Les fièvres de la « Fever Room » : Récit d’une performance d’Apichatpong Weerasethakul
Par Guillaume Richard, le 12 Juin 2016
Pour Le Rayon Vert Cinéma

Fever Room vortex

Les fièvres de la « Fever Room » : Récit d’une performance d’Apichatpong Weerasethakul

Les fièvres de la « Fever Room » : Récit d’une performance d’Apichatpong Weerasethakul

Le Kunstenfestivaldesarts programmait cette année une performance d’Apichatpong Weerasethakul, Fever Room. Littéralement, « Fever Room » signifie « la pièce de la fièvre ». Weerasethakul s’est référé à au moins trois sens possibles du mot. Il renvoie d’abord à la maladie, ce qui sera important pour la posture du spectateur durant la performance, et qui est en même temps un motif récurrent des films de Weerasethakul et un état qu’il faut dépasser. Ensuite, la fièvre peut aussi être une transe, au sens chamanique du terme, qui n’est jamais très éloignée des cheminements à l’œuvre dans le travail du cinéaste thaïlandais. Enfin, « Fever » peut renvoyer à une attente fiévreuse ou fébrile, une excitation. Cet état est celui du spectateur dans l’attente de découvrir un film. Fever Room va jouer avec ce triple sens du mot « fièvre » et proposer une expérience spectatorielle originale, une histoire de spectateur, à travers laquelle Weerasethakul invite le public à devenir le personnage d’un de ses films. Nous attendions de la performance qu’elle nous fasse voyager entre les lignes de l’œuvre du cinéaste thaïlandais. Cette attente, cette fièvre, Weerasethakul va y répondre en nous invitant à une expérience thérapeutique de dépassement de soi et de son quotidien. En ce sens, il nous introduit au cœur du fonctionnement de son œuvre : Fever Room propose ainsi d’expérimenter physiquement et spirituellement le cheminement d’un film de Weerasethakul.

Scène de la vie quotidienne chez Apichatpong Weerasethakul

Scène de la vie quotidienne et miroir de la nôtre

La performance se déroule dans un théâtre, le KVS de Bruxelles. Nous sommes invités à y pénétrer par l’arrière, en franchissant une petite porte étroite qui débouche sur un couloir en pierre nous menant dans une pièce obscure, pratiquement sans lumières ni fenêtres. Deux rangées de sièges inconfortables et rudimentaires, ressemblant à des bancs d’écoles primaires, surplombent le sol où est tracé un rectangle blanc. Nous sommes environ 75 à participer à la performance, et il n’y a, volontairement, pas assez de places sur les chaises. Les spectateurs entrés en dernier prennent place par terre. Par là, Weerasethakul met à l’épreuve notre corps. Nous comprenons que nous serons, d’une manière ou d’une autre, les sujets de quelque chose. Nous voilà donc tous assis au milieu d’une pièce sombre, dans la même attente et la même position qu’au cinéma, sauf que notre corps n’est pas convié à se reposer ou à attendre passivement que les images nous transportent. Ils nous faut tenir, physiquement, comme si nous étions atteints des mêmes maux étranges dont souffrent les personnages chez Weerasethakul. Nous devenons à notre tour ses personnages. Nous n’avons pas la fièvre, mais nous ressentons une douleur similaire dont nous souhaitons l’apaisement. Dans la pièce, nous nous regardons, conscients qu’il sera difficile de rester assis dans ces conditions. Certains, peut-être, regrettent d’être venus. Le poids de la contrainte nous accable, et c’est certainement dans cette posture que veut nous installer Weerasethakul.

