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Le cinéma documentaire de Werner Herzog

« Le cinéma de Werner Herzog avance en crabe dans le battement dual de ses archétypes, le géant et le nain, le gros bêta visant le soleil par-delà la montagne et l’idiot qui se suffit à en recevoir l’abondance. Il claudique ainsi entre cime et abîme, le plus haut et le tout en bas, en cheminant avec le témoin, le survivant, l’ami qui l’aide à prendre ses distances avec la fascination du démiurge se révélant bouffon bouffi. »

Des Nouvelles du Front, « Échos d’un sombre empire » de Werner Herzog : L’an-archie couronnée

 

« Des témoins, il y en a chez Werner Herzog, et plus d’un. On a déjà une pensée particulière pour ce guadeloupéen qui, allongé dans l’herbe avec son chat tandis que toute la population de Basse-Terre a été évacuée de l’île, attend tranquillement la fin promise par l’éruption du volcan dans La Soufrière (1977). Sa présence même témoigne d’une vision héritée de l’histoire de l’esclavage, et fixée dans la chair de ses victimes et leurs descendants, celle d’une fatalité à laquelle il n’est peut-être pas nécessaire de se soustraire. La présence du fataliste témoigne encore de la témérité romantique du réalisateur qui en reconnaît lui-même la part de pathétique, lui qui est parti bille en tête avec deux opérateurs pour ne rien rater de la catastrophe volcanique qui aura été un événement à la seule condition qu’elle n’ait finalement pas lieu. L’événement est de l’ordre de l’imprévisible, du supplément qui fait exception à la logique réglée des situations. L’événement est ce qui arrive en n’arrivant pas. Cela, Werner Herzog le comprend in extremis en rencontrant l’homme endormi au pied d’un arbre dans l’attente que la mort vienne. Ou, plutôt, qui n’attendrait rien peut-être, souverainement indifférent à la mort promise ou à la vie qui malgré tout continue. Le désœuvrement du fataliste présente ainsi le miroir révélant au réalisateur la part obscure de son activisme aventurier, lui qui a voulu sauter sur l’occasion au risque de sauter dans le volcan en sautant avec lui. »

Des Nouvelles du Front, « Petit Dieter doit voler » de Werner Herzog : Qui témoigne pour le témoin, sinon l’ami ?

 

« On retient encore la magnifique passe de cinq films documentaires tournés par Werner Herzog entre 1990 et 2005, qui ont pour axe pivotant la personne qui témoigne pour la survie dont elle est capable de parler, sa capacité toujours ressaisie à l’endroit même d’une impuissance qui rappelle que le témoignage, pour être réel, est impossible. Il y a le journaliste anglais Michael Goldsmith dans Échos d’un sombre empire (1990) torturé par les bourreaux de Bokassa, il y a la biologiste Juliane Koepcke dans Les Ailes de l’espoir (2000) qui a survécu au crash de son avion au-dessus de la jungle péruvienne, l’avion que devait prendre le cinéaste alors qu’il travaillait au tournage de Aguirre, la colère de Dieu (1972). Le premier parle avec la voix de l’homme qui a trouvé la paix en sachant que l’autre paix qu’il attendait ne viendra jamais. La parole de la seconde est quant à elle factuelle et pratique, neutre et anti-spectaculaire, immunisée contre toute hystérie. Elle et lui parlent, tous les deux témoignent. Il y a encore deux autres exemples, celui de Mein Liebster Feind – Ennemis intimes (1999) et Grizzly Man (2005). Là, c’est Werner Herzog qui témoigne pour les autres. L’acteur fétiche aux colères légendaires comme l’aventurier qui rêvait de vivre au milieu des ours en finissant dévoré par eux sont deux incarnations modernes du berserker qui court dans toute son œuvre, le guerrier-fauve des mythologies nordiques, scandinaves et germaniques dont la fureur sacrée accueille la bestialité indispensable à faire la guerre. Des ennemis parce qu’ils incarnent un personnalité furieuse et surmoïque intoxiquée par un rapport faussé à la nature parce que fantasmatique. Les ennemis sont aussi des amis en ayant déposé dans le trésor des images qui restent des beautés hasardeuses et fugitives, aussi élémentaires et animales que spirituelles et rédemptrices : le papillon invitant Klaus Kinski à danser avec lui ; les ours et renards ayant été un temps les compagnons réels de Timothy Treadwell, victime de son puérilisme. Deux alter-egos démoniaques. »

Des Nouvelles du Front, « Petit Dieter doit voler » de Werner Herzog : Qui témoigne pour le témoin, sinon l’ami ?

