Logo du Rayon Vert Revue de cinéma en ligne
Rodolphe Burger et Francis Soetens, les deux flics, en train de parler dans Sainte-Marie-aux-Mines de Claude Schmitz
Interview

Entretien avec Claude Schmitz pour « Sainte-Marie-aux-Mines »

Thibaut Grégoire
Dans ce spin-off à son film précédent, Claude Schmitz suit l'improbable duo de flics formé par Rodolphe Burger et Francis Soetens, lequel l'emmène cette fois-ci sur un autre terrain : Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace. Dans cette enquête détournée - influencée entre autre par Les Bijoux de la Castafiore d'Hergé - Schmitz continue de détourner les pistes et les clichés, en donnant encore plus de liberté à ses personnages et à ses acteurs, tout en cherchant à capter la grâce dans le trivial et à révéler un territoire par ceux qui y vivent.
Thibaut Grégoire

« Sainte-Marie-aux-Mines », un film de Claude Schmitz (2026)

Depuis son premier long métrage, Braquer Poitiers, nous suivons le travail de Claude Schmitz, au cinéma comme au théâtre, et tentons de poursuivre le dialogue avec son œuvre. À l’occasion de la sortie de Sainte-Marie-aux Mines en Belgique, nous l’avons donc rencontré pour la troisième fois, toujours avec l’idée de creuser sa démarche à travers ce film en particulier, le tout sous le regard amusé de Francis Soetens, l’acteur « fétiche » devenu la figure incontournable de ses films et de ses pièces.

 


 

Depuis Braquer Poitiers, il semble y avoir une évolution dans votre cinéma, notamment au niveau des intrigues et du scénario, qui est plus écrit. L'Autre Laurens représentait un peu l'apothéose de cette évolution. Mais Sainte-Marie-aux-Mines se situe entre ces deux pôles-là. Il y a à la fois une intrigue, des éléments très écrits, mais en même temps l'improvisation est très présente et prend parfois le pas sur le reste. Et il y a ces deux policiers qui viennent de L'Autre Laurens mais qui existent ici d'avantage en tant que personnages à parts entières. L'idée était-elle de donner une plus grande liberté aux personnages et aux acteurs, notamment d'improvisation ?

Oui, c'est un peu ça. Ce qui m'avait intéressé dans L'Autre Laurens c'était de pouvoir développer un récit plus ample, avec une dramaturgie plus complexe mais qui, du coup, rentrait dans un cadre de production plus strict. Ça m'a d'ailleurs beaucoup intéressé et j'ai aimé le faire, mais cela entraîne inévitablement des contraintes de production, de temps et d'argent qui laissent moins d'espace de liberté. Il y avait donc une petite frustration en sortant de L'Autre Laurens, car ce qui compte beaucoup pour moi dans la démarche de faire des films c'est aussi d'être là avec d'autres gens en ne sachant pas toujours très bien ce qu'on va faire, et de capter quelque chose du présent sans être coincés dans un plan de travail trop contraignant. Mais je n'avais pas forcément envie non plus de refaire Braquer Poitiers, c'est-à-dire quelque chose où le scénario s'inventait au jour le jour et presque de plan en plan.

Et ce projet-ci se trouve un peu à cheval entre ces deux logiques-là. C'est-à-dire qu'il y avait quand même une sorte de trame que j'ai définie au fur et à mesure de la préparation, mais avec l'idée que le film puisse trouver sa part de liberté pendant le tournage. C'est un projet qui a été fait avec la fameuse enveloppe "Low Budget" du Centre du Cinéma, mais ça n'a rien à voir non plus avec le budget de Braquer Poitiers qui avoisinait les 3000 euros. Pour Sainte-Marie-aux-Mines, on était quand même sur quelque chose de financièrement plus conséquent. C'était donc un endroit un peu intermédiaire, dans lequel j'ai essayé de trouver un équilibre entre la dramaturgie et la liberté.

Dans le film, l'enquête n'est pas vraiment prise au sérieux, même par les enquêteurs, qui vont s'en désintéresser. Francis va lui privilégier une histoire amoureuse et Rodolphe va la détourner pour suivre une autre piste, mener une autre enquête. Cette figure du détournement est présente dès le début dans votre travail : détourner des archétypes, des clichés, détourner des pistes, etc. Et il y a aussi toujours l'idée que rien aboutit jamais vraiment. À la fin de Sainte-Marie-aux-Mines, c'est le mariage de Francis qui n'aboutit pas. Il y a toujours l'impression que c'est impossible de terminer quelque chose, ce qui transparaît dans cette démarche de toujours prolonger les films, de ne pas vouloir les clôturer....

