Logo du Rayon Vert Revue de cinéma en ligne
La famille Dayan pose en photo dans Juste une illusion
Critique

« Juste une illusion » d’Eric Toledano et Olivier Nakache : À peine une sensation

Des Nouvelles du Front cinématographique
Le cinéma du duo Nakache-Toledano est nourri du scoutisme du temps de leur jeunesse, ils y ont appris à respirer l’air du temps qu’ils expirent en leçons de vie particulières. Les animateurs instruisent les enfants que nous sommes de leur propre cause en sachant qu’il faut parfois taper sur les uns pour mettre en valeur les autres. Juste une illusion glisse ainsi dans les habits flashy de la nostalgie autobiographique – le marqueur de l’année 1985 comme chez François Ozon – la feinte innocence des persévérances biaisées. Une première année difficile, celle du chômage des pères et de l’antiracisme de leurs enfants, est le prétexte d’une fête à géométrie variable. Chez notre duo de boy-scouts, la fête est triste à faire leçon des réussites (la judéité saura passer les fourches caudines de la modernité) qui ont pour revers des automutilations assumées (une partie de l’héritage est jetée à l’eau en ayant échoué à passer le cap de la Méditerranée). D’autres années difficiles sont à venir et ce n’est pas une illusion.

Le sens de la fête – mais lequel ?

Le cinéma du duo Nakache-Toledano tient tout entier du plaidoyer pro domo. Les titres y sont des déclarations d’intention : Le Sens de la fête, Nos Jours heureux. Bon, le sens de la fête est la défense et illustration du pragmatisme des petits patrons, ce lubrifiant indispensable à l’efficacité salariale, et les jours heureux récompensent surtout l’énergie des animateurs du lien social, marneurs du soin dont ils tirent leur réclame. Le succès consolidé de leurs films assure qu’ils sont des Intouchables de la comédie à la française, qu’inspire l’air du temps qu’ils expirent avec la tiédeur qui leur sied pour rassembler à tout prix, l’unanimisme engagé à mettre au pas les différences qui font trébucher.

Toledano-Nakache ont sûrement déniché l’essentiel de leur programme à l’époque de leur jeunesse quand, ensemble, ils fréquentaient des associations communautaires, d’abord comme pensionnaires, puis en animateurs et enfin en directeurs : leur cinéma est animé par le pur esprit des boys-scouts. Les militants de la bonne humeur savent qu’elle est un travail qui mérite salaire dans le conformisme édifiant des leçons de vie. Chaque film est par conséquent une instruction, mais à la seule peine qu’elle bénéfice à ses instructeurs qui œuvrent autant à prouver leur nécessité éducative.

On rêvait d’un autre monde (jusqu’au téléphone coupé)

Une année difficile (2023), leur précédent film, avait l’habileté retorse. Le boy-scout a toujours une idée derrière la tête, l’animateur dont le scrupule nous instruit de sa propre cause en sachant qu’il faut parfois taper sur les uns pour mettre en valeur les autres. Les militants de la bonne cause écolo y étaient en effet des petits-bourgeois bon teint et souvent caricaturaux arguant pour la décroissance, mais rappelés à l’ordre par les prolétaires qui leur opposaient le dur des crédits à la consommation. Le nouveau venu, Juste une illusion, glisse dans les habits flashy de la nostalgie autobiographique – l’année 1985 comme chez François Ozon – la feinte innocence des persévérances biaisées.

Une autre année difficile qui a valeur originaire, celle du chômage des pères et de l’antiracisme de leurs enfants en mitan des années 1980, est le prétexte animé d’une fête à géométrie variable. Chez notre duo comme chez d’autres, Oliver Laxe (Sirât), Nadav Lapid (Oui) et Xavier Giannoli (Les Rayons et les Ombres), la fête est triste à faire leçon des réussites (la judéité saura une nouvelle fois passer les fourches caudines de la modernité) qui ont pour revers des automutilations assumées (une partie de l’héritage est jetée par-dessus bord en ayant échoué à passer le cap de la Méditerranée).

