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Chiwetel Ejiofor enfermé dans la pièce dans Backrooms
Critique

« Backrooms » de Kane Parsons : L'intransition

Des Nouvelles du Front cinématographique
Pourquoi les internautes ont-ils donc la passion des espaces liminaires ? Alors que le web est le mode même de l'interconnexion, l'obsession des lieux vides défonctionnalise toute transition en ne valant plus que pour elle-même. L'espace liminaire est l'empire de l'intransitif et la désorientation y règne : le réseau a le vide pour envers. L'espace liminaire est un site de désœuvrement pour toute pensée réticulaire. Passé du web au cinéma, Backrooms de Kane Parsons en radiographie le scandale métaphysique, sa jeunesse de vingt ans en vigie de l'indiscernabilité de la transitivité et de l'intransitif — l'intransition paradoxale du capital, dont le centre (commercial) est partout et la circonférence (psychologique), nulle part.

Creepypasta du nowhere

Pourquoi les internautes ont-ils la passion des espaces liminaires ? Alors que le web est le mode de l'interconnexion, l'obsession des lieux vides défonctionnalise toute transition qui ne vaut plus que pour elle-même. L'espace liminaire est l'empire de l'intransitif et la désorientation y règne : le réseau a le vide pour envers. L'espace liminaire est un site de désœuvrement pour toute pensée réticulaire.

De l'autre côté du réseau, une série sans fin de non-lieux y abolit toute localisation. Le fantasme numérique d'être sans identification, une pure pensée sans lieu ni corps voyageant à la vitesse de la lumière, trouvera son bord extrême dans la perte de tout repère. Le solipsisme est une désolation.

L'utopie du romancier anglais Samuel Butler aura viré à la dystopie : Erewhon était le pays rêvé de l'ici et maintenant (here-now) ; il est à l'ère du tout numérique le dépays de nulle part (no-where).

Le mauvais infini de la transition intransitive – la boucle sur elle-même de l'intransition– est le symptôme d'un monde appauvri dans l'absence de géographie comme dans l'impossibilité de toute cartographie, celui du temps de vie passé devant les écrans à se remplir et s'évider dans le même mouvement. Ce mauvais infini a trouvé en 2019 son emblème sur 4chan, un forum d'échange d'images dédié à la culture visuelle nippone : une photo de 2002 d'une grande pièce jaune et vide.

Une creepypasta est née, une légende urbaine dont l'effroi ne se diffuse jamais mieux que sur le net. Sa meilleure systématisation a été faite en 2022 par un garçon de 16 ans, Kane Parsons, auteur d'une web-série en 24 épisodes sur les « arrière-salles ». Son succès a consacré le jeune prodige au point que le studio A24 lui a offert un pont d'or pour qu'il en adapte la substantifique moelle au cinéma.

L'ontologie en solde, tout doit disparaître

YouTube est devenu l'arrière-salle du cinéma d'horreur contemporain. Kane Parsons rejoint ainsi les frères Danny et Michael Philippou (La Main et Bring Her Back) et Curry Barker (Obsession), ses meilleurs créateurs requis par l'industrie pour requinquer un genre lucratif mais toutefois dévitalisé par l'abus des franchises. Moins viscéral que les premiers, Kane Parsons ne se suffit cependant pas à être seulement malin à l'instar du second. Ses ambitions sont d'un film-cerveau pour maintenant.

Revoir la web-série bricolée en amateur avec le logiciel libre Blender est cruel pour qui s'en amuse aujourd'hui en simulant le vertige qu'il est incapable de susciter réellement (Le Vertige de Quentin Dupieux). Au pieu le p'tit vieux : un gamin de 16 ans continue à faire la nique à l'adulescent branché qui pense à Marcel Duchamp en travestissant l'anartiste du ready-made en « nanartiste ». Les dix millions de dollars alloués lui garantissent un fantasme, celui de se balader en vrai dans les décors des « arrière-salles », mais sa réalisation a aussi pour coût le contrecoup des scénarisations fléchées.

Renate Reinsve enfermée dans la pièce dans Backrooms
© A24

Un roi de l'ameublement sans divertissement (Chiwetel Ejiofor, mat) et sa psychologue (Reinate Reinsve, sorte d'Anaïs Demoustier mais sans la fantaisie) font l'expérience des espaces interstitiels et paradoxaux adaptés à leur inconscient. S'ils croient y régler des comptes personnels (isolement social pour lui et mère abusive pour elle), la facturation des traumas à conjurer, encombrée de symboles (la figure du pirate pour l'un, pour l'autre le fragment d'une empreinte de main), importe moins que les puissances impersonnelles de la suggestion. Car le pirate à la jambe de bois est le boiteux d'un empire dont l'emprise échappe à toute préhension – compréhension et inscription.