Oui. Déjà, le film est une sorte de spin-off, il est en soi une prolongation. Sur le tournage de L'Autre Laurens, les deux seuls personnages qui étaient continuellement en improvisation, c'étaient ceux de Rodolphe et de Francis. Je leur avais écrit des dialogues parce qu'il fallait bien mettre quelque chose pour être financé. Il fallait qu'il y ait un document. Mais au moment de tourner, ce qui m'intéressait quand ils intervenaient, c'était de retrouver cette liberté, et de capter ce qui se passait entre eux deux à cet instant-là. Donc, en sortant de L'Autre Laurens, je me suis dit que c'était vraiment cet aspect-là que j'avais envie de prolonger. Parce que j'avais beaucoup de plaisir à capter cette alchimie miraculeuse. J'avais l'impression d'avoir un duo qui s'inventait devant mes yeux et dont j'avais envie de suivre le fil. C'étaient les personnages qui m'amenaient ailleurs.

Quand l'expérience de L'Autre Laurens s'est terminée, il y a une porte qui s'est ouverte et qui donnait sur Rodolphe et Francis. La question était de leur trouver le terrain de jeu adéquat, pour laisser leur fulgurances s'exprimer. Et c'est Rodolphe qui m'a proposé de venir à Sainte-Marie-aux-Mines, d'où il est originaire. Il me l'a vendu comme un décor, un lieu étonnant avec une âme. Il m'a parlé de la vallée et de la bourse aux minéraux. Egalement du fait qu'il y a parfois des vols.... Donc que cela pouvait être le début de quelque chose. J'ai donc été sur place et j'ai découvert que c'était effectivement un terrain idéal pour prolonger la dynamique de ce duo. Ce n'est pas tant que je voulais faire un spin-off ou une suite, mais plutôt suivre ces deux personnages, un peu comme Alice suit le lapin blanc. En l'occurence, c'est Rodolphe qui m'a invité quelque part et j'ai décidé de le suivre, pour voir ce qui allait se passer. Ça s'est donc construit comme ça, de façon très intuitive et organique. Mais j'aime effectivement l'idée que les films ou les projets de théâtre puissent ouvrir sur d'autres possibilités de récits.

Ça part souvent du fait de suivre les acteurs ou les personnages....

En fait, ma curiosité intervient quand même pas mal dans mon processus de travail. Et ça part en général d'un signal qui m'est envoyé par quelque chose ou quelqu'un, comme une invitation à aller voir ailleurs. C'est une façon de se déplacer tout en gardant des fondamentaux qu'on va modifier en fonction d'une nouvelle configuration.

Vous évoquez pour ce film une influence de l'album de Tintin, Les Bijoux de la Castafiore. Et c'est vrai que c'est évident lorsque l'on fait le lien. Au delà de l'intrigue de la disparition du bijou, il y a l'idée de faire exister les personnages au-delà de l'enquête, qui n'est qu'un prétexte. Dans Sainte-Marie-aux Mines, on sent que l'important est de faire exister les personnages à travers les acteurs et vice versa. Et au moment de L'Autre Laurens, vous parliez déjà de Dupont et Dupond concernant le duo de flics....

Ce qui m'intéresse chez Hergé et notamment dans Les Bijoux de la Castafiore, c'est la question de l'anti-récit. L'intrigue est effectivement un prétexte à faire exister des personnages et à révéler un territoire. Dans cet album-là, c'est Moulinsart qui est révélé, avec la campagne et tous les gens qui peuplent cet environnement-là. Et ici, c'est Saint-Marie aux Mines qui est révélé. Dans Les Bijoux de la Castafiore, la disparition de ces bijoux devient très accessoire et ne sert qu'à faire exister des relations, des temps morts et des digressions. J'essaie pour ma part de toujours trouver un équilibre entre intrigue et non-intrigue, temps morts et temps forts, digressions et ligne claire. Toutes ces choses-là viennent mettre en tension la narration, sans vraiment non plus la perdre totalement. La narration m'intéresse toujours mais en essayant la plupart du temps de prendre le contre-pied. Dans Sainte-Marie-aux-Mines, tout est anti-dramatique. C'est par exemple le cas de la course-poursuite à la fin, dans laquelle le personnage de Francis sort d'on ne sait où, tel un deus ex-machina. Il y a presque quelque chose de magique qui intervient à ce moment-là, un peu à l'image de la magie qui a opérée sur le tournage de L'Autre Laurens, lorsque j'ai vu ce duo s'inventer sous mes yeux. J'avais imaginé ce duo de flics mais jamais je n'aurais pu attendre une telle alchimie entre ces deux personnes-là.

