« Paul Sanchez est revenu ! » de Patricia Mazuy : Le Chaudron du fait divers (et ses marmitons)

« Paul Sanchez est revenu ! », un film de Patricia Mazuy (2018)

« Prenons le plus facile : les faits divers, qui ont toujours été la pâture préférée de la presse à sensations ; le sang et le sexe, le drame et le crime ont toujours fait vendre et le règne de l’audimat devait faire remonter à la une, à l’ouverture des journaux télévisés, ces ingrédients que le souci de respectabilité imposé par le modèle de la presse écrite sérieuse avait jusque-là porté à écarter ou à reléguer. Mais les faits divers, ce sont aussi des faits qui font diversion. »

(Pierre Bourdieu, Sur la télévision, éd. Raisons d’agir, 1996, p. 16)

Des différents usages du point d’exclamation dans un titre, on distinguerait par exemple chez Catherine Breillat l’alternance de l’ironie cinglante (Parfait amour ! en 1996) et de l’adresse sororale (À ma sœur ! en 2001) quand Danièle Huillet et Jean-Marie Straub privilégient pour leur part l’enthousiasme d’une résistance moins réactive qu’affirmative (Lothringen ! en 1994, Sicilia ! en 1999, La Guerre d’Algérie ! en 2014). L’usage du point d’exclamation de Paul Sanchez est revenu ! serait peut-être plus compliqué dès lors que fuit son sens dans plusieurs directions. Tantôt par l’indication indirecte ou métaphorique d’un retour tonitruant aux affaires (et, s’agissant du cinéma, on ne peut pas ne pas y entendre en effet, six années après Sport de filles, Patricia Mazuy est revenue !). Tantôt par le soupçon que l’exclamatoire ne vire par forçage symptomatique à l’incantatoire (on songe d’abord à la bande-annonce tapageuse promettant fallacieusement un gros thriller musclé, ensuite à la manière pour le film d’en trahir promptement les fausses promesses spectaculaires en faisant bouillir la marmite du fait divers). La division du sens irait d’ailleurs plutôt bien pour un film proprement agité et remuant, tout en bifurcation et volte-face, qui rassure (c’est un grand Patricia Mazuy, soit l’un des meilleurs du cinéma français vus ces dernières années) mais seulement de façon paradoxale, en faisant monter depuis un paysage accidenté et arpenté en tours et détours les eaux noires d’une inquiétude toute contemporaine.

[Le] noyau fantasmatique du fait divers, cette pompe aspirante ou ce vortex, ce trou noir dont le foyer obscur électrise les désirs de fuite des uns et de rupture des autres

Au départ, on reconnaît dans l’impulsion fictionnelle (l’auteur jamais retrouvé du meurtre de sa compagne et de leur quatre enfants est identifié dix ans après dans le Var où il a commis son crime) une inspiration puisée dans le fait divers et la chronique judiciaire (les affaires hautement médiatisées Yves Godard et Dupont de Ligonnès). Mais le démarquage se voit cependant rapidement compliqué, d’une part par le traitement tout en drôlerie de l’environnement professionnel de l’a priori sympathique gendarmette Marion qui croit entre deux affaires routinières avoir trouvé en Paul Sanchez l’acmé de sa pourtant jeune carrière, d’autre part par le refus net pour la cinéaste d’enclencher la machine à suspense de la chasse à l’homme. Entre la cavale et la traque, il y a un différé qui est un abîme semblable aux crevasses du rocher de Roquebrune où se cache le fuyard confondu avec le prédécesseur qui l’inspire (on surnomme ce rocher la « Femme endormie » et s’endormir dans ses cavités comme des flancs est une image de régression maternelle qui résonne moins étrangement qu’il n’y paraît avec la petite tortue possédée par l’héroïne). Cet écart préférant aux convergences de l’action le montage parallèle des situations retient alors la mécanique des emballements habituels de s’enchaîner, mais c’est pour laisser la place à d’autres emballements qui poussent au noir l’humour d’un film ondoyant parmi les genres (la comédie et le film policier, mais aussi le western montagnard qui malmène autrement que la comédie policière le thriller attendu). On penserait avoir affaire à une version anti-romantique de High Sierra (1941) de Raoul Walsh, revue et corrigée par les frères Coen ou, plus près d’ici, par Luc Moullet ou Jean-François Stévenin (l’un des rôles principaux de l’inaugural Peaux de vaches en 1988 auquel on ne cesse pas de penser). C’est que l’embrayage se joue à plein mais sur un tout autre plan, qui touche précisément au noyau fantasmatique du fait divers, cette pompe aspirante ou ce vortex, ce trou noir dont le foyer obscur électrise les désirs de fuite des uns et de rupture des autres (Patricia Mazuy, qui a travaillé comme monteuse d’Agnès Varda, n’aura sûrement pas oublié sa participation à Sans toit ni loi en 1985).

