
« Gimme Danger » de Jim Jarmusch : Les indomptés
En 2016, Jim Jarmusch est à Cannes et il compte double : Paterson est projeté en compétition officielle, en « Séance de Minuit » Gimme Danger. Et les hiérarchies s’inversent : le documentaire vaut mieux que la fiction tout en partageant une idée commune : l’art n’advient qu’à l’épreuve du non-art, dans l’écart ténu d'avec son contraire. L’épopée des Stooges est plus sincère que l'ascèse du poète amateur qui, lecteur de William Carlos Williams, reconnaît comme lui que la poésie est partout, dans la matière du monde comme dans l’absence d’œuvre – partout, oui, sauf chez sa compagne. Cette inégalité n’a pas cours avec des musiciens qui ont converti en fureur et riffs l’électricité ouvrière de Detroit d’où ils sont originaires. Le rock y était animé alors d’un génie populaire, disposé à un communisme primitif et un anarchisme légendaire. Gimme Danger s’y consacre avec une belle simplicité en préférant au statut de l’héritier dandy capitalisant sur les survivances d’hier celui du témoin doublé de l’ami fidèle.
De l’art et du contraire
Une nouvelle preuve, avancée hier par le sociologue Henri Lefebvre, que les paradoxes persistent à être des contradictions non perçues aura été donnée par Jim Jarmusch en recoupant les inégalités de rapports entre la fiction et le documentaire. La double sélection cannoise dont le réalisateur avait bénéficié à l'occasion de l’édition 2016, avec Paterson, son douzième long-métrage en fiction pour la compétition officielle et en « Séance de Minuit » Gimme Danger, son second long-métrage en documentaire, est suffisamment riche en contrastes pour donner à apprécier la beauté du deuxième, formellement plus modeste mais préférable aux ambitions contrariées d’une fiction imparfaite.
Il est évident que les deux films de Jim Jarmusch, aussi dissemblables soient-ils, composent cependant un diptyque soudé par la même idée : celle de l’art qui importe en salut de soi et dont l'idéal s’incarne dans des figures populaires au travail avec la matière du réel, matière ingrate ou profane, et supposément réfractaire aux hiérarchies classiques des beaux-arts. Le doublet repose en effet sur un effet de parallaxe instructif, l’écart parallactique propre à l’art en tant qu’il se distingue du réel dont il est inséparable, cette « prose du monde » (Maurice Merleau-Ponty) sous la condition de laquelle il se place. Avec la série assumée des redondances, la dissémination du nom Paterson dans Paterson renvoie à une ville ouvrière du New Jersey, au cycle poétique que William Carlos Williams lui a dédiée, au personnage éponyme du conducteur de bus qu’Adam Driver interprète (et Driver dit encore le conducteur), lecteur de ce dernier et dont le patronyme quelconque s’impose en titre du film. S’en déduit un goût prononcé pour cet « inframince » qui passionnait tant Marcel Duchamp, et au nom de quoi la poésie pratiquement n’advient que depuis l’écart le plus ténu d’avec le réel que l’écriture doit alors restituer fidèlement pour en singulariser la vibration matérielle.
Avec Gimme Danger, c'est le récit souple, aussi farceur qu’épique, d’une formation considérée par Jim Jarmusch comme étant l’une des plus importantes de l’Histoire – sinon la meilleure, à savoir The Stooges, ce groupe bruyant de jeunes garçons mal élevés qui a retraduit dans les formes les plus épaisses et mal dégrossies du rock la fureur libertaire d’une époque contestataire sacrifiant aux transgressions. On se souvient de la conclusion de Paterson, indistinctement éthique et esthétique : même dans la négativité de l’absence d’une œuvre victime des contingences (le cahier de poèmes dévoré par un vilain cabot), le poète amateur est suffisamment habité par l’amour de la poésie, en étant suffisamment sensible aux expressions singulières et quelconques de l’impersonnelle poésie générique du monde, qu’elle se passerait presque du poème confondu avec une page blanche (évidemment mallarméenne), le meilleur poème n’étant peut-être que celui qui reste encore à venir.