Rodolphe Burger et Francis Soetens avec les motards dans Sainte-Marie-aux-Mines de Claude Schmitz
© Wrong Men North - ChevalDeuxTrois

Le tout premier plan du film est une vue d'ensemble de Sainte-Marie-aux-Mines et de la vallée, dans lequel la prise de vue tâtonne, se cherche. Le point est fait durant le plan, ce qui résume un peu la démarche du film : le fait de se rapprocher d'un endroit précis, de faire le point dessus pour le mettre au centre du cadre.

Effectivement. C'est un plan qui n'a pas été pensé comme étant le premier du film. mais qui fait partie d'une série de plans de paysages faits par Florian Berutti, mon chef opérateur. Il est parti seul faire deux ou trois plans dans lesquels il cherchait véritablement un cadre. Et quand j'ai vu ces images, je me suis effectivement dit qu'il y avait là toute la démarche du film. Puisque ce film, au-delà de la volonté de donner de l'espace à ces deux personnages, à ces deux personnalités, était aussi le projet de faire un film de territoire. Un peu comme on avait fait pour Braquer Poitiers. C'est l'idée de débarquer quelque part et d'essayer de comprendre comment arriver à capter quelque chose de cet endroit, dans toute sa complexité. On se pose mille questions. Comment est-ce qu'on filme un endroit qu'on connaît pas ? Qu'est-ce qu'on en montre ? Qu'est-ce qu'on en révèle ? Est-ce qu'on joue avec les clichés, façon carte postale ? Ou est-ce qu'on déjoue au contraire la carte postale ? Et ces questions-là, qui se posent normalement avant ou pendant la fabrication du film, sont devenues le sujet même du film.

Sainte-Marie-aux-Mines n'a pas la vocation à devenir un spot pour l'Office du Tourisme, mais il révèle un endroit particulier. C'est une ville dans laquelle il y avait des mines et qui a connu la désindustrialisation, qui connaît pas mal de pauvreté mais qui se ne se trouve pas loin de Colmar, la ville touristique alsacienne par excellence, somptueuse et riche. Et dans la région, il y a la route des vins, et plein d'attrape-touristes en tous genres. C'est pour ça que je voulais aussi montrer le parcours de Francis qui agit comme un touriste en prenant les prospectus au début. Il veut aller vers tout ce qu'il a à voir dans la région mais cela va être déjoué par une sorte d'errance ou de stagnation qui lui fait plutôt découvrir la vérité de l'endroit que ces passages obligés touristiques.

Au moment de la sortie du film en France, certaines présentations ou critiques mettaient en avant l'aspect politique de cette démarche-là. Comment vous situez-vous par rapport à ça ?

Pour moi, il n'y a pas d'acte politique au sens littéral, mais il y a quand même une réflexion sur la question de montrer des territoires ou des personnalités, des types de corps qui soit un peu marginaux, y compris dans le rapport au jeu ou à la narration. Je me rends compte quand même que mes films, en général, ne se situent pas au centre mais souvent à la marge, dans le sens où les personnalités qui y sont présentées, les corps qu'on y montre ou les territoires qu'on y explore ne sont pas forcément ceux que l'on a l'habitude de voir. L'idée n'est pas non plus de glorifier ou d'avoir un rapport folklorique à tout ça, mais simplement d'essayer d'avoir un regard attentif sur des choses, des endroits ou des personnes que l'on voit un peu moins souvent au cinéma. Ça, c'est conscientisé. Mais il faut rester assez modeste aussi par rapport à ça et, justement, le premier plan du film introduit bien cette question-là, celle de comment l'on filme ce genre d'endroit. On n'échappe jamais vraiment à la carte postale ou au cliché. Il y a toujours un moment où on joue avec, tout en essayant de dévier les choses, de les amener vers des endroits moins attendus.

