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Ameziane Ferhani et Samir El Hakim assis sur un banc dans Alea Jacarandas de Hassen Ferhani
Rayon vert

« Alea Jacarandas » de Hassen Ferhani : Mauve qui peut (la vie)

Des Nouvelles du Front cinématographique
« Un bouquet de graminées murmurantes cueilli au cours de promenades pensives » : Walter Benjamin évoquait ainsi son travail et cette image de pensée s’impose devant Alea Jacarandas de Hassen Ferhani. Faire un film alliant l’art floral à la flânerie se conduit en compagnie d’un père offrant à son fils l’énigme du jacaranda, cette fleur d’origine sud-américaine si répandue dans Alger. Et quoi de mieux pour un petit Poucet d’aujourd’hui que d’apprendre dans la dissémination du « flamboyant bleu » à perdre de vue l’homme qui lui aura donné la vie ?

Traverses d’Alger

Dans une lettre printanière adressée en 1940 à Gretel Adorno, l’épouse du philosophe T.W. Adorno, Walter Benjamin qui lui confie alors « Sur le concept d’histoire », ce texte qui sera son tout dernier avant son suicide quelques mois plus tard dans la soirée du 26 septembre de la même année, dit le lui remettre entre ses mains « plus comme un bouquet de graminées murmurantes cueilli au cours de promenades pensives que comme un recueil de thèses ». Une pensée s’image ainsi, à la fois transitoire et fragile, hasardeuse et germinative, traversière et végétale, vagabonde et jardinière.

On dira que Hassen Ferhani ne fait pas autrement du cinéma. Sa préférence allant au versant documentaire du cinéma le prédispose à la cueillette généreuse des petits événements du sensible, une forme joyeuse et primesautière de passivité et d’abandon au vent des aléas que toutefois titillent les facéties enfantines de la fiction, bagatelle ou fantaisie en leurs badineries ou ponctuations. Pour avoir les mains vertes, encore faut-il en effet ne pas s’automutiler en en laissant tomber la moitié.

Deux grandes lignes veinent le bois de son geste cinématographique. Les films élisant un site dont ils ne sortiront pas – Afric Hotel (2011) coréalisé avec Nabil Djedouani, Dans ma tête un rond-point (2015), 143 rue du désert (2019) et Studio Baumettes (2025) – en constituent le massif central. L’hôtel, l’abattoir, l’échoppe et la prison sont des enclos par où opèrent cependant les expressions adverses d’un désir irrépressible de déclosion. Le poids social des forces d’inertie n’entrave pas le dehors qui toujours persiste à l’intérieur en ponctuant le champ clos des graminées du hors-champ.

Sur les marges d’un tel massif, à son commencement pourrait-on dire ainsi qu’avec ses nouveaux développements, l’élan est moins centripète que centrifuge, favorable aux multiplicités comme au décentrement, divagations et dérives, esprit digressif, parenthèses et marabouts d’ficelle. Alea Jacarandas renoue ainsi avec les essais précédant les longs, Les Baies d’Alger (2006) et Tarzan, Don Quichotte et nous (2014). La multitude de récits sonores et off que ramassent les panoramiques comme l’enquête pour s’amuser de Sidi Ahmed Benengeli, pseudonyme algérois de Cervantès, témoignent d’une disposition à la fantaisie, écarts et à-côtés dédiés à dialectiser la frontalité documentaire par la fiction et tous ses biais. Le parti pris esthétique est une prise de position politique : du documentaire des limites admises du visible, la fiction en rirait, voire s’en moque.

Voilà un premier constat : c’est dans la compagnie de son père qui lui souffle le plaisir de jouer avec lui aux jacarandas, que Hassen Ferhani en repasse par la boucle de son enfance en cinéma, moins pour la boucler que pour en faire tourbillonner le devenir – en amont (l’archive des vidéos familiales) comme au-delà (le film a commencé avec lui, il se poursuivra en s’achevant depuis son absence). Alea Jacarandas est une nouvelle balade algéroise et sa dominante mauve, fixée par la présence éparse du « flamboyant bleu », y devient la couleur paradoxale d’un retour d’enfance et d’un passage de relais entre deux âges pour un fils qui doit vivre en survivant à la mort de son père.

