Logo du Rayon Vert Revue de cinéma en ligne
La fille avec sa famille regarde la caméra dans Les Échos du passé de Masha Schilinski
Rayon vert

« Les Échos du passé » de Mascha Schilinski : Membra disjecta Germaniæ

Des Nouvelles du Front cinématographique
Les Échos du passé est une maternité des malheurs qui a trouvé son site dans une ferme de l’Altmark, la « Vieille-Marche » qu’autrement que les hommes, les femmes d’Allemagne ont plus souvent qu’à leur tour ratée. Mascha Schilinski nous tient reclus dans le ventre de son architecture gigogne, en bébés emmaillotés par une mère qui ne nous aurait jamais désirés. Il y est pourtant question de membres fantômes que l’on se transmet comme une malédiction, une maladie de sang. Si les deux jambes, métaphore et métonymie, y font complaisamment des ronds pour en moissonner le sens, asséché dans la paille pourri du signifiant, la morbidité du film sait s’aérer dans le flou par où fuite le désir d’échapper du trou des photographies.

La matière spectrale des douleurs

De quels membres absents sommes-nous donc composé-e-s ? Quels sont les fragments fantômes de nous-mêmes ? De quelle matière spectrale sont faits nos hoquètements, nos spasmes, nos trébuchements ? Pour tout corps réel, existe l’autre corps, le legs transgénérationnel de son morcellement virtuel, tout un grenier de moignons, une ferme dont l’inconscient crypte la moisson.

Dans ses Satires (1, 4, 54-62), Horace introduit l’image des membres dispersés du poète – membra disjecta poetæ – en désignant la récollection ou composition a posteriori de fragments d’un poème ancien dont l’unité a été définitivement égarée. L’expression a été conservée pour décrire les tessons épars d’une poterie. Le philosophe Peter Szendy en a proposé un développement original dans un livre intitulé Membres fantômes(1). Il y est notamment question du corps étrange des musiciens dont les organes, mains et pieds, sont animés d’une vie organisée pour en excéder l’organicité. Les doigts, virtuellement plus nombreux, se multiplient ainsi en touchant sans contact et à distance. Un concept s’en dégage, l’effiction, alliant le façonnage du corps avec les mots à l’efficace de la fiction.

Les membres fantômes le sont d’une autre musique, spectrale, dont notre corps est la caverneuse chambre d’écho, la partition cryptique des dissonances dont le passé fait bégayer les existences. Leur hystérie, mal nommée ainsi ou incomprise, est le nerf d’une hystérésis plus profonde, ramifiée et enfouie, la persistance magnétique de causes abolies dans le cristallin opacifié de leurs effets(2)

Les faux-raccords du geste, nos hiatus et nos dissymétries, y trouvent leur obscur foyer, soubresauts et tressautements dédoublant nos vies comme ce flou de spectres surgis d’antiques photographies. 

Petite parenthèse sur l’Eve mitochondriale

En génétique, les mitochondries sont des structures internes à nos cellules, l’équivalent de mini-centrales d’énergie qui contiennent une molécule ADN unique et circulaire, un génome dont nous, humains, héritons par la seule transmission maternelle, à la différence de l’ADN nucléaire dont les moitiés se partagent entre mâle et femelle. Des scientifiques en ont tiré une hypothèse dont la formulation chrétienne prête aux malentendus, celle de l’Eve mitochondriale, notre ancêtre commune par lignée et ascendance maternelle qui aurait vécu en Afrique il y a plus de 100.000 ans(3).

Les Échos du passé se dédie moins à l’Eve mitochondriale à qui Mascha Schilinski aura peut-être pensé, encore que le film a l’allure monumentale, qu’à dresser, dans les circonstances d’un lieu unique et du siècle qui l’a traversé, une ambitieuse tentative de génétique des douleurs féminines.

