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Safa Gharbaoui et son frère sur la moto dans Têtes Brûlées de Maja-Ajmia Yde Zellama
Interview

De la magie ordinaire : Interview de Maja-Ajmia Yde Zellama pour « Têtes Brûlées »

Guillaume Richard
Têtes brûlées, le premier film de Maja-Ajmia Yde Zellama, est une des grandes révélations de cette année. Dénué de tous les travers du cinéma belge francophone, le film allie merveilleusement justesse, précision, sincérité et une ampleur discrète qui en font moins une nouvelle variation autour du deuil qu'un grand film sur la magie ordinaire de l'enfance. Nous avons rencontré Maja-Ajmia Yde Zellama qui est revenue généreusement sur de nombreux aspects du film, de sa conception jusqu'à sa sortie en salle : son travail esthétique sur la durée, les questions de représentation, la réception du film et ses recherches avortées d'un distributeur ou encore la manière dont elle a fait de la promotion sur TikTok.

« Têtes brûlées », un film de Maja-Ajmia Yde Zellama (2025)

Têtes brûlées, le premier film de Maja-Ajmia Yde Zellama, est une des grandes révélations de cette année. Bien que sélectionné dans la section Generation à la Berlinale 2025 où il a remporté deux prix, le film est arrivé sur les écrans belges sans distributeur et dans un parc de salles restreint. Têtes brûlées frappe d'abord par la réflexion esthétique de la cinéaste qui a travaillé minutieusement la durée et les espaces. Sa réflexion esthétique impressionne pour un premier film qui ne cède rien aux sirènes du formatage du cinéma d'auteur belge francophone et mondial. Les premières minutes faisaient pourtant craindre un énième récit de survie post-dardennien mais, une fois arrivé à sa splendide fin, on se dit que Maja-Ajmia Yde Zellama a réussi quelques chose que les frères Dardenne, sur le même terrain, n'ont jamais pu atteindre (sauf dans Le Gamin au vélo). Il n'y a pas de didactisme et de pachydermie signifiante dans Têtes brûlées mais une justesse, une précision, une sincérité et une ampleur discrète qui en font moins une nouvelle variation autour du deuil qu'un grand film sur la magie ordinaire de l'enfance.

Nous avons rencontré Maja-Ajmia Yde Zellama qui est revenue généreusement sur de nombreux aspects du film, de sa conception jusqu'à sa sortie en salle. Elle évoque d'abord son travail esthétique sur la durée, les espaces et le mouvement, tout en abordant les questions de représentation sur lesquelles nous voulions lui laisser apporter les bons mots. Elle s'est également livrée, avec une grande honnêteté, sur la réception du film et ses recherches avortées d'un distributeur en Belgique et en France. Son récit est ainsi édifiant et riche d'enseignements, comme par exemple lorsqu'elle explique avoir fait de la promotion sur TikTok. Têtes brûlées avait toutes les qualités pour trouver son public en France mais, faute de co-producteur français et de distributeur acceptant de les « sujets » du film, ce ne sera pas le cas alors qu'il est bien plus abouti que de nombreux banlieue-films et films belges sortant en France.

 


 

Têtes brûlées impressionne d'abord d'un point de vue esthétique et cinématographique. Vous travaillez avec beaucoup de précision la durée, les espaces et les mouvements. Comment avez-vous réfléchi à ces aspects esthétiques au départ ? Est-ce que vous teniez à éviter certains choix en privilégiant dès le début la durée et la cartographie des espaces ?

Oui. Au départ, il faut savoir que je ne suis pas une grande cinéphile et que je ne le suis toujours pas. Quand j'ai commencé mes études de cinéma à la LUCA School of Arts, j'ai découvert d'autres types de cinéma, dont beaucoup de cinéastes qui travaillent sur la lenteur et l'étirement du temps. Je me suis rendu compte que c'était cette approche esthétique qui faisait le plus sens pour moi même si ce n'était pas ce que je regardais le plus. Donc, mon identité artistique, qui est toujours en train de se forger, s'est construite durant mes études où j'avais la chance d'être un peu plus âgée que les autres. En première année, ils avaient 18 ans, j'en avais 22. J'ai essayé plein de choses très différentes jusqu'à l'obtention de mon diplôme. On m'a proposé de faire Têtes brûlées un an après la fin de mes études, donc ça a été très vite, mais je me suis rapidement rendu compte que le cinéma que je voulais faire devait travailler le temps. Il était aussi important qu'il n'y ait pas trop de dialogues. Je trouve en effet que c'est très compliqué de créer du dialogue entre des personnages sans que je ne sois un peu gênée : utiliser l'espace, les corps, les regards au maximum pour exprimer des choses me paraissait être une évidence. On nous avait montré à l'école 35 Rhums de Claire Denis. Quelque chose s'est produit en découvrant ce film et j'ai su que le travail autour du temps et du corps serait important pour moi. Les personnages parlent peu, tout passe par le regard. J'ai également fait beaucoup de danse, presque toute ma vie, ce qui m'a permis de développer tout un rapport au corps.

