de vue « pédagogique » ou « sociétal », est ce qui a semble-t-il animé en premier lieu Lukas Dhont, sauf que son Girl, comme tant d’autres films avant lui, prend des vessies pour des lanternes. Et si le cinéaste avait réellement écouté la volonté de son personnage de ne pas être filmé dans toute circonstance ? Il aurait alors fallu écrire un autre scénario où la reconnaissance de la différence générique prémâchée, la seule que comprenne les débats de société que le film entend bien envenimer, ne constituerait pas l’enjeu. Car c’est bien à nouveau de ce paradoxe qu’il s’agit : Girl est un film qui veut objectiver un processus de différenciation qui n’est pas voué au débat. Le comble dans cette histoire, c’est que Lara, emporté par la puissance de son devenir-femme, voit justement son élan vital freiné par les modes de pensée de cette différence générique qui la terrorise et la détruit à petit feu jusque dans ses nuits les plus sombres. Et c’est Lukas Dhont himself qui tire les ficelles et déploie la toile d’araignée.

On nous dira encore qu’il est nécessaire de faire ce genre de films aujourd’hui. Si l’intolérance de nos sociétés est telle que nous la présente les médias, alors oui, peut-être que Girl acquiert une certaine légitimité et peut sensibiliser les intolérants à des modes d’être et des processus de différenciation qu’ils ne comprennent pas. Le film en raconte quand même un lorsqu’il choisit, par moments, de ne pas regarder Lara comme un garçon presque femme exposé au regard des autres, aux jugements et aux silences hypocrites : soit ce qui relève plutôt d’une lutte pour la reconnaissance d’une différence générique et universelle. Mais faut-il nécessairement recourir au format du film choc pour que la cause des transsexuels soit entendue et que les mentalités changent ? Nous en revenons à cette bonne vieille croyance que le cinéma peut changer le monde. Girl contribuera-t-il par magie à soigner la bêtise des plus bêtes qui, probablement, n’iront pas voir le film ? Le combat contre l’intolérance, à l’instar des autres (racisme, sexisme, migration…), ne trouvera pas de résolution grâce au cinéma, mais par l’action politique et des mesures concrètes dans la vie de tous les jours. Il est légitime de s’indigner, beaucoup le font avec une impressionnante passion, mais en ce qui me concerne, petit spectateur de cinéma légèrement désillusionné mais non dénué de bon sens et de tolérance, j’attends autre chose que de la naïveté à coup de massue et un voyeurisme hypocrite qui sacrifient son personnage sur l’autel d’une cause qui ne concerne pas directement l’art du cinéma. Et si Girl permet de faire diminuer les discriminations envers les transsexuels, chiffres à l’appui, j’en serai ravi comme tout le monde. Mieux encore, s’il parvient à aider des gens à affronter leur peur et à encourager leurs processus de différenciation, ce sera là aussi quelque chose de réjouissant, et ça arrivera car Girl est un film qui va compter.

Mais en ce qui me concerne, spectateur de cinéma, le film m’agace au plus haut point. La mise en scène de Lukas Dhont, d’une grande banalité et fidèle aux bases d’un cinéma indépendant à vocation réaliste et sociale, reste problématique et peine à éviter la malhonnêteté. Nous avons déjà expliqué en partie pourquoi, mais pour essayer de s’en convaincre, analysons encore la séquence du climax final. Alors que jusqu’ici le cinéaste collait aux bottes de Lara, il décide soudainement de changer de procédé. Lara prépare son acte et, pour la première fois, Lukas Dhont filme un plan légèrement en mouvement sans sa présence, laissant ainsi le champ vide, pour ensuite filmer Lara de dos. Il cherche clairement ici à afficher une distance par rapport à l’acte qu’il va filmer, un peu à la manière de Joachim Lafosse (et autres contrefacteurs du même genre) dans À perdre la raison. Voilà un geste bien curieux qui, paradoxalement, plutôt que de servir son film, en vient justement à révéler son voyeurisme initial. L’idée recherchée est ici bien connue : la distance subitement établie avec le personnage permet de laisser le spectateur libre de juger son acte et de façonner sa propre interprétation. C’est un procédé rhétorique utilisé par les petits malins. Un subterfuge qu’on apprend dans les écoles de cinéma. Nous n’avons jamais compris la finalité d’une telle pratique. À quoi bon nous assommer tout en établissant une distance pour éviter, soi-disant, le piège du voyeurisme ? Nous faire réfléchir ? À quoi, comment et sous quelle forme ? Le spectateur a-t-il besoin d’être dirigé à ce point pour que naisse en lui la lumière d’une pensée ? Ce subterfuge, courant dans les films coups de poing, pourrait au fond ne servir qu’à alimenter les débats de société.

