« Paterson » et la Quête de la Légèreté
Par Guillaume Richard, le 28 avril 2017
Pour Le Rayon Vert

La rencontre (Paterson – Jim Jarmusch)

« Paterson » et la Quête de la Légèreté

« Paterson » et la Quête de la Légèreté

« Paterson », un film de Jim Jarmusch (2016)

La simplicité, dans le cinéma de Jim Jarmusch, n’est peut-être pas une marque innée de son univers mais un Graal qui s’acquiert au prix d’une longue confrontation avec le monde. Tous les personnages de ses films cherchent le moyen de se fondre dans un microcosme auquel ils n’appartiennent pas et où ils ne parviendront sans doute jamais à s’intégrer. Autant dire que cette quête de la simplicité, toujours contrariée, voire impossible, semble représenter ce qu’il y a de plus important chez Jarmusch. Paterson raconte à nouveau cette histoire de manière incroyablement efficace et pragmatique. Le film s’intéresse au parcours d’un homme torturé, Paterson, chauffeur de bus et poète dans la ville du même nom, qui tente de retrouver par la poésie ce quotidien à la fois banal et léger à partir duquel il pourra donner un sens nouveau à ses mots. Paterson était reparti du Festival de Cannes avec une réputation de « havre de paix ». Pourtant, il n’est absolument pas question d’harmonie et de plénitude. Bien qu’il s’en dégage sans doute cette impression, le film raconte en réalité l’exact opposé : Paterson montre plutôt la difficulté pour un homme qui se rêve poète, un poil orgueilleux et pratiquement incapable de s’accorder avec ce qui l’entoure, de retrouver la simplicité et la légèreté, aussi bien dans ses mots que dans la vie de tous les jours. À côté de ses rêves tortueux de poésie, Paterson poursuit un amour chimérique avec Laura, sa « muse », une femme à l’opposé de lui et qu’il rêve de rejoindre dans le monde de la simplicité, sans que rien n’indique qu’il y arrivera un jour. Ce retour vers un autre rapport au monde n’est pas une fin en soi, mais la porte vers de nouvelles relations possibles avec ce que Paterson cherche à exprimer dans sa poésie. Une manière de pouvoir enfin trouver les mots pour raconter ce qu’il voit et entend durant les sept journées qui composent le film. Jarmusch déploie cette quête tout au long du film jusqu’à une scène finale qui livrera le moyen de (re)trouver cet accès : Paterson sera invité à suivre la voie du samouraï, la voie du « Ah Ah », qui est une forme de dialectique entre la poésie et la légèreté du quotidien. Une sorte de formule magique que Paterson devra s’approprier et qu’il ne comprendra peut-être jamais.

Paterson est chauffeur de bus. Il arpente les rues de la ville en métronome. Il répète le même rituel tous les jours tout en ayant l’esprit ailleurs, dans les mots et les vers. Quand il conduit, Paterson confectionne les poèmes qu’il notera le soir dans son carnet secret. À première vue, les éléments singuliers qui changent sa routine semblent nourrir son art. Il écoute attentivement les passagers du bus discutant de choses simples. Il n’hésite pas à s’arrêter et à féliciter un rappeur rimant dans une laverie, tout autant qu’il s’immerge dans les petites histoires qui gravitent autour du café où il se rend chaque soir. Pourtant, Paterson ne partage pas le même monde que tous ces gens. Il est prisonnier de mots qui ne parviennent pas à transmettre cette simplicité et cette légèreté qu’il ressent chaque jour. En tant que poète (et être humain), il est toujours en décalage par rapport à ce que vivent les autres. Ses mots semblent incapables de traduire leurs expériences. Celles-ci s’ouvrent pourtant à lui, juste devant ses yeux, il n’a plus qu’à les cueillir. Paterson s’émerveille, mais en vient presque à regarder les autres personnages avec jalousie car ils possèdent un accès à cette connaissance de la simplicité que lui n’a pas. Paterson trouve ici toute sa complexité, ce qui rend le film très fort : à la fois Jarmusch se met à genoux devant le monde, les gens, le quotidien le plus élémentaire, et en même temps, à travers son personnage principal, il se positionne en retrait par rapport à lui, comme s’il était presque impossible pour un artiste, ou quiconque qui serait travaillé par des formes artistiques, de retrouver ce monde et de s’y abandonner tout entier. Jarmusch pose en fait une question : comment un artiste peut-il se fondre dans le monde qui l’entoure, un monde léger et étranger aux angoisses de la création, pour y repenser les fondements de son art ?