Par contre, ce que je redoutais le plus quand j'ai commencé à tourner Têtes brûlées, c'était l'aspect visuel. Je pensais que c'était mon point faible car je n'ai pas une grande culture cinématographique, d'autant plus que ça m'ennuie vite de regarder des films qui souvent ne me conviennent pas. J'ai trouvé bien plus d’inspiration dans la photographie et les clips. À partir de là, j'ai essayé de construire plein de choses différentes et l'espace a toujours été très important dans ma réflexion. Têtes brûlées est basé sur un court-métrage dont l'action se déroule en huis clos, dans une chambre fermée. Conserver ce choix lors du passage au long-métrage m'avait paru trop radical. J'allais forcément perdre des choses. Or, très vite, en écrivant le scénario, j'avais une image précise des émotions et interactions qui étaient liées aux pièces de la maison, et en particulier aux chambres. La maison se présentait comme un espace partagé, même si on en sort plusieurs fois pour respirer un peu.

Vos études à la LUCA School of Arts ont donc été déterminantes.

Oui, surtout parce que j'avais fait une année à l'IAD auparavant, en section réalisation, où je n'ai pas réussi à travailler mon regard artistique. La première année est très centrée sur la technique tandis que la LUCA School of Arts est plutôt une école d'art, peut-être un peu trop libre pour certaines personnes, mais en tout cas, c'est là où j'ai pu affiner mes goûts et trouver les premières formes de mon style.

Avez-vous quitté délibérément l'IAD pour cette raison-là ?

Oui, et aussi parce que j'avais raté, donc de toute façon, ils n'étaient pas très intéressés pour que je continue et que je recommence une année chez eux. Mais déjà avant même la fin de l'année et de savoir que j'avais raté, je pensais déjà à aller du côté flamand car je m'étais rendu compte que je matchais plus avec le milieu flamand de manière générale, rien qu'au niveau pédagogique, etc. J'hésitais entre LUCA et le RITCS. J'ai passé les examens d'entrée mais le fait que la LUCA School of Arts soit d'abord une école d'art et pas seulement de cinéma m'a beaucoup plus intéressée.

Vous dites assez étonnamment que vous n'êtes pas cinéphile, alors que lorsqu'on voit votre film, on dirait le contraire.

J'aime l'art de manière générale, et je pense avoir une sensibilité à ses multiples formes d'expression. Je suis beaucoup touchée par la danse, la performance, j'ai aussi toujours beaucoup lu, ce qui force à imaginer les relations qui se créent entre les personnages. Donc toutes ces formes invisibles m'ont nourri. J'aime bien découvrir de nouvelles choses sans qu'il y ait un artiste auquel je reviens systématiquement. Il y a quand même le travail de chorégraphe d'Anne Teresa De Keersmaeker et ses performances, j'y suis revenu tout au long de mes études. À l'heure actuelle, je suis plutôt intéressée par les jeunes artistes bruxellois. Par exemple, la semaine dernière, j'ai été voir une pièce (« Orchestre vide, longing for you » de Habib Ben Tanfous) deux fois tellement elle m'a nourrie et inspirée. De cette curiosité permanente peuvent naître des images pour des films à venir.

Votre travail sur la durée semble donc venir d'un goût pour la découverte et l'expérimentation. Êtes-vous moins intéressée par le récit ?

Non, le récit reste essentiel pour moi même si je préfère seulement ne pas raconter les choses de manière trop frontale et trop écrite. J'aimerais continuer à approfondir les choix esthétiques de Têtes brûlées dans mes prochains films. Je n'ai pas trop envie de changer ma manière de fonctionner même si le travail sur le récit m'intéresse aussi.

