
Ulysse brûlé par le soleil : Une page arrachée au « Livre d’image » de Jean-Luc Godard
Voir serait lire ce qui n’a jamais été écrit. On propose à cet égard la lecture d’une page obscure arrachée au Livre d’image de Jean-Luc Godard. Ses papiers collés s’y éclairciraient depuis l’enveloppe postale qui en contient le pli, cachetée vingt ans auparavant par l’épisode 1b (« Une histoire seule ») des Histoire(s) du cinéma. Lire ce qui n’a jamais été écrit serait voir l’actualité « sombre » des Lumières jusqu’à vouloir les éteindre. À ceci près que l’extinction de la part « sombre » des Lumières exige aussi les abat-jour nécessaires à en tamiser l’acquis.
« Les condors du futur s’élèvent
Vers le dôme de la stupeur
Et un million de soupirs tremblés
Jaillissent des morts insultés »
(Frederic Prokosch, Ulysse brûlé par le soleil, 1941)
Un train peut en cacher un autre, d’Égypte à Gaza
La troisième partie du Livre d’image, « Ces fleurs entre les rails, dans le vent confus des voyages » (ce vers est de Rilke), est un grand bréviaire des rapports du cinéma au ferroviaire. Les soviétiques l’avaient d’ailleurs compris : le ciné-œil (Dziga Vertov) s’ajointe au ciné-train (Alexandre Medvedkine). S’y allégorise que si un train peut en cacher un autre, train fantôme, train d’enfer et arrière-train, au risque des accidents et des mutilations, une révolution peut se faire doubler par sa contre-révolution. Le contrechamp peut également s’offrir à la réaction qui ne cesse de s’accélérer.
La révolution est dès lors celle de ses contradictions. Entre 1798 et 1801, le général Bonaparte bat campagne en Égypte avant se faire Napoléon qui, entre 1804 et 1814, fera la guerre à toute l’Europe jusqu’en Russie. L’empire du tsar où, entre 1803 et 1817, le diplomate Joseph de Maistre au service du Royaume de Sardaigne aura fourbi les armes intellectuelles de la pensée contre-révolutionnaire.

« Les Soirées de Saint-Pétersbourg », deuxième partie du Livre d’image qui tire son titre de l’essai de Joseph de Maistre, en représente l’index – le doigt autoritaire, de Mabuse à Alexandre Nevski, de la mise à l’index à la figure de l’indicateur de La Grève de Sergueï Eisenstein. S’y oppose l’index qui montre le ciel dans le raccord entre Bécassine et le Saint-Jean Baptiste de Léonard de Vinci.
L’échec historique de la campagne d’Égypte aura été un préalable à la colonisation de l’Algérie, tandis que la Russie bolchevique plongera avec le stalinisme dans une dynamique nouvelle fixée par Napoléon, ce train qui allie impérialité coloniale et modernisation technique, avant de devenir aujourd’hui, sous la férule de Poutine, une locomotive de la néoréaction aux côtés des États-Unis.
Joseph de Maistre est l’un des maîtres à penser de Curtis Yarvin. L’un des promoteurs des « Lumières sombres » avec Nick Land, un autre théoricien militant pour leur accélération, a soufflé à l’oreille des princes, Donald Trump et J.D. Vance, l’idée de faire de Gaza une nouvelle Riviera(1).
Le nouvel évangile, du fer à l’IA
Si les chemins de fer du Livre d’image nous conduisent à destination d’une hypothétique « Arabie heureuse » à laquelle se dédie sa cinquième partie (« La région centrale »), une des locomotives a le sifflement saint-simonien qui résonne en effet dans l’épisode 1b des Histoire(s) du cinéma. Jean-Luc Godard y narre le destin contradictoire d’un rêve d’enfance et d’utopie qui a croisé le chemin du cinématographe : « D’ailleurs / les saints Simoniens / il s’appelait comment, le fondateur / enfantin / le baron Enfantin / et s’ils rêvaient d’Orient / ils n'appelèrent pas ça / la Route de la soie / ni celle du rhum / ils l'appelèrent / le chemin de fer / parce que, en route / le rêve s’était durci et mécanisé (…) et c’est le soir du dix-neuvième / ce sont les débuts des transports / en commun / et c’est l’aube du vingtième / ce sont les débuts du traitement / de l’hystérie / c’est le vieux Charcot / qui ouvre au jeune Freud / les portes de la nuit / à lui de trouver la clé des songes (…) »(2).
Le socialisme de Saint-Simon et du baron Enfantin n’était pas qu’utopique, n’en déplaisent à Marx et Engels. Les saint-simoniens ont été les évangélistes laïcs de la paix terrestre et universelle sous la bannière séculière du progrès industriel(3). Leur évangélisme d’un nouveau genre est l’esprit voulu vertueux de la colonisation par le fer des nations arabes dont l'un des précurseurs sombres fut Saint-Louis, mort en 1208 durant la huitième croisade à Tunis. 650 ans plus tard, Gustave Flaubert s’y rendit pour écrire Salammbô, ce parangon grandiose d’orientalisme à la française. Plus d’un demi-siècle après lui, Paul Klee y est allé aussi en peignant ce qui ne peignit pas Delacroix en Algérie.