Ameziane Ferhani est journaliste et écrivain. Il est décédé le dernier jour de l’année 2023. Ce grand flâneur algérois qui aime les livres d’occasion a dédié un recueil de nouvelles, Traverses d’Alger (2021), à la vie malgré tout durant les années de plomb de la guerre civile. Il y dit et redit son amour des livres et des gens, les uns et les autres comme autant de portes ouvrant sur une capitale devenue un gouffre, mais pour en aérer la prison à ciel ouvert et la déconfiner le temps d’un rapport entre l’écriture littéraire et l’observation documentaire. L’esprit traversier est la bonne maladie qu’un père aura donc refilé à son fils et son emblème botanique est l’efflorescence énigmatique du jacaranda.

Cette maladie est un jeu à deux auquel se rallie ici un vieux complice pour le trianguler, l’acteur Samir El Hakim (plissez des yeux et ralentissez votre pouls, vous verrez alors qu’il est comme un frère algérien de Buster Keaton, le comique le plus « slowburn » du cinéma contemporain). Notations, pensées vagabondes et choses vues éclosent ça et là comme des fleurs de hasard et de bonheur. On habite Alger ainsi, dans la fécondité des liaisons de la curiosité et de l’imagination, cette faculté considérée la plus politique selon Hannah Arendt. Et puis l’un des joueurs vient à manquer. L’esprit traversier comme un poisson devient alors comme une arête avalée de travers.

Frères ennemis, d’Algérie aux Tupi-Guarani

Ameziane Ferhani répond à son fils lui posant la question au début de son film qu’il a repéré dans Alger pas moins de 200 sites de floraison des jacarandas et il en reste encore d’autres. La plante à fleur d’origine sud-américaine lui a d’ailleurs inspiré un roman : L’inspecteur des jacarandas. La capitale algéroise est vivante, multiple, changeante, ouverte sur le monde (l’Amérique du sud s’y est greffée) et fière d’une histoire plurimillénaire (une plaque rappelle qu’elle s’appelait Icosium à l’époque romaine, « l’île aux mouettes » en raison même du réseau d’îlots qui en fait l’archipel).

Contrairement à Nevers dans Hiroshima mon amour (1959) d’Alain Resnais, la ville dont Marguerite Duras disait que bâtie comme une capital un enfant en fait le tour, on ne fera jamais le tour d’Alger, sinon par d’enfantins détours. Cette enfance est le trésor de curiosité et de fantaisie qu’un père aura légué à son fils. Tiens, Ameziane Ferhani évoque par un détour de la conversion son retour dans une rue du centre-ville algérois qu’il connaît bien et dont le nom est Enfantin (l’État l’a rebaptisée Nezzar Kebaili Aissa depuis 2021), à proximité de la rue Didouche Mourad (ex-rue Michelet). Enfantin est le nom d’un baron qui est l’une des figures du saint-simonisme, ce socialisme qui vantait l’émancipation promise par l’activité industrielle et qui a trouvé un terreau d’épanouissement historique dans la colonisation de l’Algérie comme l’a rappelé le philosophe Mohamed Amer Meziane. L’enfance n’a rien de sentimental, aussi profanable par le fait colonial.

Le jacaranda est un emblème de fantaisie – son tacheté ou semé de mauve sur les façades écrues d’Alger la blanche qui ne l’a jamais été, sinon dans les cartes postales coloniales et les rêveries orientalistes – commun aux Ferhani : le père dans ses livres et son fils dans ses films. Le jacaranda n’est pas qu’un signe floral de légèreté qui vole et se dissémine. Sa germination est ondulatoire en ayant des propagations circulaires et concentriques : la plante allégorise ainsi l’exilé pour Ameziane Ferhani, déporté ajoute Samir El Hakim ; le café Malakoff, haut-lieu de la mémoire du chaâbi, porte le nom d’un duc nommé Aimable Pélissier, général au temps de la conquête coloniale de l’Algérie et responsable des enfumades du Dahra en juin 1845 qui firent des centaines de victimes ; le bris d’une tasse cassée lorsque Ameziane Ferhani a appris l’assassinat du président Mohamed Boudiaf le 29 juin 1992 a son anse comme la tige d’une gousse pleine de graines de jacarandas.