La poésie advient alors dans la coalescence d’un geste de création et de décréation, rédimant l’impuissance en pure puissance, dans la proximité tensive d’un inexprimable, d’un inappropriable. Par des voies différentes, Paterson figure le visage heureux de Bartleby, le scribe qui l’est de rien.
Jim Jarmusch enfonce le clou avec Gimme Danger : l’un des sommets de la musique populaire du siècle passé a bel et bien consisté en la création d’un rock bruitiste fusionnant la leçon du sérialisme de John Cale et John Cage avec les leçons d’idiotie comique des Three Stooges, Lou Reed et Morton Feldman avec les excès frénétiques du free jazz de Miles Davis, le tout lardé du souvenir des machines des usines Ford pour ces gamins originaires d’Ann Arbor situé du côté de Detroit dans le Michigan. L’ancien batteur et chanteur Iggy Pop s’est en effet davantage inspiré des émissions télévisées débiles de sa jeunesse, que des poètes romantiques ou de Bob Dylan pour composer ses textes, et exécuter ses danses d’iguane extatique qui lui valurent d’entrer dans la légende du rock.
Les rockeurs sont d’autres scribes du rien, les passeurs d’une énergie qui vient d’ailleurs et dont ils sont les vecteurs, à la fois traducteurs et transducteurs : le bruit de fond de l’usine sans ses chaînes.
Survivances électriques
(l’héritier, le témoin, le dandy)
Tel qu’en eux-mêmes, les Stooges dont l’épopée se moule dans un montage facétieux d’archives, extraits détournés, coquetteries et animations distanciées dignes de Terry Gilliam à l’époque des Monty Python. Elle est surtout narrée par ses survivants, tous rescapés d’une expérience-limite au-delà de laquelle il ne saurait y avoir de témoignage. Sur les treize membres qu’aura en tout compté le groupe depuis sa création en 1967 jusqu’à sa reformation en 2003, parmi lesquels son chanteur, Jim Osterberg connu sous le surnom d’Iggy Pop, six sont dans l’intervalle décédés, du bassiste Dave Alexander mort en 1975 aux frères Ashton, Ron et Scott respectivement en 2009 et 2014.
Jim Jarmusch est issu d’une génération formée dans l’adoption des arts, rock et cinéma à égalité. Lui qui a été l’assistant de Wim Wenders durant le tournage de Nick's Movie (1980), ce film-tombeau érigé pour et avec Nicholas Ray, Wim Wenders comme Martin Scorsese ayant ouvert la voie aux épousailles de la musique rock et du cinéma d’auteur, est l’artisan d’une œuvre peuplée de musiques et de musiciens, rock et au-delà. Pour un inventaire pressé, on évoquera seulement les présences familières et amicales de Tom Waits, Iggy Pop et John Lurie, les saluts à Elvis Presley et ses influences blues dans Mystery Train (1989), les ouragans électriques de Neil Young dans Dead Man (1995) et Year of the Horse (1997), le rappeur « East Coast » RZA pour Ghost Dog : The Way of the Samurai (1999), le segment dédié dans Coffee and Cigarettes (2003) aux White Stripes, la performance de Yasmina Hamdan dans Only Lovers Left Alive (2013), ainsi que les musiques composées par Jim Jarmusch lui-même avec son groupe SQÜRL pour ses derniers films, sans compter les clips pour Talking Heads, Big Audio Dynamite, The Raconteurs et Cat Power, etc.