Dans Paul Sanchez est revenu !, ledit Paul Sanchez existe et n’existe pas. L’auteur jamais retrouvé d’un horrible massacre intéresse moins en effet que le mythe qui s’est substitué à lui et dont l’imaginaire persistant est ce fantôme obscène qui traîne dans toutes les têtes trouées. Le vrai Paul Sanchez n’apparaîtra ainsi jamais dans le film (on comprendrait mieux ainsi la dimension de forçage avoué du point d’exclamation présent dans le titre). Seul règne souverainement son spectre qui hante les esprits qui en nourrissent diversement le désir – désir de reconnaissance symbolique pour le vendeur de piscine désespéré et, couplé avec la logique de la promotion sociale, désir pour le journaliste faisant alliance avec la gendarmette pour l’attraper en croyant avoir reconnu son modèle probable d’inspiration. Et c’est alors que la comédie policière déployée en western montagnard bascule au risque assumé du nanardeux dans le film naturaliste, mais ici ressaisi au sens le plus radical du terme. Celui qui dresse, d’une grotte de troglodyte à une maison bordélisée par le trou d’une piscine inachevée, la carte d’une pulsion de mort impersonnelle s’emparant des personnes vivantes pour leur faire commettre n’importe quoi. Pourvu que l’absurde soit la marque moins drôle qu’à la fin aberrante et stupéfiante, terrifiante, du pire. Pourvu que la bêtise puisse encore se dégrader en bestialité.

« On est tous Paul Sanchez »

Zita Hanrot dans Paul Sanchez est revenu de Patricia Mazuy

Paul Sanchez est donc une coquille vide, il est une enveloppe disponible pour capter et fixer toutes les énergies désirantes, au risque du passage à l’acte compulsif qui se présente comme le produit pervers des délirants, des militants inconscients de la prophétie autoréalisatrice, cette aberration qui fait advenir ce qu’elle était censée devoir prévenir, ce soin qui est un bien pire que le mal. Et c’est ainsi que, de Peaux de vaches à Paul Sanchez est revenu !, Patricia Mazuy, aidée en la circonstance de son fidèle co-scénariste Yves Thomas, touche sans peine au nerf ambivalent du pharmarkon, à la fois remède et poison, en poussant même jusqu’au pharmakos qui est le bouc émissaire, la victime diabolique qu’il faut sacrifier afin de rétablir l’ordre symbolique. À cet endroit, Paul Sanchez est revenu ! excelle tant qu’il ose renverser la vapeur en rendant à la fin plus effrayante la gendarmette que le fuyard qu’elle traque (elle est ainsi une autre figure de monomaniaque déjà pleinement figurée avec la cavalière obsessionnelle de Sport de filles jouée par Marina Hands, cette pirate qui portait significativement un bandeau sur l’œil). Comme le dira lui-même le cavaleur dans une logorrhée incroyable, une langue rageuse pleine de figures cauchemardesques surgies d’un social honni et qui rappellerait l’âpreté de la confession dostoïevskienne des Carnets du sous-sol mis en scène par Simon Reggiani dans Basse-Normandie (2004) : « Je suis Paul Sanchez, on est tous Paul Sanchez ». Cette langue témoigne exemplairement d’une transe qui appartient aux divers sujets auto-intoxiqués par leurs propres fantasmes, abandonnés à cette auto-hypnose dont les médias constituent le milieu magnétique privilégié et dont la médialité amplifie par réticularité la dimension de psychose collective (à ce titre, les roulements d’yeux de Laurent Lafitte dans le rôle du vrai-faux Paul Sanchez rivalisent génialement avec le regard d’aigle de la gendarmette jouée par Zita Hanrot, le premier gris et pâteux quand la seconde est toute en tension électrique).