De quoi Paterson a-t-il besoin pour être un vrai poète ? Que veut sa poésie ? Quel est son sens ? N’est-elle pas trop cérébrale ? Paterson ne parvient pas à ancrer ses mots dans le quotidien alors qu’il est témoin tous les jours d’événements poétiques. Poétique : c’est-à-dire révélant un aspect de l’être des choses, une singularité tout comme une évidence. Et le film en compte beaucoup : la récurrence des jumeaux, les coïncidences et, bien sûr, le quotidien des personnes qu’il croise autour de lui. Paterson ne sait rien faire de ce matériau. Il ne trouve pas de connexions possibles avec ses mots. Or, Paterson donne l’impression, à tort, de posséder la clé de son art. Il a l’air persuadé (à l’instar de Laura) qu’il pourrait être la prochaine gloire de la ville. Beaucoup d’éléments soulignent la richesse historique de Paterson, qui est un foyer de talents : poètes, boxeurs, musiciens… Parce qu’il pense se trouver au bon moment et au bon endroit, Paterson manifeste beaucoup d’orgueil, ou du moins il se persuade qu’il pourrait être l’héritier de cette Histoire et se rêve en génie qui écrirait la prochaine grande story locale, celle que le tenancier de son bar habituel pourrait punaiser au mur des célébrités qu’il contemple chaque soir. Il ne faudrait pas confondre cette forme de vanité dont témoigne Paterson, issue d’un réel talent, certes, mais qui ne parvient pas à éclore ni à se réapproprier ses affects, avec l’idée du poète maudit, injustement méconnu et condamné à l’anonymat.

Adam Driver dans Paterson

La scène la plus importante de Paterson, et qui exprime le mieux ce que nous venons de développer, est celle de la rencontre entre Paterson et la petite fille. Celle-ci, assise sur une poubelle, attend le retour de sa mère en réfléchissant à un poème. Intrigué, Paterson, qui vient de terminer sa journée de travail, s’assoit à côté d’elle et s’ensuit un échange sur la nature des longs bus, qui sont en « accordéon », selon la petite fille, ou plutôt « articulés », rétorque Paterson, avant d’accepter la première dénomination. Il est déjà question de mots, d’une manière de regarder le monde et les choses. Ils n’ont pas le même rapport à la langue, ce qui explique déjà tout, ou en partie. La petite fille lui déclame ensuite un poème tiré de son carnet secret, intitulé « Water falls » en deux mots, et traduit par « À verse » :

L’eau tombe à verse dans l’air pur
Elle tombe comme la chevelure
tombant en cascade
sur les épaules d’une jeune fille.
L’eau tombe à verse,
faisant des flaques dans l’asphalte,
miroirs sales avec dedans
des nuages et des maisons.
Elle tombe sur mon toit.
Elle tombe sur ma mère
et sur mes cheveux.
Les gens appellent ça la pluie.