Vous n'avez en effet pas besoin de beaucoup de mots ni d'explications pour faire comprendre les thématiques de Têtes brûlées. On peut facilement les saisir dans le temps qui s'écoule. Toutes ces questions d'identité et de représentation liées à ce qu'on identifie habituellement sous le nom de « communauté » sont assez délicates à traiter. Comment les avez-vous approchées ? Comment un travail sur la durée a permis de les déconstruire ?

Je ne voulais pas du tout faire un film sur le racisme, l'immigration ou une autre thématique similaire avec la lourdeur qu'on peut parfois trouver dans certains films qui les questionnent. Mais je savais que Têtes brûlées allait susciter des réactions. Voir en effet un homme arabe et un homme noir se tenir dans les bras et pleurer devient politique même si ce geste s'est avéré naturel et instinctif. Beaucoup de choses ont d'ailleurs été très instinctives, aussi bien dans l'écriture qu'au tournage, dans une étroite collaboration avec mon chef opérateur, Grimm Vandekerckhove. Sa vision a beaucoup compté. C'est aussi le chef opérateur de Bas Devos qui est un cinéaste que j'aime beaucoup et auquel je reviens souvent, même si, par exemple, il travaille quasi uniquement avec des plans fixes. Pour l'instant, le plan fixe ne m'intéresse pas mais cela ne m'empêche pas d'aimer une esthétique de la lenteur, comme celle de Bas Devos quand il filme Bruxelles.

Here de Bas Devos est effectivement un film qui travaille la durée et qui montre Bruxelles autrement. Vous touchez alors à quelque chose de plus « universel », ou du moins à une expérience qu'on peut tous partager et s'approprier.

Exactement. En fait, pour moi, ce que je filme devrait être la norme dans les représentations. Les personnages existent dans la mise en scène qui se révèle être un miroir juste et naturel de mon regard sur moi-même, mon monde et ceux qui m'entourent.

Quels ont été les retours par rapport à toutes ces questions de représentation que vous abordez dans Têtes brûlées ?

Le film a fait beaucoup parlé et, en même temps, a parlé aux personnes concernées. J'ai pu le constater dans les messages privés que j'ai reçus, sur les réseaux sociaux, sur Letterboxd ou durant les Q&A après les projections. Les commentaires qui m'ont touché le plus sont ceux qui me remerciaient de les avoir montrés de manière aussi humaine. Beaucoup d'hommes, et plus d'hommes que de femmes, m'ont dit ça. Les retours sont parfois spécifiques. Par exemple, dans le groupe d'amis du frère d'Eya, il y a un homme noir qui est le plus pieux d'entre eux, ce qui a touché beaucoup d'hommes lui ressemblant. Parfois, on me demandait si cet aspect était fait exprès mais il s'agit en réalité d'un choix réfléchi. En fait, ce que démontre la réception du film, c'est que chaque être humain a ses propres biais cognitifs. Chez certaines personnes, ils sont tellement forts et marqués que celles-ci ne voient finalement que ce qu'elles ont envie de voir. Certains journalistes n'ont pas du tout vu le film que j'ai fait. Ils ont vraiment voulu comprendre quelque chose qui ne se trouvait pas dedans.

Qu'ont-ils vu et compris exactement ?

Selon eux, Eya serait en opposition avec ses parents et elle se libérerait du patriarcat, notamment dans la scène du cimetière où elle va retrouver les hommes. Je répète pourtant à chaque fois que personne ne l'empêche d'aller vers les hommes. Il n'y a aucune rébellion ni libération de quoi que ce soit. Il y a aussi beaucoup de questions sur la mort du frère qui est volontairement restée un peu floue. Et quand nous avions invité plusieurs personnes à regarder les différentes versions du montage, un retour étonnant est apparu sur une scène qui a été finalement coupée. On y voit le grand frère, quand il est encore vivant, le matin où il amène les viennoiseries à Eya avant qu'elle ne commence l'école. Dans une des anciennes versions de montage, il offre ensuite un cadeau à sa maman après l'avoir ramenée à la maison. Certaines des personnes présentes pensaient et affirmaient qu'il avait volé ce cadeau. Or, absolument rien n'induit cette idée. Comme quoi certaines représentations dépendent vraiment du regard qui les construit.

