« Continuer » de Joachim Lafosse : C’était un beau Cheval Blanc…
Par Guillaume Richard, le 25 janvier 2019
Pour Le Rayon Vert

Continuer (Joachim Lafosse, 2019)

« Continuer » de Joachim Lafosse : C’était un beau Cheval Blanc…

« Continuer » de Joachim Lafosse : C’était un beau Cheval Blanc…

Analyse du film « Continuer » (2019) et du cinéma de Joachim Lafosse

Avec Continuer, son huitième long métrage, l’occasion était donnée à Joachim Lafosse d’apporter un nouveau souffle à son cinéma. Dans la capsule promotionnelle de Cinevox où le cinéaste présente le film pour la première fois (1) Visible sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?time_continue=7&v=UH0KKgZrzwY , il parle du plaisir qu’il a éprouvé à filmer cette histoire en décors naturels, loin des appartements et des atmosphères âpres qu’on lui connaît, et d’offrir aux spectateurs un film spectaculaire. Continuer avait donc de quoi intriguer. Le film raconte l’histoire de Sybille (Virginie Efira) qui emmène son fils Samuel (Kacey Mottet Klein) dans un long périple à travers le Kirghizistan afin de renouer leurs liens. Samuel est en effet un adolescent à la dérive qui vient tout juste d’agresser physiquement un de ses professeurs. Sybille, pour sa part, n’est pas une mère exemplaire et cherche à se racheter auprès de son fils. Le titre du film ne laisse planer aucun doute sur ce qui se joue ici puisqu’il va falloir trouver un moyen de continuer : continuer à vivre malgré tout, malgré les aléas de la vie et les crises des uns et des autres. Lafosse plante le décor de ce drame convenu dans des montagnes désertiques où les forces de la nature avaient la possibilité de pousser les personnages vers la porte de sortie attendue. Tous les facteurs étaient donc réunis pour qu’il puisse trouver cette nouvelle respiration dont son cinéma a tant besoin. Or, Continuer, non sans ironie, répète les mêmes schémas narratifs que les précédents films et ne change en rien leur ligne de conduite (et tant mieux pour Lafosse et ses fans, car notre désir de réinvention n’est qu’une posture parmi d’autres). Le film ne fait effectivement que prolonger une filmographie qui repose sur la mise en scène dite « subtile » et « intime » de non-dits psychologiques dans le but d’arriver à une catharsis jusqu’alors refoulée ; sur la toute puissance d’un scénario en béton laissant peu de place à l’imprévu et à l’indétermination ; sur la mise à l’épreuve du jugement et de la compassion des spectateurs pour les personnages et les sujets qu’abordent les films ; ou encore sur le jeu des acteurs, qui doivent incarner parfaitement des personnages dont chaque dialogue est ciselé au millimètre près. Continuer est ainsi un huis clos qui se passe dans le désert. Une sorte de Kammerspiel (2) Le Kammerspiel est un courant de l’histoire du théâtre et du cinéma allemand des années 1920, considéré souvent en terme péjoratif, qui a pour principale caractéristique de se dérouler dans un seul lieu, comme une chambre. – un film de chambre – en plein air. Pourtant, grâce aux chevaux et à la relation que Samuel entretient avec eux, Lafosse parvient à trouver, peu après la moitié du film, ce bol d’air frais et même plus : un rayon vert, comme nous aimons à le dire, un événement grâce auquel son cinéma peut enfin se laisser porter par une ligne de fuite. Malheureusement, aussi belle soit cette ouverture, elle ne mène à rien. Lafosse l’abandonne dans le désert et la laisse presque pour morte. En plus donc de répéter les mêmes travers de son cinéma, Continuer s’avère être d’une grande tristesse et d’un rare cynisme car il nous aura littéralement trompé : certains réalisateurs sont peut-être définitivement indécrottables.