Le mauve est une couleur attachée à la plante qui en a le nom : la mauve reconnue pour ses qualités émollientes et adoucissantes En s’empourprant, le mauve vire alors au violet, une couleur ambiguë, ni chaude ni froide, portant à la mélancolie et dont les ambivalences inspirent le chanteur et romancier d’origine rwandaise Gaël Faye, dans son disque Mauve Jacaranda (2022) et son second roman Jacaranda (2024). Le « flamboyant bleu » du jacaranda est la douceur ponctuée d’une cité trois fois martyr, martyrisée par trois guerres successives : de conquête, d’indépendance et civile. Voilà des histoires tressées de colonisations africaines : au nord Alger, au centre le Rwanda et à sa pointe australe Pretoria en Afrique du sud où le jacaranda se diffuse et s’épanouit comme jamais.

Le mauve déplace encore les colères quand les bouquinistes dont Ameziane Ferhani est l’allié râlent d’être maltraités par les services municipaux ou quand Hassen Ferhani s’engueule avec les autorités l’empêchant de filmer à proximité du mausolée du saint patron d’Alger situé dans la Casbah, le théologien et maître soufi Sidi Abderrahman et-Thaâlibi. Cette colère traverse bon nombre de films algériens contemporains – Bîr d’eau, a walkmovie (2011) de Djamil Beloucif s’en amuse d’ailleurs – en re-marquant comment le documentaire indique les frontières établies du visible, et comment la fiction en diagonalise la logique de limitation et d’interdiction de façon à la fois ludique et critique.

La colère trouve non pas à s’évanouir dans les airs mais à alléger ses expressions en les ventilant ailleurs, chez cet homme qui n’a pas d’autre maison que les salles de cinéma (où, dit-il proverbialement, il a vu tous les films à l’exception du film de sa vie) ou bien chez Ameziane Ferhani lui-même dans ses facéties et sa bonhomie. Aussi, il n’a pas besoin d’en dire beaucoup pour justifier son désir de rester pendant les années 1990 alors qu’appartenant à la corporation des journalistes ultra-ciblée par les terroristes, son existence était en jeu en courant un danger mortel.

Le jacaranda fait flamboyer autrement son bleu tirant entre le mauve et le violet. Le nom originaire de cette plante à fleurs que l’on trouvera surtout au Paraguay, en Uruguay, en Argentine et au sud du Brésil signifie en langue tupi-guarani que son bois est dur et résistant. C’est un autre tropisme des films qui se font ces dernières années en Algérie (parler de cinéma algérien ne va pas de soi tant son industrie hier florissante est aujourd’hui quasi-inexistante, quand les autorités n’empêchent pas les cinéastes de filmer à leur guise) : l’Amérique y est désirée, évidemment chez Tariq Teguia, d’Inland (2008) à Révolution Zendj (2013), chez Hassen Ferhani avec 143 rue du désert, non pas comme modèle impérial de vassalisation désirable mais comme contre-utopie pirate et libertaire, terre autre encore inapprochable où les autochtones n’en seraient jamais les indigènes. L’Amérique est une terre amérindienne et d’exils comme l’est autrement l’Algérie. Et si les cinéastes algériens songent à l’Amérique, c’est en prenant alors le contre-pied du western par le contrechamp de l’autochtonie.

Mais ce n’est pas tout. Si sa présence algéroise peut s’expliquer par les expérimentations botaniques du jardin d’acclimatation et d’essai, ce laboratoire colonial qui servait alors d’approvisionnement en graines à l’instar de celui du Hamma déjà investi par Hassen Ferhani dans Tarzan, Don Quichotte et nous (et autrement par Dania Reymond-Boughenou avec son film de 2016 justement intitulé Le Jardin d’essai et dans lequel joue Samir El Hakim), son nom fait autrement signe depuis sa langue originelle. Un mythe, celui des frères ennemis, justifie la différence structurale entre tribus tupis et guaranis, tout en déterminant leurs relations faits de ressemblances et de parentés. L’anthropologue Hélène Clastres a montré notamment comment, dans les tribus tupis-guaranis, l’autre à qui l’on fait la guerre est un alter ego. L’ennemi héréditaire est un allié potentiel. Toute guerre y est fratricide(1).

