Une Nuit au Salon de l’Érotisme de Bruxelles

Salon de l’Érotisme de Bruxelles : Quand les automates éveillent notre désir

Il n’est plus nécessaire de démontrer que le cinéma se décline et circule sous différentes formes. Le film peut devenir un simple prétexte à des expériences plus larges, à la fois subjectives et sociales : création de communautés de fans, adoration des stars, fétichisme ou encore développement de soi. D’où l’intérêt de s’aventurer au salon de l’érotisme de Bruxelles qui se tenait le premier week-end de mars. L’occasion était idéale de se plonger, en tant que spectateur, dans le monde des images pornographiques et de s’intéresser à leur rapport au réel et à ceux qui les affectionnent. Trois aspects ont ainsi attiré notre attention : la muséographie désaffectée du salon ; les actrices – pour la plupart actives dans le porno francophone – qui arpentaient les allées en offrant leurs « services » ; et enfin les visiteurs qui pouvaient afficher au grand jour leur personnalité et leurs désirs. Nous nous rendons compte assez rapidement que le salon semble réunir une clientèle fidèle composée d’habitués et de libertins. Notre profil d’amateur d’images et de films n’est clairement pas celui qui est visé par les « attractions ». Très peu de ponts sont jetés avec le cinéma, pas de détournements ni de clin d’œil, même dans le merchandising. L’expérience demeure pourtant cinématographique à bien des niveaux. Elle en partage au moins la mise en situation du visiteur qui regarde et désire. Et on retrouve surtout la fascination que peut exercer une star ou une image. Espace, images, spectateurs, actrices : le salon de l’érotisme déploie, comme nous allons le voir, une expérience qui n’a rien à envier au cinéma ou aux performances mettant en scène la relation entre le performer et le spectateur. Avec, au bout du compte, la réalisation d’une étrange expérience : celle de succomber en partie à une image, et plus précisément à une actrice incarnant un cliché et jouant à l’automate enchanteur.

Naïvement, nous imaginions au départ être accueillis par une réplique de la célèbre entrée dans l’origine du monde de Parle avec elle, la relecture érotique de L’homme qui rétrécit de Pedro Almodóvar. Le musée du sexe de New York offre bien à ses visiteurs un mur d’escalade où des pénis servent de prises et un château gonflable aux bords en forme de sein. Le salon ne misera pas sur ce côté ludique potentiel de la sexualité. Pourtant, il veille à ne pas trop s’en démarquer pour conserver l’idée d’une foire ou d’une fête foraine. La grande salle du Brussels Kart Expo est ainsi remplie d’exposants. Certains sont arrivés avec des manèges qui ressemblent à des roulottes mystérieuses, d’autres se sont montrés plus tape-à-l’œil, à l’image de cette longue limousine blanche où le visiteur peut recevoir un show privé. La majeure partie d’entre eux possède néanmoins de simples stands tels qu’on en voit dans les marchés ou dans les foires au vin. Le quadrillage rectiligne de l’espace d’exposition est noyé dans la lumière de projecteurs fluorescents et baigne dans une atmosphère techno racoleuse entrecoupée par l’intervention de showmans. Les seuls espaces d’intimité se situent à l’intérieur des roulottes ou au cœur d’un harem aux fins voiles roses. Le tout ressemble à un grand manège désaffecté qui semble tourner à vide. Il n’y a que du show, un show mécanique que répètent des automates : les showmans et les actrices racolent, les discours recyclent des recettes usées jusqu’à l’os, les « attractions » donnent l’impression que nous entrons dans des mondes sans surprise ni possibilité de changer ce qui est déjà écrit à l’avance. Autrement dit, le salon s’est construit sa propre image. Il semble accomplir la prophétie de Baudrillard : les images – ou les simulacres – ont fini par se substituer à la réalité. Il nous est en tout cas seulement possible, de notre point de vue, d’expérimenter lointainement ce monde par le biais des images qu’il propose.

Un couple au Salon de l'érotisme de Bruxelles
Un couple en apparence libertin main dans la main : quand le désir se manifeste du côté des spectateurs.