Elle récite le dernier vers avec un sourire radieux aux lèvres, consciente de l’effet attendu, à la fois de surprise et d’évidence, qu’elle veut produire sur son auditeur. Paterson cache difficilement son désarroi. La petite poétesse vient de réaliser ce qu’il n’est toujours pas parvenu à faire : être drôle, léger, par et à travers la simplicité la plus immédiate, la plus élémentaire, des choses et du monde tel qu’il tourne autour de lui. D’autant plus que Paterson cherche son inspiration devant les chutes d’eau de la ville. La petite fille a trouvé un moyen pour exploiter la richesse du monde, les jeux de correspondances et les coïncidences. C’est sans ironie qu’en la quittant, il lui dit avoir été ravi de rencontrer un vrai poète. Sur son chemin habituel du retour, Paterson essaye de mémoriser les vers. Une fois à table, un peu embarrassé et détourné par les nouvelles excentricités culinaires de Laura (une tarte immangeable au cheddar et aux choux de Bruxelles), il lui fait part de sa rencontre du jour et des quelques mots qu’il a retenu de « À verse », encouragé par le nouveau rapprochement avec le petit tableau représentant une cascade que Laura a accroché au mur de la cuisine. Dans un aveu d’impuissance total, Paterson prétend alors se souvenir uniquement du début. Comment est-il possible de ne pas se rappeler, justement, de la chute ? C’est la seule raison d’être du poème de la petite fille. Sans elle, les mots ne racontent plus rien. Orgueilleux et impuissant, Paterson préfère masquer ses carences, dissimuler son incapacité à être léger et drôle, pour continuer d’exister dans la fiction de son couple et aux yeux de celle pour laquelle il écrit, certes sincèrement, ses poèmes. Et cela seulement parce qu’il est convaincu qu’un jour, il sera capable de la rejoindre dans son monde. Le monde de la simplicité et de la légèreté. Mais c’est sans doute là une chimère que poursuit Paterson, et le film ne cessera de montrer l’impossibilité de cette union.

Mutiler « À verse » comme le fait Paterson dit tout sur sa difficulté à trouver un aboutissement à son travail. Au fond de lui, bien sûr, il ressent certainement cette carence, et c’est pourquoi il traîne tant à faire imprimer son carnet malgré l’insistance de Laura. Pour exister à ses yeux, il doit dissimuler sa faiblesse. Il n’est donc pas tellement vaniteux, seulement rêveur, comme tout artiste. Pour retrouver Laura, et se fondre dans le (son) monde, doit-il renoncer à son art et afficher sa transparence ? Comme toute personne douée pouvant à tout moment trouver la faille, il préfère persévérer, et croit sans doute qu’au bout (et à tort ?), le mariage entre l’art et la vie le rapprochera d’elle. Si ce n’est pas le cas – le film reste d’ailleurs indécis sur ce point, alors leur relation n’est qu’un tissu de mensonges. Quoi qu’il en soit, Paterson arrange sa vie comme il peut. Il donne l’impression d’être épuisé par Laura, mais il espère aussi un futur meilleur, comme lorsqu’il lui achète une guitare avec le peu d’argent qu’il possède. Laura reste sa source d’inspiration. Comme Pétrarque, il écrit par et pour elle. Il aimerait sans doute fusionner réellement avec elle, et pas uniquement au réveil, lorsqu’ils sont enlacés au lit. En ce sens, le regard que porte Jarmusch sur ce couple improbable nous semble plus tenir de l’humilité que de la critique ou du sarcasme. Paterson court après un rêve, un rêve d’artiste, qui est à la fois une chimère : celui d’atteindre la plénitude totale, dans l’art et dans la vie, et de voir disparaître tous les obstacles qui rendent cette quête profondément difficile à supporter. Or, cet état ne peut qu’entraîner la mort de son art. Même dans le monde de la simplicité, Paterson demeurera toujours un observateur. Un observateur de sa propre vie et celle de Laura. En se réappropriant cette légèreté qu’il ne parvient pas à comprendre, il trouvera sans doute les mots pour parler d’elle et de ses motifs colorés, de la cascade de la ville, du nombre invraisemblable de jumeaux qu’il rencontre ou, simplement, des conversations qu’il entend chaque jour dans son bus.