Un paysage verdoyant d'Alger dans Alea Jacarandas de Hassen Ferhani
© Tact Production - Guelta Films - Les Films du Bilboquet

Voilà comment le spectateur que nous sommes compose, par correspondances et imagination, ses propres bouquets de « graminées murmurantes au cours des promenades pensives » que la vision d’Alea Jacarandas autorise. La guerre civile algérienne verrait ainsi le mauve du jacaranda tupi-guarani couler après coup dans le noir et blanc du recueil de photographies offert par l’allemand Dirk Alvermann en 1960 au peuple algérien en armes, suivi un an plus tard par son film Algerische Partisanen. La photographie qui en orne la couverture, avec ses deux Algériens renfrognés, est une image de fraternité citée par Jean-Luc Godard dans son Livre d’image (2018) pour qu’elle devienne une image dialectique dont les migrations diagonalisent les temps comme les espaces – l’amitié fraternelle y est toujours déjà divisée par l’inimitié du fratricide comme chez les Tupi-Guarani.

La colère de Hassen Ferhani à l’égard des autorités qui l’empêchent de filmer à proximité du mausolée de Sidi Abderrahman et-Thaâlibi se colore à distance ou par correspondance de telles mythologies que le mauve de la fleur adoucit. Il connaîtra d’autres affres en passant plus souvent qu’à son tour le seuil séparant le champ du hors-champ et, peut-être, s’autorise-t-il de tels passages en raison même de ses affections. À l’évidence, Alea Jacarandas est son film le plus anxieux et fébrile, probablement le plus clivé aussi. Lors des longues discussions avec son père devant son ordinateur lui lisant des fragments du livre à venir, son fils s’agace, trouve que le temps est trop lent comme s’il sentait qu’il était déjà un sursis qui lui glissait entre les doigts comme un poisson. Après la disparition de son père, le cinéaste se filme en s’adressant à sa mémoire, cette tombe de son sommeil d’immortel, assailli de tristesse au point de s’absenter momentanément du cadre. En ethnobotanique, le jacaranda a notamment démontré ses vertus pharmacologiques de contrepoison.

Cette source naturelle d’antioxydants offerte par le jacaranda aide entre autres à soigner les états dépressifs. Faire un film aide à passer le gué. Il y faut des ruses de sioux, des manières de guerre amérindiennes. Le cinéaste-pharmacien sait que le fratricide se joue à l’intérieur de soi-même.

Le rond-point et la terre sans mal

Une annonce télévisuelle : Ameziane Ferhani est décédé, la nation lui rend les honneurs par la voix officielle de la télévision d’État. Comment faire cinéma en faisant de cette disparition autre chose qu’un fait du jour culturel ? Alea Jacarandas se rétracte alors, de la commémoration nocturne avec la communauté étendue de la famille et des amis, à la grande lumière du jour que diffuse la rosace de l’immense tour centrale de la cathédrale du Sacré-Cœur d’Alger. Le film se donne à l’éploration qui n’a plus alors la volatilité des fleurs de jacaranda, mais la pesanteur des pierres d’un tombeau. Un garçon qui a encore conservé le grain de l’enfance dans sa voix n’est plus tout à fait jeune, un moment de sa vie vient de se clore et il y évolue encore, avec dans son dos les archives de sa jeunesse en préhistoire de son cinéma et, devant lui, la pyramide des signes de la piété filiale dans l’héritage culturel, les livres du père et même ses peintures, ses conférences et sa reconnaissance.