La performance commence. Lentement, un écran descend du plafond et s’arrête à notre hauteur. Nous lui faisons face, comme dans une salle de cinéma. Les premières séquences nous montrent la vie quotidienne de quelques thaïlandais, comme souvent dans la première partie des films de Weerasethakul. Pendant une quarantaine de minutes, nous suivons quelques personnages entre un hôpital, une virée en ville et un trajet en bateau. Au bout d’un moment, un deuxième écran vient se placer juste au-dessus du premier. Puis, deux autres écrans descendent sur les murs de gauche et de droite. Nous voilà entourés par quatre écrans qui dupliquent l’action et démultiplient les points de vue. Nous sommes sur le bateau, et nous voyons simultanément différentes perceptions de l’action, le fleuve au lointain, les berges, les voyageurs. Ce dispositif renforce notre immersion dans l’expérience. Il n’est pas d’abord question de distanciation, ou de réflexion sur les images, mais plutôt d’une mise en situation de notre corps de spectateur. Fever Room n’est pas un film : c’est l’aventure d’une poignée de spectateurs matérialisée dans la Fever Room, lieu unique et désormais disparu du dernier film de Weerasethakul.

L’expérience bascule lorsque nous pénétrons dans une grotte avec deux personnages qui voyageaient avec nous sur le bateau. Comme dans Tropical Malady, la grotte est souvent le lieu à partir duquel Weerasethakul opère le décentrement de ses films. Elle peut représenter tout autant la Fever Room dans laquelle nous nous trouvons que la caverne platonicienne ou la grotte des rêves perdus, pour reprendre le beau titre du documentaire de Werner Herzog sur la grotte de Chauvet. Nous comprenons maintenant que la pièce dans laquelle nous sommes assis est aussi une grotte. Nous regardons les quatre écrans comme des parois. Quelque chose nous appelle. Assis au sol, comme lors d’une veillée des premiers temps de l’humanité, nous nous préparons à voyager au lointain. Tout ce qui est dehors n’existe plus. A l’instar des personnages que nous suivions sur les écrans, enracinés dans la vie de tous les jours, nous voilà nous aussi invités à abandonner notre quotidien pour méditer au cœur de la grotte, de la Fever Room. Après quelques instants, les écrans deviennent noirs et remontent au plafond.

Extase dans la Fever Room de Weerasethakul

Passage d’une fièvre douloureuse à une fièvre extatique

Le mur qui nous fait face commence alors à monter lentement. Nous pensions être dans une pièce close, mais ce n’est pas le cas : nous sommes en réalité assis sur la scène du théâtre. Une fois le mur levé, nous faisons face à la salle, immense et vide. Nous contemplons les balcons et les sièges comme si nous étions en train de jouer une pièce. Plus précisément, nous nous découvrons acteurs de l’œuvre que nous sommes en train de construire et d’actualiser. Se retrouver ensemble confrontés à cette salle vide provoque un sentiment vertigineux et unique. Une expérience effective de spectateur-acteur que peu d’entre nous ont eu la chance de connaître. Bien entendu, en tant que spectateurs, nous participons toujours aux films que nous regardons. Mais ici, l’expérience est déplacée, matérialisée, arrachée à la relation ordinaire écran-spectateur. Nous sommes à la fois acteur et spectateur du film live dans lequel nous jouons. Cette relation se trouve amplifiée par le dispositif de la performance qui, dans le même mouvement, nous fait expérimenter autrement le monde : nous sommes là, coupés de notre quotidien, enfouis dans une grotte, où nous mobilisons plus profondément notre corps pour une œuvre dont nous serons les seuls à conserver une trace, puisqu’il n’en existe pas de versions filmées. Weerasethakul ne souhaite pas uniquement déplacer la position du spectateur. Nous l’avons dit, nous ne sommes pas en train de participer à une expérience dont le seul but serait de révéler les rouages de notre position de spectateur en provoquant un effet de distanciation. Car une sorte de transe, qui correspondrait à un troisième sens possible du mot « Fever », va seulement commencer à nous envelopper. Nous passons d’une fièvre douloureuse à une fièvre extatique, chamanique, d’un état d’âme à un autre.