Louis Garrel et Camille Cottin dans leur voiture dans Juste un illusion
© Quad Productions - Ten Cinéma | Photo fournie par Cinéart

Juste une illusion : le titre a la référence subtile en étant double, évidemment la chanson d’Imagination (le film s’ouvre avec) mais également celle de Jean-Louis Aubert à la suite de la séparation du groupe Téléphone (celle-là, on ne l’entendra pas, elle est pourtant là). On rêvait d’un autre monde, la fête de tous les racismes enfin révolus mais la fête est triste pour les adultes qui se ressouviennent, amers, des fantasmes et utopies de leur jeunesse. On rêvait d’un autre monde avec toute l’imagination que les enfants alors avaient mais c’est la coupure de téléphone qui est arrivée.

Nos jours heureux (en hébreu mais sans eux)

Si l’économie générale du film a pour capital les exemples et modèles qui font autorité (A Serious Man des Coen et The Fabelmans de Steven Spielberg), la plus-value qu’il en tire se divise selon la part qu’il faut valoriser et l’autre qu’il faut offusquer. L’hystérie parentale, père (Louis Garrel) et mère (Camille cottin) qui en rajoutent sur la fièvre méditerranéenne que les acteurs n’ont pas, est un écran de fumée. Quand une chanson de Joy Division ébranle les murs de la maison de la bonne famille catholique où habite Anne-Karine, l’adolescente dont Vincent Dayan est épris en lui ayant refourgué une cassette de son frère aîné, c’est en laissant percer un chant hébreu que le rock n’aura pas effacé. La judéité triomphe – deux fois contre : contre l’antisémitisme larvaire des cathos et contre un groupe de rock dont le nom a pour origine les bordels des camps de concentration nazis.

L’hébreu s’invite en lapsus assumé : entre les compilations rock et les cassettes porno des vidéoclubs, la judéité marque sa place qui est de persévérance et de précession, un beau reste que l’Histoire n’aura pas recouvert. C’est une partie d’échecs comme cette boîte où, par un habile tour de passe-passe, le rabbin (Rony Kramer, découvert dans Notre musique de Jean-Luc Godard) a remplacé le porno La Ruée vers Laure par La Ruée vers l’or de Charlie Chaplin, juif par sa mère. Un effacement advient pourtant, celui des origines familiales de Vincent, et il est redoublé quand le Maroc du père et l’Algérie de la mère sont des terres quittées dans le silence des raisons de l’abandon. Avec ce silence, tombe à l’eau le pan secret des origines, judéo-arabe et judéo-berbère.

Anne-Carine emploiera deux fois le mot arabe pour désigner Vincent dans un film où l’antiracisme festif, établi avec le grand concert de SOS Racisme, a pour arrière-fond non clarifié l’oubli de la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 et celle de 1985. Arabe est ici une désignation exogène subsumée sous le nom juif quand le peuple d’ascendance maghrébine demeure l’étonnant très grand absent du film. On comprend rétrospectivement l’impasse de l’antiracisme institutionnel quand il repose sur la scotomisation de la figure arabe. Mais comme la doudoune Chevignon, cette part insiste, moins en logo impossible à recouvrir de teinte noire que comme forclusion à critiquer.

Les années difficiles sont à venir

Une autre opération de recouvrement est symptomatique des biais piégeux de l’animation. Une blague du frère aîné de Vincent impose à la fameuse photo de Kohl et Mitterrand main dans la main l’interprétation d’un coming-out gay. Vincent la reprendra au grand dam de son enseignante. On rira mais la photo revient à la fin pour conclure le film. Qui oserait continuer à rigoler en prolongeant ainsi un recouvrement coupable, et que le duo habilement organise, en faisant oublier que les mains ne se joignent en 1984 devant l’ossuaire de Douaumont qu’à indiquer que l’amitié franco-allemande avait alors pour raison profonde le « plus jamais ça » des deux guerres mondiales et de la Shoah ?

Juste une illusion : à peine une sensation, désagréable, relative aux prochaines années difficiles où l’antiracisme sera une fête triste d’être seulement illusoire, et où l’antisémitisme a de l’avenir, qu’anime aussi l’oubli des legs judéo-berbère et judéo-arabe. C’est plus fort qu’eux : les boy-scouts ne peuvent s’empêcher de faire leçon aux uns des autres qu’il faut mettre à l’amende ou au cachot.