On repense à la façon un peu dure avec laquelle Hassen Ferhani interpelle son père pour accélérer le pas de ses narrations. On se dit qu’il n’aurait jamais adopté un semblable comportement ou ton avec l’oncle Ali de Dans ma tête un rond-point et la Malika de 143 rue du désert. Le cinéaste a une grande et belle et forte affinité avec les personnes âgées. La vieillesse irrigue sa jeunesse pour l’intriguer. Mais Malika et l’oncle Ali sont des machines célibataires en bordure du Sahara ou dans le désert rouge de l’abattoir. Hassen Ferhani est le fils d’Ameziane Ferhani et la filiation promeut en sens inverse, avec la faveur des transmissions patrilinéaires, la dimension patrimoniale du legs.

Dans Tarzan, Don Quichotte et nous, l’enquête pour dénicher Sidi Ahmed Benengeli est la fiction des autorités et des ancêtres avec lesquels on joue. Dans Alea Jacarandas, le père est l’ami et partenaire de jeu mais, quand il vient à manquer, le sérieux patriarcal en arrive à s’imposer. Reclus non dans la grotte de Cervantès mais dans celle de la piété filiale, Hassen Ferhani a un côté Hamlet.

Alea Jacaranda est mauve mais il voit rouge aussi, autrement que Dans ma tête un rond point. Dans la tête de son auteur, il y en aurait un autre. Quelle voie emprunter pour ne pas tourner en rond et virer toupie autour d’un foyer d’héritage et d’affliction ? Le mauve imprègne déjà par les habits l’abri du désert de Malika dont nous avons appris cet été le décès. La gardienne du seuil était l’ogresse des anciens contes kabyles, la célibataire qui s’était refusée à la fonction maternelle. Peut-être est-elle dorénavant l’ange qui accompagne Hassen Ferhani pour adoucir sa colère devant la mort, autant que pour l’aider à fuir la transmission patriarcale du nom. D’autres amis s’en font les compagnons, Samir El Hakim mais aussi Hajar Bali, romancière, dramaturge (et mathématicienne sous le nom de Djalila Khadi-Hanifi) dont l’un des bonheurs aura été d’avoir contribué avec son association Chrysalide à l’émergence des plus beaux papillons du cinéma en Algérie durant les années 2000, parmi lesquels Karim Moussaoui qui a participé au son du film et l’a coproduit.

L’Effacement est le titre du dernier long-métrage de Karim Moussaoui, sorti en 2024 et adapté d’un récit éponyme publié en 2016 par Samir Toumi. L’allégorie de l’image empêchée des fils à laquelle se substitue celle, glorieuse, des pères de l’indépendance algérienne, éclaire de biais les tourments filiaux d’Alea Jacarandas, ses hésitations et ses vacillements. On évoquera encore L’Image manquante. Une lettre (2020) de Samir Ardjoum. Concernant ce dernier film, nous citions Jacques Lacan qui, décidément, ne disait pas que des « lacâneries » : « Il n’y a d’amour que d’un nom, comme chacun le sait d’expérience. Le moment où le nom est prononcé de celui ou celle à qui s’adresse notre amour, nous savons très bien que c’est un seuil qui a la plus grande importance »(2).

Pour Hassen Ferhani, le nom hérité est un don qui peut être un pharmakon. Comment alors garder le père en figure d’ami et de témoin, sans le réduire à la fonction testamentaire de légataire ? Comment faire du nom du père un remède plutôt qu’un poison, sinon en attribuant un poids égal au prénom qui, littéralement, le précède ? Le prénom rejoint ainsi la préhistoire juvénile et vidéo du cinéma, toute l’archive des images tournées en caméscope dont la valeur est qu’elle soit d’amateur.

« Alea jacta est » lâche pour rire Ameziane Ferhani. Flânerie, digressions et fantaisie sont propices à l’occasion, l’esprit de trouvaille, l’instant décisif, ainsi ces pigeons qui forniquent à l'avant, un fils demande à son père – quoi ? De le voir. À l’évidence, l’écrivain a le goût des correspondances baudelairiennes et des hasards objectifs des surréalistes. Le fils en hérite en bousculant son testateur qui se demande, en marquant une relative inquiétude, s’il a inspiré ses propres essais cinématographiques. Voilà qui pourrait de manière impromptue éclairer le rapport latéral, ponctuel ou ludique à la fiction entretenu par Hassen Ferhani. Il en irait dès lors d’une profonde angoisse, d’une terreur antique, même, à approcher des territoires largement arpentés en littérature par son père. Lui survivre ne suffira pas ; il faut vivre. Et si l’on a toute une vie pour être à la hauteur du don de son nom, un enfant n’a pas d’autre vie pour se rendre digne de son prénom.