Lara au cours de danse dans Girl de Lukas Dhont

Le devenir-femme de Lara, qui passe par un épuisement du corps, ne peut être universalisé et réduit à un combat sociétal (© Kris De Witte )

Sur le bas côté, le devenir-femme de Lara est toujours là, mais Lukas Dhont préfère récupérer son processus de différenciation pour le transformer en combat sociétal. Il aime son personnage, cela ne fait aucun doute, sauf que sa volonté de « frapper un grand coup » nous apparaît plus forte. Plus tôt dans le film, lors d’une scène d’humiliation dont est victime Lara (elle est forcée de montrer son sexe aux autres filles de sa classe), il avait bien pris soin de ne pas tout montrer, en l’occurrence son pénis, et de laisser la charge du voyeurisme à ses bourreaux. Mais, à nouveau, est-ce suffisant pour se dédouaner du voyeurisme qu’il entend critiquer mais qui gangrène en même temps sa propre mise en scène ? Transférer la charge du regard sur les personnages qui entourent Lara tout en se persuadant d’être à la bonne distance constitue le problème majeur de la mise scène de Lukas Dhont. Il n’hésite pas en effet à nous montrer quand même Lara toute nue, dans le cadre restreint d’une intimité entre le personnage seul, sa caméra et le spectateur, alors qu’elle ne veut pas qu’on la voit. Qu’est-ce qui justifie les plans où Lara dévoile son pénis ? Pourquoi accepterait-elle de nous le montrer, à nous ? On change ici de terrain. Il n’y a plus tant de respect que cela pour Lara mais bien plutôt une volonté d’exposer (?) au spectateur ce qu’est un garçon qui va devenir une fille. On peut y voir une trahison, un coup bas. Le cinéaste arrache Lara à la protection qu’elle recherche et qu’elle trouve, par exemple, auprès de son père. Ce n’est pas la fin heureuse du film qui nous fera changer d’avis. Si le devenir-femme de Lara s’accomplit, ce n’est pas à un n’importe quel prix : pour obtenir du succès sur la place du marché, animer les débats de société, soutenir des causes universelles, Lukas Dhont aura trahi en quelque sorte son personnage, qui voulait être juste une fille, pour en faire un exemple.

Girl appartient pleinement au « réalisme psychologique » qui caractérise aujourd’hui l’académisme de nos productions nationales tel que nous l’avons esquissé dans notre discussion autour du cinéma belge. Il répond à tous les critères et ne propose rien d’autre qu’une croyance naïve et absolue dans son récit de vie. On retrouve quelques clichés notoires, comme le dosage des silences, le choix des ellipses et des coupes à effectuer, ou l’accent porté, à plusieurs reprises, sur la respiration de Lara – symbole de son étouffement, lorsqu’elle ouvre une fenêtre des toilettes pour prendre une grande bouffée d’air ou se retrouve la tête sous l’eau lors d’une après-midi piscine avec ses camarades de classe. Étonnamment, nous échappons à la scène de danse ou de chant sur une musique écoutée par les personnages, cliché habituel pour souligner un moment de bonheur éphémère entre deux coups durs. Celle-ci est néanmoins remplacée furtivement par un détour dans une attraction foraine où la petite famille apprécie un moment de détente avant de reprendre la bataille. Si le cinéaste n’accumule pas démesurément les séquences discriminatoires, bien souvent lourdes dans ce type de films, au profit des silences hypocrites et de la condescendance des règles de politesse, cela revient pratiquement au même. Il opte simplement pour un procédé plus « subtil » qui lui permet d’appuyer suffisamment fort, mais pas trop, pour qu’on comprenne le message, puisqu’il semble que ce soit d’abord cela l’objectif réel de Girl : faire passer un message, communiquer autour d’un sujet de société. Ce cinéma demeure néanmoins épuisant à force d’entasser les clichés et de jouer naïvement la carte d’un réalisme psychologique que rien ne fera basculer, même pas un coup de théâtre pseudo-distancié qui fait partie intégrante du jeu. Si son intention d’être un porte-étendard peut certainement être louable, Girl se présente comme un mauvais exemple de cinéma psychologique puisqu’à défaut d’une naïveté intransigeante qui aurait emporté notre adhésion, on pouvait au moins attendre un respect inconditionnel pour le personnage de Lara et plus d’honnêteté dans les choix de mise en scène.

Fiche Technique

Réalisation
Lukas Dhont

Scénario
Lukas Dhont et Angelo Tijssens

Acteurs
Victor Polster, Arieh Worthalter, Oliver Bodart, Tijmen Govaerts, Katelijne Damen

Durée
1h40

Genre
Drame

Date de sortie
2018

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Girl » : La Preuve par l’Exemple à (ne pas) suivre », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 15 octobre 2018, imprimé le 17 November 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/girl-lukas-dhont-analyse/.