Safa Gharbaoui danse avec les amis de son frère dans Têtes Brûlées de Maja-Ajmia Yde Zellama
© Grimm Vandekerckhove | 1080 Films

C'est étonnant de voir de la rébellion dans la trajectoire d'Eya alors que ce qu'elle ressent et vit est beaucoup plus complexe.

Oui, et puis elle est très proche de son papa. J'ai cherché à creuser cette relation. Maintenant, cela reste très intéressant d'entendre les arguments de chacun même si on ne les partage pas.

Un autre aspect frappant dans Têtes brûlées est bien sûr le découpage des espaces et en particulier celui de la maison. La chambre du frère est la pièce centrale, mais il y aussi une chambre au-dessus, celle d'Eya et le salon plus « officiel » en bas. Aviez-vous conçu cette structure dès l'écriture du film ou s'est-elle imposée au cours du tournage ?

Cet aspect était déjà présent dès l'écriture du scénario. Je me rappelle même que j'avais dessiné les plans d'une maison fictive qu'on n'avait pas encore trouvée. Et c'est là que je me suis rendu compte que c'était compliqué de dessiner des escaliers et un plan (rires). Du coup, des copines architectes ont modélisé une vraie maison en 3D qui m'a beaucoup aidé dans l'écriture du film. Cela me permettait de visualiser le point de vue d'Eya et ce que signifiait chaque pièce pour elle, aussi bien avant et après le décès de son frère puisqu'elles prennent des significations différentes. Chaque pièce a donc sa tonalité propre. Le rez-de-chaussée représentait quelque chose de familial et d'« officiel » qui concerne les relations avec les gens extérieurs. La chambre du frère est le centre de tout : de la vie sociale d'Eya, de ce qu'elle trouve cool et de beaucoup de bons souvenirs. Il était important que la dernière scène se déroule dans sa chambre à elle car elle va devoir apprendre enfin à vivre dans son espace. Avant la fin du film, on ne voit presque pas sa chambre car elle n'est pas importante pour elle. Au contraire, elle occupe celle de son frère parce qu'elle veut lui ressembler. Le fait que Têtes brûlées se termine dans sa chambre à elle montre qu'elle va grandir d'une autre façon. Elle va devoir être plus alignée avec elle-même.

La fin du film, qui se déroule au cimetière, est vraiment magnifique. Eya quitte le groupe des femmes pour rejoindre celui des hommes. On retrouve une certaine émotion que peut procurer des westerns américains, avec cette idée de communauté, etc. Comment avez-vous conçu cette scène ? Est-elle liée à votre histoire personnelle qui est très prégnante dans Têtes brûlées ?

J'ai vécu cette scène quand j'étais petite. L'écriture a donc été très naturelle et, je le répète, à aucun moment j'étais animée par un esprit de rébellion. Eya se révèle assez digne et assez mature pour accomplir ce passage symbolique. En fait, elle prend sa place, celle qui a au fond toujours été la sienne, tandis que d'autres femmes, et même peut-être d'autres hommes, ont préféré rester derrière. À cet instant, elle porte entièrement l'héritage de son frère, sa place est là. Eya se montre forte, elle aurait pu éclater en sanglots, elle aurait pu ne pas avancer. Je voulais vraiment qu'on la voit marcher devant tous les hommes qui, eux, sont statiques tandis qu'elle avance. Il y a là, au fond, une forme de logique. Ce sont les hommes qui doivent rester debout et Eya qui doit passer devant eux. Cette séquence a été difficile à mettre en scène car plus un espace est grand, plus les possibilités s'ouvrent. Au final, on a réussi à la tourner alors que ce n'était pas gagné. D'un point de vue symbolique, les choses ne se passent pas forcément comme ça. Cela dépend de chaque famille, des traditions du pays, etc. Mais en tout cas, en Tunisie, c'est comme ça, mais les rites et coutumes sont parfois plus flexibles dans d'autres pays du Maghreb.

Vous choisissez parfois de mettre la caméra en mouvement, mais pas systématiquement car vous ralentissez sa mobilité. Vous évitez ainsi le cliché tenace et répendu qui consiste à croire qu'une caméra mobile et nerveuse va forcément entraîner plus de « réalisme ». Est-ce quelque chose auquel vous avez pensé et que vous avez voulu justement éviter ? On en revient à votre travail sur la durée qui est très important de ce point de vue.