Comme tous les films de Hassen Ferhani, Alea Jacarandas est une tentative de « topologie de l’irréel ». La description d’un lieu réellement existant fait émerger un autre espace, non pas un territoire symboliquement balisé mais un hors-lieu imaginaire. On échappe ainsi au mauvais sort du rond-point quand le vertige tournoyant des possibilités les sépare de toute réalisation. Dans son ouvrage intitulé Stanze, Giorgio Agamben soulève de tels paradoxes en pariant que si le réel s’amenuise en réalité, c’est une chance pour l’irréel de se réaliser. L’irréel est alors topos outopos, une troisième aire entre la réalité objective et nos paysages psychiques, l’intervalle où l’on désire moins ce que l’on a connu et perdu que la perte d’un objet jamais possédé. Le mélancolique, le dandy, le troubadour, le fétichiste, le critique enfin : tous sont disposés à en pénétrer l’interstice(3).

L’épars aléatoire des tâches violettes oppose à la semence du père le mauve de la dissémination. Le fils éploré par le deuil interminable du père devient alors un flâneur marchant dans la mélancolie de l’inconnu. C’est par elle qu’apparaît une autre terre. On l’imagine sur le modèle de la Terre sans Mal de la cosmogonie tupi-guarani. L’abondance y est naturelle, aucun travail n’est nécessaire pour la faire advenir, toutes les règles sont abolies. La mort et la société sont suspendues dans la Terre sans Mal selon le prophétisme des tribus de l’âge précolombien. La prophétie est une machine de désactivation et de désœuvrement qui a longtemps poussé à d’intenses migrations. Hélène Clastres a montré que son accès repose sur un perpétuel différé afin de préserver sa force critique de l’existant, d’autant plus à une époque brutale de colonisation du continent par les Espagnols et les Portugais(4).

La Terre sans Mal est inaccessible – une légende, un rêve, une prophétie – et sa vérité est toujours dérobée, sinon dans la résistance de l’hétérogène contre toute homogénéité. Le père n’est pas qu’un testateur, le donateur d’un nom reconnu, mais aussi le témoin d’une Algérie autre et inapprochable, comme l’Amérique selon Stanley Cavell et les penseurs et écrivains du transcendantalisme(5).

Par un travelling latéral, Hassen Ferhani suit son père qui descend la rue avant d’arriver sur le boulevard Victor-Hugo où penchent les palmiers parce que, explique-t-il, ils n’ont plus été taillés depuis l’indépendance. Le plan est beau à montrer la valse-synchronisation entre l’homme qui marche et son fils qui le filme, l’un trop tôt, l’autre trop tard et vice-versa. À la fin du film, il refait au même endroit le même travelling. D’aucuns diront que Hassen Ferhani s’expose en marchant dans les pas de son père. On préfère dire qu’il est désynchronisé d’avec lui-même, à lui-même son propre père et son propre fils, toujours en retard sur lui-même, toujours en avance sur lui-même.

Hassen Ferhani glisse ainsi entre les images et les temps en marchant dans la cité pour voir dans la capitale algéroise une Terre sans Mal. En conjurant la hantise amérindienne-africaine du génocide-fratricide, il vérifie pour lui ce qui l’a été autrement, et récemment par Gaël Lépingle avec Retour avant 15 heures, en ayant été énoncé par Serge Daney : le cinéma est le lieu du père en tant qu’il manque à sa place. Le bon père y manque pour donner à voir à son fils l’irréel de la Terre sans Mal.

Le fondu final dans la couleur intervallaire du jacaranda est celle aussi d’un mauve qui peut (la vie).

 

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