« Au Poste » de Quentin Dupieux : L’insupportable Présent
Par Guillaume Richard, le 3 juillet 2018
Pour Le Rayon Vert

Marc Fraize (Au Poste, un film de Quentin Dupieux)

« Au Poste » de Quentin Dupieux : L’insupportable Présent

« Au Poste » de Quentin Dupieux : L’insupportable Présent

« Au Poste ! », un film de Quentin Dupieux (2018)

Les qualificatifs ne manquent pas pour évoquer les films de Quentin Dupieux : OVNI, surréalisme, onirico-comique, tragico-lyrisme, décalé, absurde… Comme on pouvait s’y attendre, ces différentes étiquettes s’appliquent à leur tour parfaitement à Au Poste !, le nouveau film du cinéaste. Pourtant, comme toute étiquette, leur but est de donner du sens a posteriori. Il est en effet facile de dire que l’œuvre de Dupieux est absurde, poétique ou inclassable. Il est par contre beaucoup plus compliqué d’y naviguer lorsqu’on décide de la remonter à contre-courant pour retrouver sa source et ce qui l’agite en son cœur. On ne peut pas dire d’un film de Dupieux qu’il répond aux mêmes attentes qu’un Tim Burton ou un Disney. Le spectateur sait qu’il ne recevra pas sa dose de merveilleux et de poésie gentiment absurde. Bien au contraire, Dupieux ne cesse de déjouer les attentes, ce que confirme à nouveau Au Poste !, qui entérine la déceptivité comme moteur principal de son cinéma et la culture de la patience comme moyen d’y accéder. Un film de Quentin Dupieux est d’abord une épreuve. Si on peut y arriver gaiement et plein d’espoirs cinéphiliques, on peut également très vite buter sur le dispositif mis en place par le cinéaste et les règles qu’il instaure puis transgresse.

La poésie absurde de Quentin Dupieux ne repose pas sur le déballage pompeux d’un imaginaire. Elle ne cherche jamais à se systématiser sous forme de marque, à la façon d’une « patte de Quentin Dupieux ». Bien au contraire, l’imagination est utilisée par Dupieux pour toute sa puissance d’entourlouperie : elle ne se présente pas comme un produit fini prêt à l’étiquetage mais comme un marqueur avec lequel la réalité peut être gribouillée. Les traces de ce gribouillage traversent tous les films, des chirurgies esthétiques de Steak à l’œil masqué de Philippe dans Au Poste !, de la bosse d’Eric Judor dans Wrong Cops au cri grotesque d’Alain Chabat dans Réalité. Elles traduisent d’abord une volonté d’exagérer les apparences et les habitudes pour mieux en révéler les absurdités. Il n’y a alors peut-être que cet aspect qui intéresse Dupieux : parvenir à accéder par le gribouillage à la moelle absurde du quotidien et aux résistances contre lesquelles chacun d’entre nous luttent inconsciemment. Au Poste ! replace ainsi le spectateur face à ses propres résistances. Regarder un film de Dupieux, c’est se retrouver dans des états lymphatiques que nous connaissons bien : l’attente, la faim, le sommeil… Tous ces instants qui précèdent la satisfaction des besoins sont passés à la loupe, exagérés, sur-signifiés, dans le but d’atteindre une perception du temps qui se rapproche au plus près de l’instant présent. Paradoxalement, c’est donc par l’excès et l’absurdité, en grossissant les traits, que Dupieux cherche à atteindre le présent à partir duquel il déplie ensuite ses récits.

Benoît Poelvoorde et Grégoire Ludig dans le commissariat de Au Poste de Quentin Dupieux

D’où le caractère assurément déceptif, mais bien entendu passionnant, des films de Dupieux. Au Poste ! fait ainsi succéder une série d’états qui renforce l’impression d’une temporalité confuse et allongée, alors que le film dure seulement 1h13. L’attente interminable de Fugain (Grégoire Ludig) face au commissaire Buron (Benoît Poelvoorde) contamine rapidement la nôtre tout autant que sa faim et sa fatigue. Fugain et Buron s’arrêtent parfois longuement sur des détails, des expressions mal employées ou des incohérences dans le récit du plaignant. La présence de Marc Fraize dans le rôle de Philippe n’est pas non plus anodine. Encore relativement méconnu, Fraize est un humoriste qui base son comique sur l’attente et le silence, ce qui en fait un acteur parfait pour Au Poste ! auquel il apporte sa poétique du Temps. Il suffit de consulter les vidéos accessibles sur Youtube pour se rendre compte que l’étirement de la temporalité est le moteur comique de ses sketchs. Enfin, l’accent porté à la nourriture peut être aussi vu comme un clin d’œil railleur de Dupieux au nouveau spectateur que nous sommes devenus, prisonniers de l’urgence temporelle d’un temps que nous devons consommer le plus vite possible et avec les meilleurs exigences de rentabilité : saurons-nous rester assis pendant 1h13 sans avoir faim ni même penser à manger ? Si aujourd’hui nous devons consommer le Temps, que celui-ci semble filer comme l’éclair, que l’instant présent s’éloigne plus que jamais de nous, alors Quentin Dupieux fait partie de ceux qui veulent nous maintenir par l’absurde dans le présent, et nous rappeler ce que c’est, l’insupportable présent.

Les gribouillages et chipotages de Dupieux peuvent ainsi paraître insoutenables pour les nerfs. Il faut cultiver un art de la patience. Tout cela n’est finalement pas si « absurde » et « décalé », puisque Au Poste !, loin d’être un mauvais rêve, cherche peut-être d’abord à (re)caler le spectateur dans le présent. Le twist final pourrait aussi se comprendre de cette manière. Il viendrait nous rappeler à la réalité alors que nous pensions avoir les clés en main et que nous nous apprêtions à quitter tranquillement la salle pour nous replonger dans notre quotidien déconnecté du présent. Il y aurait peut-être alors une forme discrète de moralisme chez Dupieux, comme chez la plupart des cinéastes qui travaillent avec l’imagination comme moteur ou comme produit fini. S’il ne veut pas substituer un monde imaginaire à la réalité, qui serait forcément meilleur, il nous rappelle sévèrement que nous ne vivons plus dans le présent. Si cette finalité peut poser question, les moyens pour l’atteindre rivalisent d’inventivité et c’est au final ce qui importe : c’est en prenant le chemin le plus long, en donnant l’impression de nager dans un rêve éveillé et une fantaisie décalée, que Dupieux et Au Poste ! nous rappellent au bon souvenir du présent perdu.

Fiche Technique

Réalisation et scénario
Quentin Dupieux

Acteurs
Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Marc Fraize, Anaïs Demoustier, Philippe Duquesne, Orelsan

Durée
1h13

Genre
Comédie

Date de sortie
2018

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Au Poste » de Quentin Dupieux : L’insupportable Présent », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 3 juillet 2018, imprimé le 26 September 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/au-poste-dupieux/.