Comme dans d’autres films de Jim Jarmusch, friches urbaines dans le Downtown Manhattan délabré de Permanent Vacation (1980), Cleveland en hiver dans Stranger Than Paradise (1984), vestiges post-industriels de Detroit dans Only Lovers Left Alive en passant évidemment tous les fantômes, exemplairement dans Dead Man et Ghost Dog : The Way of the Samurai, Gimme Danger ne se soutient que d’une irrésistible propension aux survivances. Le cinéaste sait très bien qu’il en est à la fois l’héritier et le témoin jusqu’à l’afféterie et le dandysme, organisant de film en film (et plus encore avec celui-là) la généalogie d’un legs assumé à l’occasion du passage des reflux de la modernité (dans le courant des années 1970) à une postmodernité de liquidation et volatilisation.
Le cinéma de Jim Jarmusch a depuis longtemps sombré du côté où il aura d’emblée penché, toujours plus replié dans la chambre noire d’un dandysme muséal, ce cocon de références prestigieuses dont l’intégrité serait une immunité opposable à l’entreprise de désintégration culturelle organisée par le capitalisme à son stade spectaculaire. C’est le cas de Only Lovers Left Alive où Detroit n’est plus qu’un décor d’esthètes, le théâtre fétichisé et réifié d’une élite opiniâtre à préserver sa distinction aristocratique d’avec le reste haïssable d’un monde prolétarisé sur lequel a depuis renchéri The Dead Don’t Die (2019) dans le registre méprisant de la débilitation zombie.
Le récit des Stooges enfonce le coin de Paterson en attestant à l’inverse que le grand art est aussi populaire dans la coïncidence de l’art et du non-art. Cette rencontre de l’art avec son contraire, que Jacques Rancière appelle esthétique, Paterson et les Stooges en auront respectivement payé le prix fort : la destruction de l’œuvre poétique écrite dans la gueule d’un cabot jaloux pour le premier ; pour le second, une déjante mêlant addictions et autodestruction. Pourtant, l’histoire vraie du groupe qui aurait à lui seul (mais pas tout seul) préfiguré l'irruption punk est autrement plus intéressante, incarnée et passionnée que celle, trop abstraite, du chauffeur de bus doublé du poète amateur.
Gimme Danger est peut-être le dernier film de son auteur à redonner toute sa place à la figure du témoin que lui dispute celle de l’héritier qui capitalise en dandy sur les ruines du capitalisme tardif.
La poésie partout sauf…
L’explication est d’une simplicité telle que ce qu’elle enlève à Paterson en termes d’ambition incomplètement réalisée est redonné au centuple à l’évidence de Gimme Danger. L’égalité au principe de la coïncidence de l’art et du non-art, celle en vertu de quoi une conversation anodine ou une boîte d’allumettes peuvent donner matière à poésie comme un collier de chien et un riff revenu d’une ambiance d’usine ont pu nourrir une performance rock furibarde, cède sur les contradictions d’un scénario bêtement sexiste. On le rappellera à tous les oublieux : dans Paterson, la poésie est partout sauf du côté de la compagne (Goldshifteh Farahani), matériellement dépendante du héros qui, grand prince, sait ne pas lui en vouloir d’être nulle en pâtisserie comme en musique country.
Aux cupcakes ratés de Laura, on répondra avec le souvenir des muffins partagés par les amoureux à l'occasion d’un petit-déjeuner fameux du Lieutenant souriant (1931) d’Ernst Lubitsch, dont la délicieuse célébration attestait déjà la poétique commune de leur désir, prosaïque et égalitaire.
À l’inverse, l’égalité aura été jusqu’au bout assumée par les Stooges. Le « communisme primitif » du groupe alors en désir de tout partager s’est doublé d’un anarchisme, avec ce rituel du chanteur se jetant (peut-être pour la première fois de l’histoire du rock) dans la foule afin d’identifier la symbolique de son démembrement bachique (Iggy Pop fait référence lors d’une interview télévisée à La Naissance de la tragédie de Friedrich Nietzsche) à la profanation de son corps descendu du piédestal assuré par la délimitation de la scène. Une profanation que l’on pourra entendre au sens premier du terme, cher au philosophe Giorgio Agamben, celui de la restitution à l’usage commun.