Je vais donner un exemple très concret. Il faut savoir que pratiquement tous les personnages du film sont réellement des habitants de Sainte-Marie-aux-Mines. Personne n'est acteur. Et évidemment, quand je commençais à faire le casting, entre guillemets, les gens nous proposaient d'aller voir telle ou telle personne que l'on me vendait comme une figure haute couleur. Et il s'agissait forcément de tous les hurluberlus de la région. Alors que ce n'est pas vraiment ça qui m'intéresse. Je n'avais pas l'intention de faire un film à la Strip-tease. Je ne voulais pas non plus raconter une région à travers des bizarreries ou des idées préconçues. Je voulais juste montrer ce qu'il y a, c'est à dire des gens normaux qui ont leur vie là-bas. Je me méfie très fort de la collection de monstres ou de gueules, de tout ce côté folklorique. Mais ce que je voulais surtout, c'était passer du temps là-bas et le scénario, même s'il y avait une base écrite, s'est inventé au fil du temps passé là et des rencontres. Les gens que j'ai rencontrés sont devenus des personnages, ils jouent leurs propres rôles. C'est un scénario qui s'est inventé de façon empirique, avec ce que j'ai trouvé sur place, sans chercher à souligner des particularités. Mais évidemment, il y a mille manières de faire un film sur Sainte-Marie-aux-Mines.

Il n'y a en effet presque aucun acteur(1), mais il y a plusieurs catégories de non-professionnels, et dans des registres parfois différents : le duo constitué par Francis Soetens et Rodolphe Burger, qui ont déjà joué ensemble ; le groupe des bikers qui était également dans L'Autre Laurens et qui ont fait le déplacement depuis Perpignan ; puis les gens de la région dont certains jouent une version un peu décalée de ce qu'ils sont dans la réalité. Il y a par exemple Zarkis Mirzoyan, ce restaurateur qui joue une sorte de gangster/trafiquant dans le film....

Dans le cas de Zarkis, il est en réalité devenu son fantasme. Il a été demandeur de ça. Il m'a tout de suite montré sa collection de montres rutilantes, un pistolet, et tout un attirail. En fait ce sont eux qui proposent et je n'ai qu'à tirer le fil. Il y a eu un élan naturel par rapport à ça, ce qui a mené à des choses presque gratuites. En ce qui concerne les bikers, par exemple, je leur ai simplement demandé si ça leur disait de passer nous voir. J'avais envie de les revoir et c'est souvent ça qui me fait faire des films, tout bêtement : réunir des gens, retrouver des personnes et des personnages. Et pour revenir au lien avec L'Autre Laurens, c'est presque une réécriture. Il y a beaucoup d'éléments qui étaient déjà dedans, mais un peu de biais, sur un autre mode. Il y a une enquête et des rebondissements, mais le tout traité sur un mode mineur, dédramatisé. On revoit l'ampleur des enjeux à la baisse, l'enjeu principal étant celui d'être ensemble, tout simplement. D'ailleurs, le film parle beaucoup de ça : comment rester ensemble, ou gérer la séparation.

Par rapport à l'humour et à cette manière de dédramatiser, il y a des moments ou le comique flirte avec la grâce. Je pense par exemple à la séquence où Francis et sa copine, Nour (Samia Lemmiz), visitent un musée à Colmar et se retrouvent devant un grand tableau très beau mais assez kitsch. Et la scène met en valeur à la fois l'aspect majestueux et le côté kitsch de ce qui est représenté, par le dialogue et la mise en scène. La musique vient souligner le sacré mais la réaction de Francis est drôle.

Je pense qu'il y a de toute manière une part mélancolique dans le film. Je le définirais comme ça. Et c'est aussi un film qui parle de la question du rebond. Ou de la résurrection, de la renaissance, pour utiliser des termes un peu plus sacrés. J'avais vu à Colmar le retable d'Isenheim, qui est un des chefs d'œuvre du XVème siècle, qui a ces couleurs complètement psychédéliques et qui peut paraître kitsch, mais qui est quand même extraordinaire. Et pour moi, le film parle de ce moment - que l'on peut lier à la résurrection du Christ - où ces personnages vieillissants essaient de retrouver un second souffle. Ça parle aussi de mon travail, de comment j'essaie de trouver une sorte de rebond. D'ailleurs, cette scène me fait penser à Braquer Poitiers, dans lequel il y avait aussi une scène avec Francis dans une église, qui regarde un vitrail en buvant une Chouffe, le tout accompagné par une musique jouée à l'orgue. C'est à la fois beau et trivial. Il y a effectivement une espèce de tension entre tous ces éléments a priori contradictoires et une forme de grâce qui nous amène ailleurs. La vie qui est beaucoup plus triviale, drôle, bête parfois, peut aussi avoir sa part de poésie. J'essaie de trouver un point de jonction entre ces deux choses-là, parce que je trouve que l'art se trouve à justement cet endroit.