Adam Driver discutant avec un japonais mystérieux

À la fin du film, Paterson rencontre un poète japonais de passage dans la ville de son maître, William Carlos Williams. Ce curieux visiteur répète plusieurs fois une expression comique et étrange, « Ah Ah », qui sonne comme un étonnement léger et distancié. Elle traduit surtout une posture dans le monde et un moyen de l’appréhender, une posture de poète. Cette scène peut être vue comme une rencontre avec un maître initiateur. Celui-ci invite Paterson à se fondre d’une certaine manière dans le monde par l’humour et la légèreté. Et c’est exactement ce qui lui manque. Contrairement à la petite fille, dont les mots laissaient encore transparaître une certaine innocence du regard, le poète japonais prône plutôt une forme de détachement, un étonnement comique qui traduirait à la fois une maîtrise de la légèreté, et donc une capacité à s’y fondre, et une distance, une sorte de décalage serein. Le « Ah Ah » prolonge « À verse ». Jarmusch semble ainsi proposer un parcours d’initiation à son personnage, qui devrait d’abord reprendre racine dans le monde (par sa rencontre avec la petite fille), puis pouvoir s’en détacher et maîtriser ce nouveau regard (c’est la voie du samouraï). Sauf que Paterson, toujours bloqué dans son monde où il patauge à l’aveugle, ne comprend pas ce qui lui arrive. Après lui avoir donné un nouveau carnet vide, le visiteur japonais se retourne une dernière fois vers Paterson et lui adresse un ultime et incompréhensible « Ah Ah », que Paterson répète ensuite pour lui-même en donnant l’impression de ne pas savoir comment interpréter cet « appel ». Et en effet, comme toute les choses qui l’entourent, il ne comprend pas le message, ne parvient pas à voir ce qu’il faudrait voir, ni comprendre ce qu’il y a à comprendre. La caméra reste ensuite fixée sur lui. Une musique apparaît en fond sonore et un léger gros plan se rapproche de son visage en train de poursuivre une inspiration. Il se remet alors à écrire des vers. Mais ceux-ci sont de même nature que ceux qu’il créait auparavant. Rien n’indique qu’il va emprunter la voie ouverte par le samouraï. Les plans suivants le montrent remontant son trajet habituel tel un poète perdu et désespérément coupé des lieux où il cherche son inspiration autant que son salut. Ses mots se heurtent au monde au lieu de l’enlacer. Paterson semble condamné à errer jusqu’au bout.

Pour s’imposer comme le nouveau grand poète du quotidien qu’il rêve de devenir, Paterson doit parvenir à s’approprier la simplicité et la légèreté du quotidien. Il n’est donc certainement pas ce poète génial et incompris que certains, par facilité, imaginent. Il n’est même pas poète, il le dit presque lui-même, entre les lignes ! Il rêve de l’être et, pour cela, il s’adonne corps et âme à la recherche de la faille, du grand basculement, mais il semble voué à manquer son destin à force de ne pas se remettre en question. Paterson se montre incapable d’écouter les autres personnages (le poète japonais et la petite fille) qui lui ouvrent la voie vers le monde de la légèreté et de la simplicité à partir duquel sa vie et son œuvre trouveraient enfin un sens. Tout indique qu’il continuera à chercher tête baissée jusqu’au bout et que sa relation avec Laura n’évoluera pas. Paterson espère pourtant faire partie un jour du monde de la simplicité. Il ne sera peut-être jamais prêt, jamais au point, jamais apte. Cette espérance qui ressemble plus à une chimère rend Paterson profondément triste et en même temps, le spectateur peut continuer à espérer que l’apprenti poète parviendra un jour à transformer sa vie en « havre de paix » créatif.

Fiche Technique

Réalisation
Jim Jarmusch

Scénario
Jim Jarmusch

Acteurs
Adam Driver, Golshifteh Farahani, Nellie, Rizwan Manji

Durée
118 min

Genre
Comédie, Fantastique, Romantique

Date de sortie
17 Nov 2016

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Paterson » et la Quête de la Légèreté », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 28 avril 2017, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/paterson-jarmusch/.