Ce que je vais vous dire est peut-être un autre cliché, mais une caméra trop mobile, toujours dans le mouvement et en état d'alerte, évoque pour moi une sorte de zoo. Surtout quand elle suit des personnages issus de l'immigration ou frappés par la pauvreté. Cela crée en effet des clichés que j'ai voulu éviter dès le début, comme si ce style de mise en scène était automatiquement attribué aux personnes qu'on voit moins souvent au cinéma. Je trouve qu'il y a une forme de voyeurisme dans ce choix esthétique. J'en ai beaucoup parlé avec mon chef opérateur afin de pouvoir alterner entre différentes manières de filmer afin que Têtes brûlées ne tombe jamais dans ce piège. Et je pense qu'un travail sur la durée aide aussi à lutter contre le voyeurisme ou le sensationnalisme. Je cherchais d'abord à ce que le spectateur vive une expérience immersive et universelle dans le deuil d'une petite fille de 12 ans.

Vous parlez d'immersion mais c'est justement un choix de mise en scène qui peut se révéler très vite irrespirable, en mouvement constant et au service du cliché que nous évoquions. Or, ce n'est pas du tout l'impression qui se dégage de Têtes brûlées. Je n'utiliserais donc pas le mot d'immersion.

Le temps est suspendu. Je voulais jouer avec le temps et la durée parce que c'est quelque chose de très présent dans le deuil où on peut en perdre les notions. Tout est chamboulé mais ça ne veut pas dire pour autant que tout est immobile ni en mouvement tout le temps. Il y a une sorte d'alternance que j'ai voulu ressaisir.

Vous parlez de l'universalité du deuil mais Têtes brûlées est aussi un grand film sur l'enfance. Il fait exception dans le cinéma belge où les enfants sont littéralement exploités comme des victimes et des martyrs de la vision décadente des cinéastes qui les filment (Laura Wandel exemplairement, On vous croit, le Tori des Dardenne, etc.). Vous faites l'inverse. Comment êtes-vous arrivée à ressaisir cette singularité ?

Je crois que c'est un mélange de plein de choses. En tout cas, la question de la dignité de l'enfant s'est posée depuis le tout début. C'est pour ça qu'Eya ne pleure pas beaucoup, par exemple. Je ne voulais pas lui donner une position de victime, en partie parce que je suis aussi passée par là et que je ne me suis pas sentie comme telle. Quatre ans avant le tournage du film, un ami a perdu son grand-frère et leur petite sœur avait 12 ans à ce moment-là. J'étais présente à l'enterrement et j'ai été frappée de constater à quel point elle me ressemblait au même âge. Elle était tellement plus digne que certains adultes. J'avais déjà tourné mon court-métrage mais je ne pensais pas que Têtes brûlées puisse devenir un jour un long. En tout cas, quand j'ai commencé à écrire, je me suis rappelé de ce moment-là, et je me suis promis de bien représenter ces enfants qui traversent un deuil parce qu'ils sont beaucoup plus tributaires d'une question de survie que les adultes. D'ailleurs, on voit souvent des enfants consoler des adultes. Donc, en effet, mettre Eya dans une position de victime n'avait aucun sens.

Têtes brûlées parvient à retrouver ce qu'on pourrait appeler la magie ordinaire de l'enfance, même si elle est perçue par le prisme du deuil. Eya entretient une sorte de rapport à la magie dans son monde et aux autres, en particulier à son frère.

Exactement. C'est une bonne manière de qualifier ce qu'elle expérimente. C'est pour ça aussi qu'il y a des fois où elle a besoin de danser ou de faire le poirier contre le mur. Rien n'est linéaire. Cela pourrait ressembler à un conte même si c'est la première fois que je pense à ça. Je me suis beaucoup inspiré de mes propres relations fraternelles sans que cela ne paraisse trop idéaliste. Et en même temps, j'ai vraiment vécu les choses comme ça, donc je n'ai pas eu envie d'atténuer la réalité pour faire plaisir aux gens. Votre idée de magie ordinaire convient très bien mais au moment où j'ai conçu le film, je n'ai pas pensé en ces termes.