Rodolphe Burger avec un motard dans Sainte-Marie-aux-Mines de Claude Schmitz
© Wrong Men North - ChevalDeuxTrois

Concernant la mélancolie, dans l'interview que l'on avait faite ensemble pour L'Autre Laurens, vous parliez du film suivant - celui-ci donc - en le nommant Spleen-Off....

Oui, tout à fait. Ça me paraissait être un bon titre - de travail, en tout cas - pour d'emblée désigner le film comme un spin-off et déjà y faire entrer cet aspect mélancolique. Mais finalement je me suis dit que c'était trop complexe, trop méta. Et puis, je me suis surtout rendu compte que Sainte-Marie-aux-Mines devenait le vrai sujet du film, au-delà des deux personnages. Et l'idée de faire un film de territoire me plaisait bien. Mais cet autre titre est quand même resté dans ma tête dans toute la fabrication du film, comme une sorte de mantra. On retrouve donc ce spleen dans les deux personnages, puisqu'ils sont tous les deux en fin de carrière et qu'ils sont là malgré eux.

Pour en revenir à l'humour, il y a aussi ponctuellement dans le film, disséminés comme un running gag, des sortes de petits sketchs incarnés par une fausse émission créée pour l'occasion : Chiens et autoroutes, que Rodolphe regarde à la télé quand il s'ennuie seul dans sa chambre au soir. Cela charrie un autre humour que dans le reste du film. C'est un peu plus bizarre, plus ironique. On est dans du 36ème degré.

Ce qui me plaisait là-dedans, c'était de faire un cadavre exquis en mettant en rapport deux choses qui n'ont absolument rien à voir, en l'occurence les chiens et les autoroutes. Et ça n'a a priori rien à faire dans ce film, mais c'est justement ce qui en faisait l'attrait. C'est une digression mais qui a vraiment sa place, au final. C'est effectivement un autre type d'humour, mais je ne trouve pas vraiment que ce soit grinçant ou ironique. Je n'ai aucun discours sur ce genre d'émissions de télé un peu spéciales. Je voulais juste rendre crédible quelque chose qui n'a aucune logique, et de faire en sorte que ce soit traité d'une façon assez naïve, au premier degré, pour ne pas basculer non plus dans un sketch Canal+, dans une mauvaise blague. Et c'est le présentateur, Timo, qui amène cette espèce de candeur, cet enthousiasme juvénile.

L'origine de ces séquences-là n'a aucun sens. C'est né d'une soirée un peu arrosée avec ma compagne où l'on est tombé par hasard sur une émission bizarre dans laquelle on voyait juste des autoroutes, sans rien. Et à un moment donné, il y avait un chien qui passait dans le cadre. Tout le délire sur les chiens et les autoroutes est venu de là. Et je suis également tombé par hasard sur Timo, par des connaissances communes. J'ai vu une vidéo de lui sur les réseaux dans laquelle il commande une fêta et s'exclame face caméra dans un espèce d'éclat d'enthousiasme et de sincérité, "Ich liebe feta", au moment où son plat arrive. J'ai adoré cette énergie très particulière et je lui ai proposé de tourner ça dans le Baden-Württemberg, à côté de Saint-Marie-aux Mines, à la frontière avec l'Allemagne.

Et la façon de fabriquer ces séquences a également été improvisée. On a trouvé des gens pour y participer, via WhatsApp, qui pensaient qu'on tournait un documentaire animalier. Bref, personne ne savait très bien ce qu'on faisait mais ça donne ce truc, qui n'est effectivement pas du tout dans le même registre d'humour et qui fonctionne un peu comme une fulgurance. Mais je suis de toute façon toujours travaillé par la volonté de créer des décrochages. Il faut casser le code qu'on a soi-même créé pour apporter une autre couleur, et puis revenir sur les rails, afin que le film soit continuellement surprenant.