La poésie est partout mais… : la restriction sexiste du scénario de Paterson en écorne la portée. Dans Gimme Danger, la poésie est intégrale dans le déchaînement des orages dont le groupe est le passeur. Et son chanteur d’être un dieu Pan préférant au culte idolâtre les paniques profanatoires.
L’histoire du rock et son génie populaire
À raison, on devra insister, à partir du titre éponyme Gimme Danger (issu de Raw Power en 1973), sur la signification d’une réponse polémique au Gimme Shelter des Rolling Stones (issu de Let it Bleed en 1969). À la protection, se substitue en effet le danger. C’est à cette aune que Jim Jarmusch peut à l’entame de son documentaire présenter non pas l’icône Iggy Pop mais l’homme Jim Osterberg, le chanteur d’un groupe qu’il place très haut dans son panthéon personnel en raison même des blâmes invoqués en leur temps par le public, les requins des maisons de disques ou certaines critiques qui ont en effet stigmatisé la bassesse, la bêtise et l’infamie de pareils hurluberlus fustigés en nihilistes, notamment pour avoir osé associer durant leurs concerts drapeau national et insignes nazis. C’est encore à cette condition que le réalisateur se refuse à raconter l’histoire de la carrière solo d’Iggy Pop, même si le recours à un disque aussi génial que The Idiot en 1976 aurait permis de renverser le soupçon d’imbécillité en affirmation philosophique, chère à Clément Rosset celle-là, de l’idiotie comme expression privilégiée de la singularité, qu’il cantonne aussi l’évocation attendue de David Bowie au rang de chanteur anglais soucieux de percer sur le marché étasunien, et qu’il indexe enfin la ponctuation attendue de la consécration symbolique offerte par le Rock and Roll Hall of Fame en 2010 sur la seule réalité qui vaille au fond et à la fin de savoir et faire savoir.
L’histoire du rock, le génie populaire l’aura électrisée. Des prolétaires indomptés comme chez Nicholas Ray, si important dans la formation cinématographique de Jim Jarmusch, tous engagés dans une expression fidèle à la radicalité critique de l’époque et son hétérodoxie, comme par une amitié indistincte d’un communisme spontané et d’un anarchisme devenu désormais légendaire.
Les corps auront pour certains salement morflé, c’est pourquoi Gimme Danger est autrement plus tragique que Shine a Light (2008) de Martin Scorsese consacré à un concert des Rolling Stones en 2006. Les survivants du groupe londonien formé en 1962 n’y sont dorénavant la survivance de plus grand-chose, sinon d’une trahison, qui est après tout la grande affaire de Martin Scorsese. L’amitié conjuguée avec la radicalité à l’œuvre dans la politique esthétique des Stooges, entre autres partagée avec le poète John Sinclair qui a fondé en 1968 le White Panther Party, ainsi que par les trublions plus politisés du MC5 de Detroit et dont ce dernier a été le manager, permet à l’électricité de leurs survivances de grésiller à la surface de l’écran, au-delà du piège des consécrations culturelles.
Jim Jarmusch résiste ainsi à sa propre tendance au dandysme. Les Stooges sont amis en égalité et l’élitaire stylisant son aristocratisme respire enfin à les rejoindre, en témoin redevable et ami fidèle.
Ce passage électrique, assurément, aura autorisé Jim Jarmusch à retrouver avec Gimme Danger le moyen de se secouer enfin les puces en revitalisant, semble-t-il un temps seulement, son travail cinématographique. Gimme Danger constitue en effet son film le plus émouvant depuis trente ans et Dead Man suivi par Year of the Horse, ce premier documentaire offert à l’histoire d’une autre persévérance rock, celle de Neil Young et de son groupe Crazy Horse, autres orages, autre génie.
Poursuivre la lecture autour du cinéma de Jim Jarmusch
- Découvrez notre cycle de textes consacré au cinéaste.
- Pour une lecture opposée de Paterson : Guillaume Richard, « Paterson ou la quête de légèreté », Le Rayon Vert, 28 avril 2017.