« Je suis Paul Sanchez, on est tous Paul Sanchez ». Cette langue témoigne exemplairement d’une transe qui appartient aux divers sujets auto-intoxiqués par leurs propres fantasmes (…)

L’auto-intoxication est d’ailleurs telle que le spectateur est lui-même abusé en découvrant sa trop grande identification ou proximité imaginaire avec l’héroïne, au point d’avoir cru, sans y avoir pris garde, aux fictions qui l’empêchent entre autres de reconnaître dans la femme éplorée de la gendarmerie la compagne dépressive d’un homme démissionnaire qui se prend seulement pour Paul Sanchez parce que ce nom qui fait parler est celui d’un mythe communément partagé (il faut dire à quel point Anne-Lise Heimburger que l’on voit pourtant si peu à l’écran est cependant d’une si grande intensité, qui balance à la gueule de son mari démissionnaire toute l’incompréhension de la situation dans une langue aussi électrique que la sienne, si ondoyante qu’elle se déverse dans un vide convergeant incroyablement avec le cadavre fumé de son époux fugueur). Toutes choses égales par ailleurs, Paul Sanchez figurerait ici ce que John Travolta représentait déjà dans le magnifique téléfilm Travolta et moi (1994) réalisé dans le cadre de l’inoubliable série Tous les garçons et les filles de leur âge produite par Arte, à savoir une surface iconique et tendue de projection et d’idéalisation. Le fait divers se dévoile ainsi comme un mythe journalistique relativement autonome de ses origines criminelles réelles, et à partir duquel se met en place une machine d’aimantation des fictions individuelles, d’une demande de reconnaissance symbolique à celle d’une promotion sociale en passant par des rivalités hiérarchiques (le commandant cite Machiavel en profitant de la situation pour sauter à pieds joints dans le délire de sa subordonnée et profiter de l’occasion en tentant de faire la nique aux égos surdimensionnés des agents du GIGN).

Mais la machine est une marmite débordante, un chaudron rempli de fictions qui sont aussi des semblants, ils peuvent être des leurres qui cachent des fantasmes originaires dont l’écran traversé finit en peau de serpent trouée, avec le triomphe imprévisible de la pulsion de mort. Ainsi, quand Marion abat l’homme qu’elle a pris pour Paul Sanchez et qui s’est finalement pris pour lui par surenchérissement mimétique, elle finit abattue par son propre bêtise latente dont la prophétie auto-réalisatrice est l’explicitation, la forme dramatiquement patente. Ne lui reste plus alors qu’à faire ce que fit le vendeur de piscine inspiré par le destin de Paul Sanchez et, avant eux, le frère de Peaux de vaches qui mit le feu à la ferme familiale en réalisant le désir de son double : fuir. Fuir en préférant n’occuper aucune place plutôt que de rester à celle qui n’est jamais la bonne, siège de toutes les mesquineries ordinaires, rivalités mimétiques et frustrations sociales. Comme si le hors-champ était au fond le lieu hors-lieu privilégié face aux plaquages de la visibilité dont la consécration médiatique, pour le journaliste qui deviendra célèbre en racontant l’histoire de son ancienne compagne, sanctionne littéralement l’implacabilité. Le chaudron du fait divers aura fait de lui l’un de ses marmitons. Mais, comme l’a dit Pierre Bourdieu, le fait divers fait diversion en attirant l’attention sur autre chose que sur ceux qui le font. Et qui ne savent pas ce qu’ils font en faisant que ce qu’ils font participe d’une auto-intoxication générale sur les raisons profondément déraisonnables de péter un plomb.

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Fiche Technique

Réalisation
Patricia Mazuy

Scénario
Patricia Mazuy, Yves Thomas

Acteurs
Laurent Lafitte, Zita Hanrot, Philippe Girard, Idir Chender

Genres
Drame

Année de sortie
2018

Des Nouvelles du Front cinématographique
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Des nouvelles du front cinématographique, comme autant de prises de positions, esthétiques, politiques, désigne le site d’un agencement collectif d'énonciation dont Alexia Roux et Saad Chakali sont les noms impropres à définir sa puissance, à la fois constituante et destituante.