La lumière d’un projecteur apparaît alors sur le balcon en face de nous, et de la fumée commence à émaner sous les rangées de sièges. Le rayon de lumière se développe progressivement et finit par former un immense vortex qui, mélangé à la fumée, traverse toute la salle jusqu’à nous. Un gigantesque couloir, tourbillonnant au milieu de théâtre, s’ouvre devant et autour nous. Il nous entoure et nous aspire. Sommes-nous en train de rêver, de traverser des dimensions, d’entrevoir une expérience de mort imminente ? Ou bien voyageons-nous jusqu’à l’origine du vivant et de l’univers ? Notre présence dans ce couloir peut représenter beaucoup de choses. Des images floues apparaissent près de la source lumineuse, laissant entrevoir de vagues réminiscences du monde extérieur. Sont-ce des images de rêves ? Ou, justement, de ce monde du dehors, à l’extérieur de la grotte ? La fumée compactée ressemble aussi aux nuages et à la surface des océans. Quand elle est traversée par la lumière et les mouvements du vortex, nous avons l’impression de planer. Les interprétations sont multiples et ouvertes, comme toujours chez Weerasethakul. De notre côté, nous pensons avoir plutôt voyagé à travers les mystères du Temps et de l’Être, en éprouvant un étrange sentiment d’éternité qui contraste avec la temporalité figée de nos affaires quotidiennes.

Le vortex disparaît, le mur redescend et nous voilà de retour dans les quatre murs de la Fever Room. Weerasethakul va donner une piste pour comprendre ce que nous venons de vivre. L’écran sur notre droite redescend. Nous retrouvons l’un des personnages en train de dormir sur un rocher de la grotte. Avons-nous alors seulement rêvé et participé aux rêves, souvent éveillés, des films de Weerasethakul ? En ce sens, oui, mais ce voyage nous aura mené beaucoup plus loin que dans les seuls rêves d’un autre personnage de l’action. Il est sans doute question de notre regard qui contemple le rêve et l’origine des choses. Ce vortex peut être une invitation au regard, à la transformation, au voyage vers d’autres formes d’expérience et de réflexion. Quand la performance se termine, nous ne ressentons plus l’inconfort physique de notre position initiale. Pour notre part, elle s’est effacée dès que nous avons basculé dans la deuxième partie. Ce n’est pas étonnant en soi : tous les films de Weerasethakul, et plus spécialement Blissfully Yours, cherchent à offir un parcours thérapeutique à leurs personnages, qui passent de la douleur, la fièvre (la maladie), la rupture sentimentale ou la perte, à l’apaisement physique et spirituel, au décentrement de soi et de ses problèmes. Fever Room peut alors se comprendre, et s’expérimenter, comme une forme de thérapie spirituelle pour le spectateur. C’est ce qui rend la performance encore plus forte, car nous ressentons réellement, et de manière beaucoup plus physique que devant un film, ce que les personnages de Weerasethakul ressentent eux-mêmes.

Vortex de lumière dans la performance de Weerasethakul

Vortex de lumière qui nous emmène au cœur des mystères du cosmos

Nous quittons la Fever Room éphémère du théâtre KVS comme on quitte une grotte, le même couloir sombre et la même petite porte nous évoquent maintenant plus clairement l’entrée étroite et difficile d’une cavité souterraine. Nous ressortons de ce monde enfoui avec l’étrange impression d’avoir réellement participé au dernier film de Weerasethakul. Nous serons peu à l’avoir vu, ou plutôt vécu. Nous n’aurons pas rencontré de fantômes, comme dans Oncle Boonmee (ce que nous espérions voir, fiévreusement), ni d’animaux envoûtants, comme dans Tropical Malady, ou de formes bizarres et inhumaines, comme dans Cemetery of Splendour. Dans un but pratiquement thérapeutique, Fever Room nous aura propulsé, physiquement, en tant que spectateur, au-delà de notre quotidien pour nous reconnecter à d’autres formes d’expérience possibles de notre présence au monde. Si le rêve est une porte vers l’expérience temporelle de l’éternité, comme le pensait Borges, alors l’œuvre de Weerasethakul est celle qui travaille le plus intensément cette piste. Elle croit fermement que l’art, comme les rêves, peut expérimenter le temps et approcher ainsi les mystères qu’il est possible d’y entrevoir.

Pour aller plus loin


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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « Les fièvres de la « Fever Room » : Récit d’une performance d’Apichatpong Weerasethakul », dans Le Rayon Vert Cinéma [En ligne], publié le 12 Juin 2016, imprimé le 21 November 2017, URL : https://www.rayonvertcinema.org/fever-room-weerasethakul/.