Travolta et moi : Le Naturalisme enfiévré de Patricia Mazuy

Travolta et moi, un film de Patricia Mazuy (1994)

Pour l’un, c’est un pari nietzschéen. Pour l’autre, c’est une fiction « travoltienne ». Nicolas (Julien Guérin) accepte le défi lancé par un ami dans un bus : séduire la prochaine venue, qui sera la troisième, ou la quatrième, ou la fille au vélo, peu importe tant que le hasard semble d’abord avoir son mot à dire. Pour Nicolas il s’agit de démontrer qu’il suffit de le vouloir : la prochaine venue l’aimera s’il le veut. Christine (Leslie Azzoulai) est la fille au vélo, prochaine venue, que Nicolas séduira. Assise face à une amie qui lui parle d’une boum à venir, Christine est distraite par le regard obstiné de Nicolas. Ou plutôt, par la rêverie qui s’ouvre à partir des yeux bleus de Nicolas : Christine, en même temps que le spectateur la découvre, se remémore la célèbre scène de La Fièvre du Samedi Soir (John Badham, 1977), au cours de laquelle John Travolta domine le dancefloor disco en quelques pas et tours de rein audacieux. Travolta et moi, de Patricia Mazuy, raconte cette rencontre entre deux fictions de danseur : le funambule nietzschéen et le séducteur travoltien.

Le film fait partie d’une série initiée par Arte, intitulée Tous les garçons et les filles de leur âge, et composée de dix films répondant à quelques consignes précises : que les réalisateurs racontent une partie de leurs années d’adolescence, qu’il y ait au moins une scène de fête au cours de laquelle une musique significative de l’époque se fasse entendre. Arbitraire, comme toute commande, la série d’Arte n’en comporte pas moins d’excellentes réalisations, à commencer par celles de Chantal Akerman (Portrait d’une jeune fille de la fin des années 60 à Bruxelles, 1994) et de Patricia Mazuy. Cette dernière situe son opus, Travolta et moi, en 1978 à Chalons sur Marne. Aucune afféterie dans la mise en scène ou les éclairages, nous sommes face à un naturalisme plat, qui ne laisse pas de donner le sentiment de regarder ce qu’il y a de plus sincère : tout repose sur ce que ces visages ont à offrir. Et d’emblée, pourtant, ce naturalisme plat auquel le spectateur avait envie de croire est débordé par le mensonge. En effet, Nicolas essaye de séduire Christine en lui faisant les yeux doux, tellement doux qu’ils en deviennent niais, ridicule représentation du visage de l’amoureux transi qui ne peut plus avoir d’yeux que pour la belle. Les visages promettent donc autant qu’ils mentent, ce qui ne les empêche pas de produire le plus grand effet, bel et bien réel, voire de créer un monde dans lequel cette promesse reposant sur le faux (un vulgaire pari) transforme le parieur et sa victime en amoureux, bel et bien transis. Ce serait donc le premier axiome qui ferait douter d’un naturalisme qui prétendrait se donner pour la réalité toute, et d’emblée : le jeu du parieur, la fausseté de sa promesse, et néanmoins la réalité de son effet.

Igor Tchiniaev et Leslie Azzoulai dans  Travolta et moi
Igor Tchiniaev et Leslie Azzoulai dans Travolta et moi

Car Patricia Mazuy s’intéresse bien plus aux écarts du cinéma qu’à l’adhérence à une supposée réalité. L’écart, d’abord, instauré par le jeu du parieur entre sincérité de l’intention et réalité de l’effet. Mais écart, encore, entre deux amoureux qui se capturent l’un l’autre avec leur fiction respective. C’est que Christine n’est pas la victime du parieur : si Nicolas s’avance en funambule nietzschéen jouant à un jeu dangereux au royaume du faux, Christine habille le regard niais de celui-ci avec les vêtements portés par John Travolta dans la fièvre du samedi soir (pour rappel, dès la rêverie initiale, quand les images de La Fièvre du Samedi Soir se mêlent au regard insistant de Nicolas, depuis la focalisation de Christine). Peu importe ce que Nicolas, lecteur snob d’Ainsi parlait Zarathoustra, entend à Nietzsche ; n’en retenons que ce délicat et aristocratique goût du risque et des équilibres précaires, affiché dans un pari auquel répond une volonté forte. Peu importe ce que Christine, amoureuse transie de John Travolta, aime dans La Fièvre du samedi soir ; n’en retenons que cette passion dévorante qui cherche à trouver dans le monde de quoi vivre cette fièvre(1)Le film suggère d’évidence cette analogie. Si celle-ci n’a plus rien d’adolescent, la fièvre d’Apichatpong Weerasethakul – à l’œuvre tant dans son cinéma que dans l’installation Fever Room – ne lui est néanmoins pas complètement étrangère. Pour en savoir plus : Guillaume Richard, « Les fièvres de la Fever Room, Récit d’une performance d’Apichatpong Weerasethakul » dans Le Rayon Vert, 12 juin 2016.. S’il s’agit dans les deux cas d’arlequinades, celles-ci dynamitent toutes deux la séduction naturaliste en rendant caduques les multiples concepts parents ou enfants de l’authenticité. Ne reste qu’une circulation du faux qui n’en cesse pas moins de produire ses effets.