Si ce manège est désaffecté et entièrement soumis au règne des images – shows, actrices, gadgets – la manière dont les visiteurs peuplent cet espace renverse l’expérience que nous pouvons en faire. Le spectacle n’est plus alors à voir sur scène ou à l’intérieur des roulottes mais dans le public. Le visiteur devient spectateur, si pas voyeur ou voyant selon les cas. L’étonnante manière qu’il a d’afficher ses désirs contraste avec la mécanique trop bien huilée du salon-manège. Il n’est plus alors question ici d’images qui se montrent, mais de désir. Plus précisément : de l’affirmation du désir. De nombreuses personnes affichent leur « ouverture d’esprit » et leur aptitude au libertinage. On croise surtout de nombreux couples hétérosexuels d’âges et d’origines différents dont la femme est à moitié dévêtue. Certains sont plus à l’aise que d’autres. On peut ainsi repérer la magnifique fragilité dans le regard d’une femme qui ne semble pas être habituée à afficher son goût pour le sexe. Ou, à l’autre bout du spectre, des exhibitionnistes d’une soixantaine d’année passant presque à l’acte au milieu de la foule. Le plus surprenant est le nombre de couples qui se tiennent par la main. Nous nous trompons peut-être, mais il nous semble que moins en moins de gens se tiennent par la main dans la rue, comme si l’espace public était en train de perdre cette habitude. Elle est aussi devenue désuète au cinéma, sauf chez Shyamalan où elle est liée – et ce n’est pas un hasard – aux secrets enfouis des personnages (1) Sur ce point, nous renvoyons à Guillaume Richard, « Advenir » ou les secrets enfouis du cinéma de M. Night Shyamalan, Le Rayon Vert, 24 février 2016 . Ici, au cœur du salon de l’érotisme, elle traduit une émotion visible : le lien et l’amour qui existent au sein de ces couples coquins. Ce n’est pas rien de s’affirmer comme le produit de ses désirs. Le salon offre ainsi à ses visiteurs le possibilité de peupler un nouvel espace sans règle prédéfinie. Le manège mécanique n’est plus alors ce simulacre froid mais un espace temporairement habitable pour le désir. Si nous n’avons jamais su véritablement embarquer, ce n’est bien sûr pas le cas de nombreux visiteurs.

Nous faisions donc fausse route en jugeant trop vite la muséographie du salon. Et plus tard, ce qui devait arriver arriva : nous avons succombé à une image. Il n’y a là rien de honteux, d’anormal ou de grossier. Une image peut vous séduire et vous faire ensuite regretter de ne pas avoir plié. Une vingtaine d’actrices parcourent machinalement les allées du salon pour proposer des shows aux visiteurs. Devant des rassemblements de badauds, elles dansent mécaniquement et sans âme, un peu comme les danses étranges qu’on retrouve chez David Lynch. Nous nous faisons accoster par Nina, qui se présente comme la voix et la présentatrice de Jacquie et Michel(2) On peut par exemple la retrouver sur le site de Jacquie et Michel dans la vidéo intitulée « Le parcours singulier de Nina, 25ans ! ». Son regard bleu perçant et son timbre envoûtant créent en nous le trouble auquel nous nous étions partiellement préparés. Nous tiquons lorsque nous comprenons qu’elle répète les mêmes mots à tout le monde. Rien de plus normal puisqu’elle joue le rôle d’un automate – mais un automate doté du chant d’une sirène(3) Sur le chant des sirènes, voir Jérémy Quicke, « Anomalisa » & « Her » : Le chant des sirènes contemporaines, Le Rayon Vert, 23 septembre 2016 . Elle nous dit alors que c’est une chance unique d’avoir un show privé (dont on ne sait pas le contenu exact) avec une actrice. Posséder une actrice, le temps de quelques dizaines de minutes, le temps d’une cérémonie magique : c’est certainement le rêve de nombreux cinéphiles et d’amateurs de films, qu’ils soient pornographiques ou non. Nous battons en retraite, soudainement déstabilisés par cet automate qu’on pensait incapable de venir éveiller notre désir. C’est seulement le lendemain que nous réalisons être passés à côté du Graal que dissimulait discrètement le manège. Il faut certainement oser franchir les rideaux roses du harem ou faire la queue devant une roulette pour assister à un show lesbien : le grand manège mécanique du salon de l’érotisme crée alors du désir et nous fait aimer temporairement des images.

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Notes   [ + ]

1. Sur ce point, nous renvoyons à Guillaume Richard, « Advenir » ou les secrets enfouis du cinéma de M. Night Shyamalan, Le Rayon Vert, 24 février 2016
2. On peut par exemple la retrouver sur le site de Jacquie et Michel dans la vidéo intitulée « Le parcours singulier de Nina, 25ans ! »
3. Sur le chant des sirènes, voir Jérémy Quicke, « Anomalisa » & « Her » : Le chant des sirènes contemporaines, Le Rayon Vert, 23 septembre 2016
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Guillaume Richard
Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.