Rater la Vieille-Marche, cette maternité des malheurs

Une ferme de la grande plaine du Nord de l’Allemagne. Un siècle enjambant le début du vingtième et l’entame du suivant sans que le passage millénaire du gué ne la lui fasse plus belle. Quatre générations de femmes et d’hommes dont les temporalités s’entrelacent en tressant la continuité des douleurs spectrales. Quatre filles ou adolescentes, Alma qui découvre avoir été précédée par une sœur décédée qui portait le même prénom qu’elle, Erika qui voue une fascination pour le moignon de son oncle Fritz, Angelika partagée entre la concupiscence de son oncle et l’amour de son cousin, Lenka qui veut ressembler à son amie Kaya. Longtemps considérée comme le berceau de la Prusse, l’Altmark est une maternité des malheurs, la « Vieille-Marche » que les femmes ont ratée autrement que les hommes, et qui s’en passent le secret tel un mauvais sort, comme une maladie se transmet.

Voilà l’idée des Échos du passé, maintes fois soulignée, couturée des membra disjecta Germaniæ.

On sait gré au film de Mascha Schilinski, que l’on n’attendait pas vraiment à cet endroit-là à seulement considérer les trois épisodes réalisés entre 2019 et 2020 pour la série policière allemande Soko brigade des stups, de nous avoir donné à penser à la fois à Peter Szendy, à l’Eve mitochondriale et à Horace dans l’édification d’un mausolée dédié à Francesca Woodman qui est non seulement son inspiration photographique, avec ses autoportraits flous et morcelés, mais son emblème, elle qui s’est suicidée en se jetant dans le vide à 32 ans. C’est ainsi que l’on aura échappé à ses effets de claustration, tout cet emmaillotage de signes et de formes qui étouffent le sens selon les nervations d’une signification fermée, et dont les itérations la clouent jusqu’à l’épuisement.

On dira que l’architecture des Échos du passé, à la sévérité toute protestante, repose sur deux jambes, deux séries dont les intersections mutilent la mobilité des images en les faisant marcher au pas. La série métonymique des éléments substituables et la série métaphorique des correspondances sont les rabatteurs d’une moissonneuse-batteuse. Les effets de flou, de bourdonnement et de caméra flottante s’allient ainsi en fixant l’univocité du symbole : l’eau verte attire les femmes, la chute y est plus douce pour les arracher du ficelage de leur existence qui charrie son lot de mutilations, un flot.

La photographie avec le fantôme dans Les Échos du passé
© Fabian Gamper - Studio Zentral (Photo fournie par Diaphana).

Un garçon amputé de la jambe par accident – ses parents voulaient lui couper la main – pour ne pas partir au front de 1914 y est forcément un objet de désir et de reconnaissance morbide. C’est un mutilé de guerre et les femmes le sont aussi, différemment. Une goutte de sueur perlant dans son nombril fait de l’ombilic un puits d’ombre où choient ses sœurs, passées et à venir en y revenant à l’instar de cette mouche, autre récurrence, qui traverse les âges en s’infiltrant dans tous les trous.

Loin des créations sonores sophistiquées de Jonathan Glazer et David Lynch, souvent cités pour tresser des lauriers aux Échos du passé, le bourdonnement n’ouvre pas ici à l’inapprochable, l’intolérable nazi ou l’inavouable psychique. Le bourdon est de cire, le ver bouchonnant l’oreille.

Les surcadrages et le format « carré » font un corset ; les caches, un trou de serrure pour que s’enfonce dans l’œil la perforation malheureuse des femmes. Le grain du 16 mm. est simulé pour s’apparier aux grains du blé qu’on bat, les glissements de temporalités sont des circuits fermés. Et quand le flou des incertitudes premières ne conduit pas mécaniquement à la netteté des déterminations et des fatalités, une ligne de voix-off explique ce que l’on aura compris ; ainsi, la domestique Trudi, stérilisée pour le bon plaisir des fermiers. Le film a la forme gigogne pour nous y cloîtrer avec la brutalité autoritaire de la mère emmaillotant le bébé qu’elle n’aurait jamais désiré.