Virginie Efira et Kacey Mottet Klein à cheval dans Continuer de Lafosse

Première Partie : Préludes à Continuer

Acte I – La capsule Cinevox. Commençons par le commencement et cette capsule, plutôt comique, de Cinevox. Elle présente Joachim Lafosse assis au milieu d’une écurie. C’est bien le dernier endroit où on imagine retrouver l’auteur d’une filmographie aussi névrosée et aigrie – non seulement de manière générale, mais surtout au regard de la fin de Continuer (c’est pourquoi nous insistons ici sur ce point) : on le voit mal nettoyer les boxes des chevaux ni même murmurer à leurs oreilles. Un indécrottable pourrait bien entendu ramasser du crottin de cheval, nous n’en savons rien. Lafosse donne plus l’impression d’être descendu du boudoir de son vaste domaine pour aller converser dans l’écurie avec les équipes de Cinevox qui ne l’ont certainement pas rejoint alors qu’il avait les mains dans la paille. La scelle, posée à sa gauche, indiquerait-elle qu’il revient d’une promenade ? Ou bien est-ce une mise en scène plus subtile du petit Jésus du cinéma belge auquel un de ses rois mages, en cette veille de Noël, vient rendre visite ? En tout cas, Joachim Lafosse aime les chevaux et, comme il le dit dans la vidéo, « ce sont des personnages à part entière du film », étrange argument contre lequel nous formulerons de sérieuses réserves. Il évoque également la rencontre artistique avec le livre dont est tiré le film. L’emploi du mot « artistique » nous fait tiquer – et sourire. Lafosse se présente aussi plus loin comme un cinéaste. D’accord, mais un piètre cinéaste alors. Nous préférons le qualifier de metteur en scène : un metteur en scène de scénarios bien ficelés proposant à la fois une action claire, un climax efficace et une catharsis réparatrice. Il serait en quelque sorte un bon metteur en scène aristotélicien qui se serait pourfendu dans le sophisme. Ses films ne semblent en effet exister que pour animer des débats de société et poser des questions à coup d’arguments volontairement contradictoires avec pour principal leitmotiv la question des limites à ne pas dépasser. Joachim Lafosse se considère comme un artiste et un cinéaste mais il ne fait que suivre au pied de la lettre un adage bien connu : « Un film ne répond pas aux questions, il les pose ». Continuer n’est pas le voyage spectaculaire que promet fièrement Lafosse à son spectateur, mais un nouveau débat posé sur la table : comment aider un adolescent en crise ? Et que peut faire une mère face à une telle situation ? Les ateliers socio-culturels et les ciné-débats peuvent d’ores et déjà préparer leur agenda.

Virginie Efira et Kacey Mottet Klein dans "Continuer" de Lafosse

Acte II – La bande-annonce du film. Si on pouvait avoir des doutes sur ce que laissait transparaître la capsule Cinevox, la bande-annonce(3) Visible sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=GuyHR1ftBDQ , sortie quelques semaines plus tard, mettait quasiment fin à tout suspens avant même d’avoir vu le film. Elle en dit suffisamment pour nous confirmer dans l’idée qu’il n’y aura probablement aucune surprise dans Continuer et que les promesses de Lafosse n’étaient que du pipeau. La mise en scène se révèle immédiatement être assez classique alors que nous aurions aimer voir des nouveautés formelles et des prises de risque. Il ne faut attendre que vingt secondes pour que le premier conflit assommant apparaisse puisque Samuel se rebelle déjà contre une maladresse supposée de sa mère, avant que celle-ci ne déballe un grand sermon sur la reprise en main de sa vie. Et ça continue, ça continue… Entre deux affrontements déjà pénibles, un beau plan large montrant les deux cavaliers au coucher du soleil nous fait quand même espérer que des idées stimulantes puissent court-circuiter ces affrontements verbaux. Il n’en sera rien puisqu’il s’agit seulement de beaux plans, de belles images décoratives, celles dont parlait Lafosse dans la capsule et qu’il tenait à montrer sur grand écran (parce que ce serait plus joli). Cette bande-annonce nous assomme donc avec une diarrhée de dialogues lourdingues et sur-signifiants au cas où on ne comprendrait pas l’enjeu du film et la réflexion à laquelle celui-ci doit nous mener. On retrouve aussi ces petits moments de bonheur éphémère entre deux engueulades, ces moments que nous aimons tellement détester tant ils participent machinalement à une écriture trop prévisible entièrement dévouée aux difficultés personnelles et relationnelles des personnages. La bande-annonce se conclut enfin par un exemple parfait de dialogues qu’on retrouve dans ce type de films dont Lafosse est un des plus illustres représentants. « Qu’est-ce que tu n’a pas raté dans ta vie, maman ? » demande Samuel à sa mère. « Toi », lui répond-elle. Continuer affichera une surprenante naïveté qu’on peut aussi louer, dans un certain sens, puisque Lafosse ne fait pas complètement du Lafosse. On pourra ainsi saluer cette « légèreté » ou, comme nous, s’en indigner en n’y voyant que des clichés et de la paresse scénaristique.