 

Le skieur Steiner s'entraîne dans La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner de Werner Herzog
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« La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner » de Werner Herzog : Vol au-dessus d’un nid d’aigle

8 juillet 2026
La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, Werner Herzog le considère lui-même comme l’un de ses ouvrages parmi les plus importants. C’est que s’y joue avec la plus grande netteté, au grand jour de l’albédo que la piste de neige réfléchit, le fait que la mesure est une limite intérieure à l’excès et la grâce a autant besoin de la pesanteur pour s’en émanciper, que de la limite pour ne pas s’y abîmer. Walter Steiner est le maître ignorant que Werner Herzog désire pour border ce qui dans une vie pousse à en déborder le vase. Jusqu’où aller trop loin, à sauter à ski comme à faire des films, est moins une question qu’un problème. Le bois dont nos existences sont faites peut être sculpté ou bien consumé. Le sauteur à ski est le sculpteur de ses projections en l’air, autant que le penseur de ses exclamations – sa clameur d’être. Et le reconnaître en frère, en enseignant comme en ami c’est, pour un cinéaste dont le démon est icarien, aspirer au doux soulagement des anges, moins au sacrifice qu’au saint et son office.
Un paysage désertique imbibé de pétrole dans Lessons of Darkness
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« Lessons of Darkness » de Werner Herzog : La guerre comme matières

8 juillet 2026
Ce que l'on apprend des ténèbres, dans Lessons of Darkness, c'est d'abord leur texture, leur épaisseur, leur consistance. Il ne faut pas y chercher de métaphore : l'obscurité est d'abord matérielle, c'est celle du pétrole qui se répand partout. La guerre du Golfe a laissé derrière elle, dans les plaines koweïtiennes, des puits éventrés par les bombardements, dont le brut jaillit du sous-sol et inonde les terres. Partout, les sols, les arbres, les infrastructures sont recouverts d'un liquide gluant, et les jets qui s'échappent des puits s'embrasent, composant un paysage infernal. La guerre que donne à voir Werner Herzog est d'abord la lutte contre cet ennemi sans visage, contre ces flammes et ces étendues dévastées.
Le portrait de la famille royale de Centrafrique dans Échos d'un sombre empire de Werner Herzog
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« Échos d’un sombre empire » de Werner Herzog : L’an-archie couronnée

20 mars 2026
Échos d’un sombre empire pourrait ressembler de loin à un portrait haut en couleur du tyran Bokassa, à la fois variante centrafricaine d’Aguirre et rétroprojection de l’impérialité napoléonienne. De près, le film de Werner Herzog portera sur ses rémanences, mais aussi sur ses résonances qu’abritent la voix et le corps du témoin, la douceur évanescente de Michael Goldsmith. Il est l’ange dont le cinéaste a besoin comme d’un ami pour s’alléger enfin de sa fascination pour les volcans de soi-même. Bokassa, ce baron de la « Françafrique », succède encore à l’empereur Héliogabale, l’anarchiste couronné et Michael Goldsmith a survécu au cercle de son enfer comme peut bâiller un enfant. Ce que couronne alors Werner Herzog se dirait an-archie : le sans-fondement de l’être dont l’humain a l’oubli pour fonder sa bêtise.
Dieter Dengler dans la jungle dans Petit Dieter doit voler
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« Petit Dieter doit voler » de Werner Herzog : Qui témoigne pour le témoin, sinon l’ami ?

14 mai 2022
La survie, c’est la vie vécue à l’extrême pointe, extrémisée par la proximité de la mort jusqu’à ses limites dont le franchissement est un anéantissement. Le survivant vit en témoignant, le vivant témoigne en parlant comme en ne parlant pas. Quand il est silencieux, le témoin est taiseux et ses silences témoignent pour lui. Le vivant qui a survécu en a-t-il à jamais fini avec la survie ? Dieter Dengler est un témoin : l'homme qui a survécu au pire parle à Werner Herzog qui lui dédie Petit Dieter doit voler (1997). L’homme qui témoigne en faisant preuve d'une extraordinaire prolixité tourne cependant autour d'un noyau d'indicible, un reste irracontable : son désir de voler a eu pour fondation et destination une destruction réitérée. Le témoin est un derviche tourneur dont l’axe de rotation est ce reste-là. Avec l’homme témoignant pour l’ami absent et l'autre ami qui témoigne pour lui en lui dédiant son film, la vie apparaît enfin pour ce qu'elle est en vérité : l'énigme extatique d’un miracle inespéré.
Timothy Treadwell près d'un ours dans Grizzly Man
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« Grizzly Man » de Werner Herzog : Toucher la distance entre caresse et griffe

16 mars 2022
Grizzly Man de Werner Herzog raconte le rêve de Timothy Treadwell d'abolir les différentes frontières qui séparent l'homme de l'animal. Treadwell ne cesse de travailler à réduire cette distance, qui s’incarne de façon très singulière dans la question du toucher. Parvenir à toucher, voire caresser la peau d’un grizzli sauvage devient sa quête ultime, la manière d’abolir enfin toutes ces frontières.