S’en sortir sans sortir de la maison hantée

Les Échos du passé est un film de maison hantée. Et comme Shining de Stanley Kubrick qu’il cite avec la balle inlassablement renvoyée d’un mur, autre image de l’obstination tête dure de la réalisatrice, il a dans le ventre d’autres citations. La roulade suicidaire de la Mouchette de Robert Bresson, le féminisme doloriste des films protestants d’Ingmar Bergman et le morcellement existentiel de Trois Chemins vers le lac (1976) de Michael Haneke d’après Ingeborg Bachmann, autre destin tragique de femme artiste avec celui de Francesca Woodman. On songe même à Virgin Suicides de Sofia Coppola et à Présence, le film d’épouvante conceptuelle de Steven Soderbergh. D’autres réminiscences alimenteraient encore l'eau du moulin de la moissonneuse des douleurs, avec l'endormissement d'Angelika près du cadavre d'un faon comme dans Dead Man de Jim Jarmusch et puis le regard adulte et masculin qui fait tomber la honte sur l'innocence de Lenka en la faisant sortir toute nue de l'enfance, comme dans le cinéma de Catherine Breillat.

Un film de maison hantée qui voudrait nous inviter à en sortir – à cet égard, il a pour contemporain l’enquête de Pauline Chenu publiée en octobre 2025 et intitulée Sortir de la maison hantée. Comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes –, mais qui tourne complaisamment en rond à l’intérieur de son architecture labyrinthique, transi par les effluves de sa morbidité, irrésistibles(4).

Comment, pour paraphraser Ghérasim Luca, parvenir à s’en sortir sans sortir de la maison hantée ?

Si le film est habité, tout le monde y est logé à la même enseigne qui en balise les hantises. Les mutilations suturant le mal-être patriarcal des générations dans la transmission de ses membres et douleurs fantômes font le tracé d’une maison close tournant sur elle-même comme le soleil que l’on voudrait regarder jusqu’à s’en brûler les yeux (c’est le sens du titre original, In die Sonne schauen). La logique voudrait que la clôture recoupe la structure circulaire du génome mitochondrial mais les circulations qu’elle autorise sont des boucles fermées distinguant la vie de sa recréation in-vitro (d’ailleurs, cet ADN rebelle se réplique en effet constamment, indépendamment du cycle cellulaire).

Mascha Schilinski ne lésine pas davantage sur la théorie, qui est un tour de vis supplémentaire verrouillant son dispositif. Elle convoque en effet le punctum caecum, la tâche aveugle correspondant au point d’entrée du nerf optique dans l’œil, ainsi que l’inversion de l’image sur la rétine que le cerveau corrige, qui est en passant la métaphore de l’idéologie selon Karl Marx. Toutes les voies empruntées dans le labyrinthe rappelle à la gigogne qu’elle est une déformation du terme de cigogne, emblème de l’amour maternel dont il corrige la tendresse en lui cousant les paupières.

Tous les fils tirés rapiècent ainsi le même tissu de morbidité qui momifie ce qu’il faudrait déchirer.

Le flou pour fuiter par le trou des photographies

Il y a pourtant un moment qui en fait craquer le ficelage in fine. Et celui-ci donne à longuement méditer. Le flou brouillant les photographies, quand les corps lors de la prise ont des mouvements précipités, n’est plus le reliquat des daguerréotypes qui alors exigeaient le temps des pauses dilatées. L’effet de dédoublement exprime également le double bind, double lien ou contrainte comme cette mère de l’époque de la RDA qui rit alors qu’elle devrait pleurer, comme la nation allemande a été durant un long demi-siècle divisée, clivée, mutilée. Il exprime autrement le symptôme, dont l’étymon grec signifie à l’origine la rencontre ou la coïncidence, la survenue des contraires en même temps, d’une adolescente, sa fille, captive d’une image tout en s’en évadant.

La double lévitation finale accentue ce que l’évanescence photographique ne faisait que suggérer dans la vitesse du bougé dédoublant l’image, le corps d’Angelika figé et simultanément ailleurs.

Voilà en effet qui donne à réfléchir à ses propres nœuds généalogiques en émouvant sincèrement. Il nous faudrait regarder à nouveau nos albums de photographies familiales recouverts de la poussière de l’invu(5). On y reconnaîtrait une position qui serait peut-être strictement féminine, grands-mères et mères et tantes et cousines et filles et petites-filles qui, à la différence des hommes qui tiennent l’image en s’accrochant sans reste à leur image, regardent un peu ailleurs, pas tout à fait présentes, virtuellement évanouissantes en mordant ou débordant le cadre. Leur demi-absence ouvre au hors-champ, une échappée à la crypte des membres fantômes, dans l’ailleurs d’un corps sans organes(6).

Notes[+]