Entre une mention d’un portrait de Joseph de Maistre, du roman de Gustave Flaubert et d’Adieu Bonaparte de Youssef Chahine, l’ouvrage cité dans Le Livre d’image au sujet de Saint-Louis est signé de Philippe de Villiers, avatar fin de race et vendéen de Joseph de Maistre plaidant pour la guerre divine contre la révolution – l’Armageddon répondra ainsi à l’Antéchrist. Dans l’arsenal des « Lumières sombres », on inclura aussi l’empire médiatique et africain du croisé Vincent Bolloré.
Le siècle des Lumières en aura assombri les promesses au siècle suivant et le 21ème n’y aura rien changé. On n’en finit pas de dire adieu à Bonaparte comme aux trahisons du socialisme. Mais le maître de l’époque est bien Joseph de Maistre dont l’évangile johannique-apocalyptique a pour rédemption non plus le fer mais l’intelligence artificielle générative. L’âge de fer du colonialisme du 19ème siècle se poursuit ainsi au 21ème en s’élargissant aux minerais rares. La néoréaction exècre le socialisme ; ses néo-croisés le promeuvent pourtant sous l’égide théologique du technologique.
« La région centrale » est le dernier des doigts du Livre d’image – le cinquième qui est paradoxalement son majeur, le doigt d’honneur à tous les juges et mises à l’index. La dévastation écologique dont il est d’emblée question à l’aune du film éponyme de Michael Snow est le corrélat d’un processus de sécularisation dont les trois piliers sont l’évangile du progrès technique, l’impérialité coloniale et l’industrie fossile. La pluie des « -cides » tombant depuis plus de deux ans sur Gaza, génocide et écocide, est télécommandée par Palantir, l’entreprise Big Tech du nabab Peter Thiel, apôtre des « Lumière sombres » ajoutant à Joseph de Maistre la référence à Carl Schmitt. Le souverain qui décide de l’état d’exception peut ainsi retenir (katechon) l’Antéchrist de la révolution.
Occident désorienté, orient accidenté
La sixième extinction des espèces le serait aussi de la promesse émancipatrice des Lumières, compromises des deux côtés : de façon interne par l’utopie écologiquement insoutenable du progrès et la colonisation industrielle et de manière externe par les anti-Lumières. Le progrès technique tend à l’hystérisation – une démence coloniale – jusqu’à l’extinction des feux et yeux. Voilà l’inconscient noir que la fière chandelle du cinéma peut éclairer, des Lumières jusqu’à leur assombrissement.

Prokosch n’est pas seulement le nom du producteur hollywoodien du Mépris (1962). Frederic Prokosch est un écrivain originaire des États-Unis qui en a inspiré le nom, entre autres auteur d’un roman, Hasards de l’Arabie heureuse (1955), et d’un recueil de poèmes, Ulysse brûlé par le soleil (1941). Le rêve d’orient du baron Enfantin et des saint-simoniens est plus ancien qu’eux. Il remonte même à l’époque d’un autre empire, la Rome antique, où les Romains à l’instar de Pline l’Ancien fantasmaient un pays de Cocagne, d’encens et d’épices, situé au sud de la péninsule arabique.
Le Livre d’image élargit la référence saint-simonienne des Histoire(s) du cinéma : l’orientalisme est une antiquité et le dernier long-métrage de Jean-Luc Godard proposerait d’en brosser latéralement l’archéologie, en ayant souvenir que Hasards de l’Arabie heureuse en représente déjà une brèche.
Mais l’Arabie heureuse est un autre pays que celui de l’orientalisme occidental et de ses accidents orientaux comme les quatre rescapés du crash aérien du roman de Frederic Prokosch. Cette « région centrale » est censée abriter le phénix, l’oiseau de feu qui renaît de ses cendres. Ulysse courant après l’insaisissable soleil à la fin de l’Odyssée peut tantôt s’y brûler, tantôt se réinventer arabe.
La désorientation est un règne, un empire dont les souverains délirent de faire renaître l’occident de ses cendres : les révolutions virent en contre-révolutions, le socialisme utopique est un colonialisme pratique, la sécularisation est l’évangélisation de l’extractivisme et les Lumières s’assombrissent en rêvant de nouveaux rois comme d’abolir au nom de la liberté la démocratie par l’imperium de l’IA.
L’un des meilleurs tamis (et une pensée pour Haïti)
Sous les yeux de l’occident, ce titre de Joseph Conrad, les Arabes ne parleraient qu’en salamalecs selon la philosophe Seloua Luste Boulbina à l’ombre d’Edward Saïd, le penseur palestinien de l’orientalisme et grand lecteur de Conrad. Ulysse brûlé par le soleil peut alors avoir la gueule et la voix d’Albert Cossery, inspirateur de la narration de « La Région centrale ». L’écrivain franco-égyptien est un autre passeur entre les mondes, un nomade sans domicile, sinon la littérature et la sagesse du peuple dont il a appris que n’importe quel va-nu-pieds est comme Ulysse un roi caché.
Aux « Lumières sombres » qui étendent leur empire sur et sous la Terre en attendant de coloniser les étoiles, on répondra par l’invention des frères Lumière et le goût chabrolien des abat-jour. La lumière est une amie en étant tamisée et le cinématographe reste encore l’un des plus beaux tamis.
À qui dit contre-révolution, nous redisons révolution en pensant à la révolution oubliée, y compris par Le Livre d’image qui cite pourtant l’algérienne, la russe, la française et l’anglaise : l’haïtienne(4).
« Au nord s’enflamme la corne d’Orion, à l’ouest la lumière d’Égypte, personne pour nous voir »
(Frederic Prokosch, Ulysse brûlé par le soleil, 1941)

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Notes