Quel est l'apport de Safa Gharbaoui, qui incarne Eya, dans la construction du personnage et de cette magie ordinaire de l'enfance ?

Il y a vraiment quelque chose de magique, à nouveau, chez les enfants qui jouent, et cette magie se reproduit ou surgit au moment du tournage. Sur le plateau, il y a eu un avant et un après, et cette transition relève de la magie. J'ai d'abord choisi Safa Gharbaoui parce qu'elle jouait bien même si tu ne sais pas à quoi t'attendre au moment du tournage après seulement trois jours de casting. Cela reste très abstrait. Je l'ai choisie parce qu'elle est super intelligente et que j'ai vu directement qu'elle était très mature. En plus, elle a deux grands frères de 25-26 ans, et même si elle n'avait pas la même relation avec eux que dans le film, elle a grandi dans une famille où ses parents l'ont eue plus tardivement. Safa avait quelque chose d'une mini-adulte. Elle s'est montrée très attentive à tout ce que je lui ai donné comme outils pendant toute la préparation. On avait travaillé, par exemple, avec des poupées, dont une qui représentait son personnage, puis on a fait un portrait chinois de chaque protagoniste afin de voir ce qui était ressemblant et différent. On a aussi beaucoup travaillé la connexion avec les autres acteurs. Safa est donc arrivée sur le tournage avec beaucoup de bagages, elle jouait déjà bien, mais sur le plateau il s’est passé quelque chose d’autre, d’encore plus beau. En fait, il y a des choses qui ne s'expliquent pas et qui finissent par dépasser les essais caméras effectués en amont. Une évolution était visible de jour en jour, et c'est dans ces moments-là qu'elle a beaucoup apporté à la mise en scène.

Comment s'est déroulée la rencontre avec un de vos producteurs, Nabil Ben Yadir ?

Je connaissais bien entendu son cinéma, et surtout Les Barons, qui est quand même un film culte avec lequel j'ai grandi. C'est notre film de famille, on connait toutes les répliques par cœur. Et je m'étais toujours dit, pendant mes études de cinéma, qu'il était l'un des rares réalisateurs bruxellois auquel je pouvais m'identifier sur plein de points. Je ne l'avais jamais rencontré, alors que c'est un petit milieu. Je ne savais même pas à quoi il ressemblait physiquement (rires). Je l'ai rencontré pour la première fois via mon ASBL que j'ai eue pendant sept ans et qui avait pour but de mettre en avant les chaînes de l'immigration à travers l'art et la culture. J'avais terminé mes études depuis quelques mois et j'avais organisé une résidence d'écriture à mon ASBL où j'ai enfin obtenu son contact. Je lui propose de donner un atelier scénario à mes jeunes et il accepte. Quand je le rencontre pour la première fois, tous les jeunes savaient que c'était un de mes réalisateurs préférés, mais je ne me suis pas présentée en tant qu'étudiante en cinéma mais comme présidente de l'ASBL. Quand les jeunes lui ont expliqué que j'étais à la LUCA School of Arts, on s'est mis à parler de cinéma et je lui ai envoyé mon Vimeo où il y avait le court-métrage qui a inspiré Têtes brûlées. Ça s'est passé sans aucune préméditation, surtout que j'étais sur un autre projet qui n'avait rien à voir. En plus, je ne savais même pas qu'il était producteur ! Un mois plus tard, il m'envoie un message pour me dire qu'il a beaucoup aimé mon court-métrage. Il m'a ensuite donné rendez-vous à Bruxelles pour me proposer de le développer en long-métrage. Tout a été très vite.

C'est un peu étonnant de voir Nabil Ben Yadir vous produire au regard de ses derniers films qui sont en tous points opposés à Têtes brûlées. Nous n'avons pas aimé Animals et Les Baronnes. Il a en tout cas eu du nez en vous coproduisant avec Marc Goyens.

Je pense que c’est d’abord le sujet qui a intéressé Nabil. C'est quelqu’un de sensible à la question de la représentation, et je pense que c’est précisément ce qui l’a attiré vers ce projet, indépendamment des genres qu’il fréquente habituellement. Marc Goyens apporte évidemment une sensibilité complémentaire avec son ancrage dans un certain cinéma d’auteur flamand, et la force du film réside peut-être précisément dans le fait d’avoir ces deux regards.