Entracte – Digression autour de « Élève libre ». C’était il y a dix ans, en 2008. Je sortais de la vision de Elève libre. Je monte dans la voiture de ma mère et lui raconte ce que je viens de voir : « Jonas, seize ans, vit un nouvel échec scolaire et pense pouvoir tout miser sur le tennis mais il échoue aux portes de la sélection nationale. Il rencontre Pierre, un trentenaire, qui touché par sa situation, va le prendre en charge. Fort de ce lien privilégié, Jonas abandonne l’école publique. Incapable de fixer les limites de cette relation, l’éducation va progressivement dépasser le cadre purement scolaire »(4) Il s’agit ici du synopsis officiel du film. . J’explique en gros à ma mère qu’il s’agit d’un film intéressant car il permet de réfléchir sur la pédophilie et à la place ambiguë qu’occupe la victime dans la relation – c’est ce que propose le film. Ma mère, qui est assistante sociale et travaille dans le secteur de l’aide à la jeunesse (à savoir tous les dossiers concernant les mineurs, dont les abus sexuels), me passe un savon mémorable. Elle ne comprend pas comment on peut questionner les limites d’un tel sujet. Pour elle, c’est une hérésie absolue. Depuis lors, je n’ai pas cessé de penser que les films de Joachim Lafosse relevaient de l’imposture la plus totale et d’un machiavélisme d’une rare complaisance. Ils ne servent qu’à alimenter des débats vulgaires et populistes, quand ils ne sont pas complètement à côté de la plaque, comme dans le cas de Élève libre même si la relation que présente le film peut exister ou être documentée par des récits de victimes. Serait-ce là le seul moyen par lequel Joachim Lafosse trouve à s’exprimer en tant que metteur en scène ? Son cinéma n’a pour but que de faire réfléchir le spectateur mais sans rien donner à penser. Il présuppose son intelligence – ou son manque d’intelligence ? – qu’il va venir éclairer à l’aide de débats insolubles pour lui montrer qu’au fond rien n’est noir ou blanc : Joachim Lafosse est un donneur de leçon, un instituteur qui s’est donné pour mission d’éduquer les petits spectateurs en montrant comment certains humains jouent avec leurs limites. Et après ? Pas grand chose, puisque le public et la reconnaissance cinéphilique ne suivent pas. Peut-être quelques invitations sur des plateaux TV ou à la radio pour débattre autour de sujets comme la pédophilie, l’infanticide ou le divorce. Plus fondamentalement encore, ce cinéma tend un piège au spectateur. Lafosse estime très certainement au fond de lui-même que ce dernier regarde mal, comprend mal, juge mal. Le spectateur n’a pas alors d’autres choix que de reconnaître sa défaite intellectuelle et d’accepter de réfléchir sur les compromis moraux que lui proposent les films. Sinon, on peut circuler, il n’y a rien à voir.

Deuxième Partie : « Continuer », Analyse du film

Acte III – « Continuer » : un acte manqué. Continuer promettait pourtant de mettre entre parenthèse ce cinéma d’instituteur pesant. Or, dès la première scène, il faut se résigner. Samuel, seul sur son cheval, appelle sa mère. Il ne crie pas « Maman » mais « Sybille ». La lourdeur psychologique s’installe d’emblée avec un bon vieux tuyau du genre qui consiste à appeler sa mère par son prénom afin de souligner indirectement une rupture préexistante. Dans les séquences qui suivent, Samuel et sa mère aident un groupe de voyageurs à désembourber leur voiture d’une rivière. Là aussi le cliché est tenace : s’enfoncer dans la boue s’impose comme le symbole d’une relation qui ne fonctionne plus. Le fils et sa mère rencontreront une seconde fois ce problème tout en utilisant aussi ces eaux piégeuses comme un bain appelant à une renaissance imminente de leur relation. Au milieu de ces scènes symboliquement lourdes, les dialogues sur-signifiants abondent, comme nous l’avons vu avec la bande-annonce. Autour d’un feu, Sybille déballe tous ses problèmes à son fils en guise de première approche. Ce dernier en fait de même et les intentions de chaque personnage, autant que leurs buts, sont maintenant limpides. Inévitablement surgit aussi, au début du film, un pistolet dont on sait qu’il sera utilisé à un moment ou à un autre. Bref, tout est balisé et il ne nous reste plus qu’à attendre la catharsis finale où la mère et son fils se réconcilieront. Ce rapprochement progressera lui aussi de manière pachydermique. Sybille réussit d’abord à calmer la colère du garçon en retrouvant son Ipod. Il semble que ce soit là que commence véritablement le processus. Petit à petit, avec « subtilité », Lafosse met en scène deux corps qui se rapprochent. Lorsque Samuel et Sybille sont importunés par des brigands, Samuel tire un coup de feu en l’air et les fait fuir. Au moment où ils s’en vont, les mains de la mère et du fils semblent se chercher aveuglement dans la peur et la confusion sans jamais se trouver – c’est sans doute la plus belle mise en scène du film. Si Continuer avait pu exploiter plus longuement cette piste du rapprochement inconscient, il aurait assurément gagné en finesse et en légèreté. Or, c’est tout le contraire qui se produit puisque les approches se montrent de plus en plus grossières. Par exemple, effrayé par la possibilité qu’il y ait un serpent dans sa tente, Samuel demande à sa mère s’il peut dormir avec elle – ce qui est largement moins subtil. Continuer fera ainsi le choix d’un psychologisme mielleux, un peu comme si Joachim Lafosse voulait montrer, avec la maladresse des gens qui ont du mal à exprimer leurs sentiments, qu’il avait quand même du cœur.