Et c’est peu de le dire, car la fièvre qui s’empare de Christine va mettre le monde sens dessus dessous. Il ne faudra que quelques scènes pour passer de la séduction initiale à de grands éclats de furie adolescente(2)C’est assurément l’une des réussites du film, qui a également marqué Adrian Martin qui en révèle, à juste titre, le caractère presque « hallucinatoire » : « The film has an incredible, almost hallucinatory escalation of passion and obsession », http://www.filmcritic.com.au/reviews/t/travolta_moi.html.. Contrainte de garder la boulangerie de ses parents alors en déplacement, Christine ne pourra pas tenir son premier engagement vis-à-vis de Nicolas, à savoir le retrouver le lendemain dans le bus. Nous passons outre le crescendo qui s’étendra sur près d’une heure (pour un film qui ne dure que 68 minutes), au cours duquel Christine supportera de moins en moins les remarques des adultes venant chercher leur pitance à la boulangerie. Au fur et à mesure que l’impatience et le débordement des sentiments s’étendent, le rapport aux adultes bornés aux échanges marchands et à une compréhension limitée de ce qui se trame dans le corps furieux de Christine, devient de moins en moins cordial. À la fin, c’est la boulangerie que Christine réduira en cendres, dans un brasier explosif, à la hauteur de la passion qui la consume. Là encore nous serions tenté de saluer la justesse du traitement naturaliste, au plus près des manifestations crues et nues de la passion qui dévore Christine, toujours sans afféterie aucune. Mais ce n’est à nouveau pas l’authentique et linéaire passion de l’adolescence que filme ici Mazuy, dynamitant une fois de plus le naturalisme et la tentation de l’authentique par une série d’écarts fictionnels. Car, on le sait depuis la rêverie initiale, Christine aime d’abord follement l’image court-circuitée de Nicolas et de John Travolta, comme nous le verrons encore lors d’une scène pendant laquelle Christine rêve au premier dansant comme le second, cette fois sur une patinoire (celle de la boum à venir). La « Travoltade » circule à tous les étages du film, et offre au naturalisme la possibilité de s’ouvrir à foule d’incursions fictionnelles, loin de la clôture fallacieuse de l’authenticité, qui ne connait de passions et de sentiments qu’adhérents.

Avec cette seconde œuvre de fiction, Patricia Mazuy expose ce qui sera le mode opératoire privilégié de son cinéma, jusqu’au dernier Paul Sanchez est revenu : un cinéma de funambule qui marche sur une corde tendue entre naturalisme et imaginaire débridé. C’est souvent très drôle, comme dans Paul Sanchez est revenu ; c’est parfois tragique, comme dans Travolta et moi, qui se conclut avec la désolation d’une Christine ayant probablement fini par rencontrer et aimer – quelque part au royaume du faux – un funambule nietzschéen plus qu’un danseur « travoltien », danseur qui chancellera pour l’éternité par la grâce de la mise en scène de Patricia Mazuy : « Nicolas, lui, chancelle pour toujours, en raison d’un suspens définitif, littéralement sublime puisqu’on reste à jamais au seuil de l’écrasement. La danse devient vacillement intégral, extase continue : aussitôt avant le suspens, tous les danseurs tombaient, chutaient sur la glace ; aussitôt après, la figure dissoute de Nicolas se propage partout, dans la litanie de Christine, dans l’hallucination de la jeune fille, dans la musique des Clash. »(3)Nicole Brenez, « Travolta en soi » dans Débordements, 23 juillet 2012. Ainsi du cinéma de Patricia Mazuy, dont le suspens est tout ce qu’il s’autorise de définitif.

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Notes   [ + ]

1.Le film suggère d’évidence cette analogie. Si celle-ci n’a plus rien d’adolescent, la fièvre d’Apichatpong Weerasethakul – à l’œuvre tant dans son cinéma que dans l’installation Fever Room – ne lui est néanmoins pas complètement étrangère. Pour en savoir plus : Guillaume Richard, « Les fièvres de la Fever Room, Récit d’une performance d’Apichatpong Weerasethakul » dans Le Rayon Vert, 12 juin 2016.
2.C’est assurément l’une des réussites du film, qui a également marqué Adrian Martin qui en révèle, à juste titre, le caractère presque « hallucinatoire » : « The film has an incredible, almost hallucinatory escalation of passion and obsession », http://www.filmcritic.com.au/reviews/t/travolta_moi.html.
3.Nicole Brenez, « Travolta en soi » dans Débordements, 23 juillet 2012.
Sébastien Barbion
Sébastien Barbion
Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.