Têtes brûlées n'avait pas de distributeur en Belgique. Vous avez donc démarché vous-même les salles ?

Oui, tout à fait. Ça a vraiment été très compliqué. En fait, au départ, un distributeur s'était engagé à prendre le film, ou du moins il avait formulé une promesse de distribution après avoir lu le scénario. Cela m'a beaucoup aidé au moment de trouver les financements car ce distributeur a un certain poids. Mais quand ils ont vu le film, ils nous ont adressé un des pires retours qu'on a pu avoir, si pas le pire tout simplement. Ils n'ont pas dit directement qu'ils ne l'avaient pas aimé, ils ont dit, par exemple, qu'ils ne comprenaient pas pourquoi Eya ne menait pas une enquête pour trouver qui avait tué son frère. Là je me suis dit qu'ils n'avaient vraiment rien compris au film.

C'est honteux et incroyable d'entendre cela.

Au bout du compte, je me suis dit que ce n'était pas plus mal que ce ne soit pas eux qui aient distribué Têtes brûlées. Ce retour que nous avons eu était révélateur de plein de choses. Cela m'était aussi beaucoup arrivé quand je pitchais le film, même si j'avais l'impression d'avoir été très claire sur mes intentions. Plus cocasse encore : beaucoup de gens m'ont comparé à Adil El Arbi et Bilall Fallah, alors qu'ils font des films d'action...

Et de très mauvais films tout court.

La comparaison avec Adil El Arbi et Bilall Fallah m’a beaucoup étonnée parce qu’on fait des films radicalement différents, et ce sont des collègues que je respecte, tout comme leur parcours. Mais ce genre de raccourci en dit long sur une certaine façon qu’a le milieu de percevoir les réalisateurs d’origine maghrébine, comme si on appartenait tous à la même case. C’est exactement ce type d’essentialisation que j’interroge. Ces retours sur Têtes brûlées imaginaient encore que j'allais faire un film d'enquête ou un thriller. Ces mauvaises histoires nous ont refroidis et on a très peu cherché de distributeur par la suite. Au final, on n'en a tout simplement pas trouvé. Puis la sélection à Berlin est arrivée, où on a reçu deux mentions spéciales. On s'était dit alors que ça allait être plus simple de trouver. Des distributeurs se sont approchés puis se sont retirés. Même chose lorsqu'on a gagné le prix du public au Festival de Gand alors que ce prix offre de l'argent qui va directement dans la distribution. Rien à faire : tous les retours restaient les mêmes. Ils regardaient le film, puis se rétractaient en trouvant que c'était trop niche. On nous l'a ressorti à chaque fois : trop niche, trop triste aussi et, enfin, certains nous disaient qu'il n'y aurait pas de public pour le film. Cet argument a été sorti dès le financement.

C'est à nouveau consternant de vous entendre dire cela alors que Têtes brûlées ne correspond en rien à toutes ces remarques. C'est sidérant alors que tant de films belges francophones médiocres ont trouvé, semble-t-il plus facilement, un distributeur.

En fait, pendant le financement, on m'a fait comprendre qu'il n'y avait pas de public cible parce que le film hésitait entre deux publics : celui du cinéma d'auteur qui pourrait ne pas « s’identifier » à mon film, et celui de la « communauté maghrébine » qui ne se déplacerait pas au cinéma, alors que les choses sont évidemment beaucoup plus complexes. Un journaliste du Knack Focus, qui m'avait demandé pourquoi on n'avait pas de distributeur, partait du principe que c'est nous qui avions fait ce choix tellement une sortie en salles lui paraissait inconcevable. Il m'a ainsi demandé pourquoi on avait fait ce choix radical de ne pas avoir de distributeur, comme si c'était cela qu'on voulait... Bref, après tous ces rebondissements, on n'était pas sûrs que Têtes brûlées sorte un jour.