Acte IV – Ce pauvre cheval blanc…. Si la recherche de l’Ipod perdu permet aux deux personnages de commencer véritablement leur processus de réconciliation, un événement plus profond va travailler les entrailles de Continuer. Samuel se montre en effet attaché aux chevaux. Il trouve au contact des bêtes un apaisement, voire un sens qu’il pourrait donner à sa vie. Il monte littéralement sur ses grands chevaux quand ceux-ci sont menacés. Cette relation que Lafosse instaure entre Samuel et les animaux aurait pu passer pour de la niaiserie. Il parvient à l’éviter dans la première partie du film et jusqu’à une scène décisive où Samuel voit son cheval être mis à terre par des paysans pour que des nouveaux fers lui soient posés aux sabots. Cette séquence, par ailleurs visible dans la bande-annonce, est le rayon vert du film, le moment où quelque chose craque dans son agencement autant que dans notre perception. La sincérité avec laquelle Samuel s’est épris de ses chevaux pose son rapport à eux de manière spirituelle : il grandit, change et se retrouve à travers les deux animaux dans un élan que le récit psychologique et le dispositif scénaristique du film ne peuvent pas cadrer. Et cela, Lafosse le filme avec une grande habilité. On sent qu’il lâche du leste et qu’il accepte que cet amour pour les chevaux reconfigure l’histoire de Continuer. À l’image de Samuel, Joachim Lafosse semble ici guérir son cinéma de tous ses maux. Il vide la souffrance qui traversait ses précédents films, renonce à sa posture, abandonne cette obsession de créer des débats et de donner des leçons pour filmer quelque chose de vivant. Cet éveil, doublé de la recherche fructueuse de l’Ipod, fait basculer le film vers la réconciliation attendue. Sauf qu’il s’agit de deux motifs différents. Le premier est de l’ordre de l’affect tandis que le second est un rouage scénaristique. Joachim Lafosse va confondre les deux, ou plutôt il va choisir de rester au niveau psychologique du récit sans suivre la magnifique ligne de fuite que lui offrait l’amour des chevaux. Bien au contraire, il va lamentablement lui réserver une lente et douloureuse agonie.

Virginie Efira Virginie Efira dans Continuer de Joachim Lafosse

Cette superposition entraîne de manière inévitable la destruction de la piste affective au profit d’un retour aux rouages scénaristiques les plus patauds. Dans le même mouvement, elle brise dans notre regard le rayon vert que nous avions vu naître. On assiste ainsi à une véritable opération de rabattage qui pourrait faire croire que le récit se laisse guider par les chevaux alors qu’il va seulement continuer à se concentrer sur le rapprochement entre Sybille et Samuel. Les petites scènes de bonheur éphémère entre la mère et son fils vont en effet s’enchaîner avec une naïveté prévisible. Un plan iconique et maladroit les montre par exemple assis dos à dos faisant la conversation. Un autre, filmé à l’aube, scelle leur nouvel union dans un silence lourd de sens. Personne ne parle, seuls prédominent la beauté de l’instant et le soulagement de s’être enfin retrouvé après tant d’épreuves. Bien entendu, ces moments sont trop beaux pour être vrais, comme toujours dans ce type de films, car tous les abcès n’ont pas encore été crevés. Il faudra attendre le dernier quart d’heure pour que le hurlement final de Samuel, sous la forme d’un très joli « Sale pute », intervienne. Celui-ci mènera à la catharsis tant attendue. Malgré cette accumulation de clichés et un scénario sclérosé sur lequel tout repose, Continuer s’impose comme le film le plus humain de Joachim Lafosse. On ne peut pas lui reprocher d’avoir mis de côté tout ce qui nous irrite chez lui, même s’il le fait de la manière la plus banale qui soit et absolument sans aucune surprise ni audace. Sans doute cherchait-il, à travers le personnage de Samuel, à raconter l’histoire de sa propre colère adolescente.