En pénétrant dans l'interzone enchevêtrant leur inconscient respectif, elle et lui découvrent ce qui vaut pour n'importe qui, au-delà comme en-deçà de toute psychologie : le monde est inhabitable. L'habitabilité du monde, y compris sur le plan psychique, est en effet compromise par l'imaginaire du magasin d'ameublement et de l'immeuble de bureaux vides. Passant du statut de périphérie à celui de centre diffus, l'arrière-salle contamine tout lieu, quartier résidentiel et pavillon, rendu à l'état de non-lieu. Les meubles s'y entassent fondus, aussi dénués d'usage que l'enfilade des couloirs.

Le monde est saturé par le vide des zones commerciales dévorant le périurbain et des immeubles de bureaux vacants qui font des métropoles un gruyère. La saturation par le vide est une entreprise de délocalisation à la fois intensive et extensive, dans la tête comme dans l'espace. La science elle-même échoue après la psychologue, pas moins atteinte que son patient, à meubler le monde et l'habiter par la raison. Si l'ontologie est le mobilier de l'être selon l'anthropologue Philippe Descola, Backrooms en organise la braderie angoissante. L'ontologie est en solde et tout doit disparaître.

Mille-feuille et IRM (du bizarre et de l'omineux)

Backrooms est un film-cerveau, on l'a dit. À ce propos, les scientifiques impuissants à jouer au deus ex machina sont issus ici spécialistes en ondes électromagnétiques. Le film-cerveau tient aussi bien de l'IRM. Beaucoup d'images hantent ses couloirs qui prolongent nos circonvolutions où se pressent et déambulent nos fantômes – tout un bazar, la piraterie de nos terreurs d'enfance et de nos boiteries.

Et l'IRM fonctionne à merveille en mille-feuille, c'est son passionnant côté trans-média qu'une coupe longitudinale ferait mieux voir. Les creepypasta du web y rejouent en effet le genre du found footage qui a connu son heure de gloire dans les années 1990-2000, au moment même de la disparition progressive des VHS. Ces légendes vérifient en même temps qu'elles sont contemporaines du jeu vidéo (The Stanley Parable et le projet inabouti Silent Hills d'Hideo Kojima), avant de fixer deux pôles majeurs du cinéma d'auteur qui redéploie les motifs du labyrinthe et de l'inquiétante familiarité à l'aune de la télé : Shining de Stanley Kubrick et Twin Peaks de David Lynch. Avec la troisième saison de sa série, Internet a aussi été investi en nouveau champ d'exploration des images dont la préfiguration réticulaire remonte à INLAND EMPIRE.

L'obsession des espaces liminaires est une histoire transversale des médias (web-jeu vidéo-télé-cinéma) dont les antécédents sont littéraires (La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski est l'influence majeure de Kane Parsons, mais aussi Jorge Luis Borges et Lewis Carroll). Et pourquoi pas photographiques (l'hyperréalisme de Jeff Wall et Andreas Gursky) et picturaux (le surréalisme émollient de Salvador Dali et les architectures impossibles de Maurits Cornelis Escher dont le précurseur est Piranèse). Backrooms est un autre « maison des feuilles » dont le tort est qu'il se feuillette comme un catalogue d'influences dont le référencement ne suffit pas à s'en émanciper. Et puis il y manque une bonne page, celle de la salle des relations homo-sexuelles que désigne aussi backroom en anglais, la jeunesse de Kane Parsons ne l'autorise pas encore à en approcher le seuil.

Backrooms est un film-cerveau dont le baroquisme aura pris son pli des hantises de la modernité tardive : saturation par le vide et habitabilité du monde compromise par le capitalisme réticulaire, non-lieux, défonctionnalisation et transition intransitive. Kane Parsons y radiographie son propre obsession, celle d'une adolescence comme âge liminaire qui pourrait durer à jamais, ainsi que celle d'une époque asséchée par le « réalisme capitaliste » décrit par Mark Fisher. Celui-ci a ainsi polarisé la dualité du bizarre (l'étrangeté de ce qui n'est pas à sa place) et de l'omineux (l'étrangeté du vide à la place d'un plein), symptomatiques de ce qu'il qualifie de « scandale métaphysique du capital ».

Quand il ne cède pas à l'attraction des courtes focales et des psychologies prescrites par A24, le film Kane Parsons s'en fait la vigie depuis le mât de son adolescence, plus jeune et tellement plus sérieux et moins fanfaron que Yorgos Lanthimos. C'est pourquoi les années 1990 obsèdent un garçon né en 2005, celles où la fin de l'apartheid est une image sur un t-shirt habillant d'autres ségrégations plus subtiles puisqu'elles participent à subtiliser le monde, son mobilier autant que son habitabilité.

L'intransition des espaces liminaires emblématise ainsi le capital, ce procès sans sujet ni autre fin que lui-même (Louis Althusser), dont le centre commercial est partout et la circonférence psychologique, nulle part. Backrooms en sonde et investit les arrière-salles devenues depuis la zone franche et de nulle part d'un monde aussi absenté de lui-même qu'un immeuble de bureaux vacants.


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