Puis, le film est passé au Cinemamed en décembre où il affichait complet pour les deux projections. Ils nous ont même dit que c'était la première fois dans l'histoire du Cinéma Palace et du Cinéma Med qu'ils faisaient sold out aussi vite pour deux représentations. Suite à cet engouement, le Palace a proposé de prendre le film. Par ailleurs, mes producteurs ont engagé quelqu'un d'externe pour démarcher tous les cinémas de Belgique. Au final, on a eu 11 salles, certes parfois pour deux projections. En Wallonie, il n'y a eu que le Kinepolis de Liège, sinon, tout le reste était en Flandre. Têtes brûlées est aussi un film flamand, du moins il a été financé par le VAF, donc c'est sans doute pour cela qu'il y a eu plus de salles en Flandre. On n'avait pas de budget pour la promo et ça s'est ressenti lourdement pendant toute la promotion. J'ai pris une stagiaire et on a travaillé pendant de longues journées pendant presque deux mois pour réussir à exister sur les réseaux sociaux. Surtout sur TikTok où la viralité a pris : le film a finalement fait plus d'entrées au Kinepolis qu'au Palace alors que personne n'y croyait au vu du public du Kinepolis. J'étais sûre que le type de communication que je faisais sur TikTok allait toucher une autre cible, et on a réussi. On est restés cinq semaines en salles et je suis très contente.

Combien d'entrées le film a-t-il fait en salles ?

On a fait au moins 5000 entrées, probablement beaucoup plus, je n'ai pas encore tous les chiffres.

Le film aurait mérité une sortie en France. Avez-vous rencontré des distributeurs ?

Nous avons en effet essayé à Berlin. Ils ont été très honnêtes avec nous en répondant que Têtes brûlées était trop religieux et qu'avec les tensions politiques en France, ils ne prendront pas le risque de le sortir.

Encore des excuses bidon alors que bien accompagné, le film aurait pu rencontrer son public.

Oui, je le pense aussi. Franchement, pour moi, la France est le seul regret que j'ai parce qu'il aurait pu faire du bien à beaucoup de personnes. Ce public, on l'aurait trouvé.

Il faut aussi avoir un coproducteur français.

Oui, ça joue aussi, bien sûr. Surtout pour un premier film comme celui-ci, mais c'est tellement rare.

Avez-vous tapé dans l’œil d'autres pays quand le film a été montré à Berlin ?

Non. Après, tout cela était nouveau pour moi. J'ai appris sur le moment. Idem pour mon métier de cinéaste. Berlin a surtout favorisé une ouverture à de nombreux festivals, mais pas forcément pour des sorties nationales. Cela nous a permis de voyager pendant un an sans qu'il n'y ait de suite. Le film est sorti en Tunisie, avant la Belgique, mais c'est le seul pays où il est sorti en salle.

Quels sont vos futurs projets ?

Je n'en ai pas pour l'instant, ni le temps de commencer quoi que ce soit. J'ai vraiment envie d'écrire et je sais quelle thématique j'aimerais aborder, mais un processus de création évolue beaucoup entre le début et la fin. Donc, on verra. Mais en tout cas, j'aimerais approfondir ma réflexion esthétique. Je suis attachée au type de personnage que j'avais mais j'ai maintenant envie de parler d'autres sujets que le deuil.

Est-ce qu'il va être facile pour vous de vous détacher de cette thématique ?

J'en ai en tout cas vraiment envie. Après, on parle toujours de soi, mais je ne veux plus du tout développer quelque chose d'autobiographique. Honnêtement, avec le recul, je me rends compte que je ne savais pas vraiment dans quoi je m'engageais quand on m'a proposé de faire le film. Cela implique forcément un travail sur ses propres traumas et, au bout du compte, cette expérience se révèle difficile. J'ai toujours envie de parler de sujets qui me touchent, mais peut-être de plus loin et avec des personnages qui ne me ressemblent pas du tout. Têtes brûlées reposait sur l'expérience d'une petite fille qui tenait un peu de moi même si j'essayais de mettre de la distance. J'aimerais maintenant me concentrer sur des personnages masculins tout en restant inspirée par des choses que je vois autour de moi ou que j'ai peut-être vécues à différents degrés, mais je ne souhaite plus me plonger dans l'introspection autobiographique au profit d'une autre forme d'écriture. J'ai envie de pouvoir partir d’éléments à 100% fictionnels et faire des recherches sur différents sujets. Bref moins me centrer sur moi-même et voir où une pratique différente de l'écriture peut m'emmener.

 


Entretien réalisé à Bruxelles le 27 avril 2026. Merci au passeur Guillermo Kozlowski de m'avoir conseillé le film.