Nous aurions pu nous arrêter sur ce constat si Continuer ne nous avait pas manipulé et irrité, du moins en ce qui concerne le rapport entre Samuel et les chevaux. Comme nous l’avons vu, cette relation est importante à la fois pour le garçon et pour le film, puisqu’elle permet au cinéma de Lafosse de prendre un bon bol d’air frais. Mais c’était un mirage et non un rayon vert. Lafosse, fidèle à sa fourberie et son aigreur, nous fait croire un court instant qu’il peut laisser de côté son scénario, ses clichés et ses petites mièvreries : le rayon vert est tué dans l’œuf et reterritorialisé, ce qui est étonnant pour quelqu’un qui est censé aimer les chevaux. Lors de la scène de catharsis finale, Sybille s’enfuit en larmes dans le désert. Elle et son cheval font une grave chute. Samuel, lancé à sa poursuite, finit par la retrouver et la ramène au village où ils séjournent. Le plan final les montre tous les deux en pleurs assis à l’arrière d’une voiture, la catharsis accomplie et leur processus de réconciliation achevé. Et les chevaux ? Ils sont abandonnés dans le désert. Même si on imagine qu’ils seront récupérés plus tard, voilà une manière bien curieuse de traiter les deux animaux et de clôturer le film. Le cheval blanc de Sybille est laissé pour mort. Celui de Samuel, qui n’est pas blessé, et auquel il semble pourtant tenir beaucoup, passera lui aussi la nuit dans le désert sans que cela ne semble inquiéter qui que soit. On peut légitiment se sentir perdu. Les chevaux ne représentent donc rien pour Lafosse ? Il semble les utiliser de manière psychologique comme des réceptacles du manque affectif de Samuel et du besoin réel de retrouver sa mère. Or, puisqu’il y a là quelque chose qui relève de l’événement, les chevaux offraient à Lafosse un moyen repenser son cinéma et de l’ouvrir à de nouveaux horizons. Cet abandon lâche et cruel qui clôt le film, dont on ne sait s’il est volontaire ou non, ne peut que faire écho à la démarche d’un metteur en scène qui peine à descendre de sa tour d’ivoire. Continuer ne proférera aucunes leçons et se montrera plus humain, certes, tout en pouvant servir de point de départ à des débats sur la relation mère/fils. Mais il s’érigera avant tout tristement en tombeau des derniers espoirs qu’on pouvait encore mettre dans le cinéma de Joachim Lafosse, metteur en scène indécrottable et petit instituteur bourgeois que rien ni personne, peut-être, n’arrachera à ses cahiers.

Poursuivre la lecture sur le cinéma de Joachim Lafosse

Des Nouvelles du Front cinématographique, « L’économie par le petit bout de la calculette » dans Des Nouvelles du Front cinématographique, 28 janvier 2017 – 28 janvier 2019.

Fiche Technique

Réalisation
Joachim Lafosse

Scénario
Joachim Lafosse

Acteurs
Virginie Efira, Kacey Mottet Klein, Diego Martín

Durée
1h20

Genre
Drame

Date de sortie
30 janvier 2019

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

Notes   [ + ]

1. Visible sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?time_continue=7&v=UH0KKgZrzwY
2. Le Kammerspiel est un courant de l’histoire du théâtre et du cinéma allemand des années 1920, considéré souvent en terme péjoratif, qui a pour principale caractéristique de se dérouler dans un seul lieu, comme une chambre.
3. Visible sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=GuyHR1ftBDQ
4. Il s’agit ici du synopsis officiel du film.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Continuer » de Joachim Lafosse : C’était un beau Cheval Blanc… », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 25 janvier 2019, imprimé le 17 February 2019, URL : https://www.rayonvertcinema.org/continuer-film-lafosse/.