Concluons avec la fin du film, cette scène musicale qui double un peu celle du film précédent, dans laquelle on voyait déjà Rodolphe Burger jouer un morceau à la guitare. Mais là ou c'était très cadré dans L'Autre Laurens, à l'image du film, avec seulement Rodolphe qui entre dans le plan, joue seul au centre du cadre, puis en sort, la scène est beaucoup plus "bordélique" dans Sainte-Marie-aux Mines. Rodolphe joue accompagné, avec toute l'équipe du film qui regarde. La caméra voyage et termine sur Francis en train de rouler une cigarette, puis le suit dehors tandis qu'il s'éloigne du studio d'enregistrement. On sent avec ce plan-séquence que, une fois de plus, vous avez du mal à lâcher l'expérience et les personnages, qu'il y a toujours cette volonté de prolonger le geste, de ne pas s'arrêter.

Il faut savoir que l'endroit où est tourné cette scène est le studio d'enregistrement de Rodolphe Burger, à Sainte-Marie-aux-Mines. Et c'est là que Thomas Turine a composé toute la musique du film. Je lui avais demandé de procéder de la même manière que pour le théâtre. Quand on fait une création, il est là depuis le début jusqu'à la première et compose sur tout le temps de la fabrication et des répétitions. Donc, pour ce film-ci, je lui ai dit de venir avec nous à Sainte-Marie-aux-Mines et de s'établir dans le studio de Rodolphe, de travailler avec tous les instruments qui y sont et de composer la musique en même temps que l'on tournait. Il y avait donc deux choses qui se construisaient en parallèle, et le soir après le tournage on allait écouter ce que Thomas avait composé. J'ai même voulu filmer ce processus pour éventuellement l'intégrer au film, en l'entremêlant à l'intrigue. On a finalement décidé de na pas le faire mais j'ai gardé ce moment de fin, comme une sorte d'ouverture sur autre chose. Et c'était aussi une manière de rejoindre une logique théâtrale, parce que ça se rapproche du cérémonial des saluts à la fin d'une pièce, ce moment où le rideau se relève et que l'on voit l'équipe qui a participé au spectacle. C'est une façon de montrer comment ce film a été fabriqué, et signifier qu'il a été créé in situ, à Sainte-Marie-aux-Mines. Et puis il y a cette chose étrange avec Francis qui part vers de nouvelles aventures, tel un cowboy solitaire.

Concernant ces nouvelles aventures, quels sont vos projets suivants ?

Il y en a deux sur lesquels je travaille. D'abord un film sur la question de l'enfance, et puis un autre projet, qui part d'un rêve que j'ai fait il y a quelques années. C'était tellement étrange comme rêve que je l'ai noté direct directement après m'être réveillé. Ce qui était surtout bizarre c'était que c'était forcément onirique mais qu'en même temps cela formait une histoire assez cohérente, avec un début, un milieu et une fin. J'y suis revenu régulièrement, au point même de contacter Pacôme Thiellemant - qui a beaucoup travaillé ces questions liées au rêve - pour lui en parler. Il avait vu mes films et me semblait être la bonne personne à qui raconter ce rêve. Après coup, il m'a confirmé qu'effectivement, il y avait quelque chose à creuser là-dedans. Il m'a conseillé d'écouter mon rêve, parce qu'il avait quelque chose à me dire. J'ai encore laissé un peu reposer, mais là j'ai sauté le pas et j'ai vraiment commencé à travailler dessus. J'ai donc commencé à développer un scénario autour de ce rêve, qui serait dans une forme très différente de ce que j'ai fait auparavant. Mais il y aurait quand même des récurrences avec mon travail précédent, notamment un appel à Alice au pays des merveilles et De l'autre côté du miroir, et aussi un personnage de garagiste qui revient.

Mais à côté de ce projet-là, très écrit, j'ai aussi envie d'en lancer un autre en parallèle, qui serait plus léger, avec des moyens plus réduits. La question d'un geste spontané m'intéresse quand même encore beaucoup. Je suis donc continuellement à la recherche de quelques euros et d'un bon cadre qui me permette d'essayer de faire quelque chose. Parce que les processus de production sont tellement lents et compliqués que l'on peut facilement se retrouver bloqué au stade du développement durant plusieurs années. Et j'ai l'impression qu'il faut aussi pouvoir se confronter à ce qui se passe au présent. Laisser la place à la vie, aux opportunités et aux invitations. Pour le moment, j'attends la bonne invitation.

 


Entretien réalisé à Ixelles le 2 juin 2026.
 

 

Poursuivre la lecture autour de Claude Schmitz

 

Notes[+]