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Lucie (Lucie Debay) en armure et sur son cheval dans les montagnes dans Lucie perd son cheval
Rayon vert

« Lucie perd son cheval » de Claude Schmitz : Faut pas perdre le film

Thibaut Grégoire
Dans ce film coupé en deux, chamboulé et disparate, Claude Schmitz, tout comme son personnage Lucie, s’en tient néanmoins à une devise qui semble devoir présider à la construction de sa filmographie en devenir : « Faut pas perdre le fil ». Aux nombreuses questions qui restent en suspens chez le spectateur à la fin de Lucie perd son cheval, Claude Schmitz répond sans tergiverser, tout en promettant une suite qui permettra peut-être d’y répondre encore un peu mieux ou, au contraire, de les prolonger et de les complexifier.
Thibaut Grégoire

« Lucie perd son cheval », un film de Claude Schmitz (2021)

A plusieurs reprises lors de Lucie perd son cheval, la Lucie du titre (l’actrice Lucie Debay) se répète une phrase comme un mantra : « Faut pas perdre le fil ». Et cette phrase pourrait très bien s’adresser au spectateur, tant le film de Claude Schmitz est « déroutant », dans le sens où il met le changement de route, la bifurcation, en son centre, quand bien même il exhorterait par l’entremise de son personnage principal de ne pas dévier et de rester sur la même ligne. Au début, Lucie est montrée dans un environnement familial, auprès notamment de sa (vraie) grand-mère et de sa (vraie) fille, au moment où elle s’apprête à partir pour faire son métier, à savoir endosser un rôle. Ensuite, plus qu’un rôle, c’est un costume et tout un attirail qu’elle revêt, puisqu’elle part en armure à dos de cheval, à l’aventure dans la nature. Après avoir perdu son cheval, elle rencontre deux autres « chevaleresses » sur son chemin et fait un bout du voyage avec elles quand, soudainement – et assez abruptement dans le film –, les trois femmes se réveillent dans les coulisses d’un théâtre. Commence alors un autre film, dans un autre décor, avec d’autres enjeux. Mais Lucie – plus que les deux autres chevaleresses – semble être restée bloquée mentalement dans le premier film, ne déviant pas de sa quête : retrouver son cheval et continuer son chemin.

Il y a d’autres « mantras » qui traversent Lucie perd son cheval, des phrases énigmatiques qui apparaissent comme telles et constituent même parfois un « running gag ». Et ces phrases ont comme point commun d’être à l’impératif, de confier une sorte de devoir à celui qui la dit ou à celui qui l’entend. Lucie dira par exemple à propos de son départ loin de sa famille, sans sa fille : « Il faut partir seul ». Puis, à de nombreuses reprises, l’un des hommes du théâtre où se réveillent les chevaleresses dira : « Le théâtre, c’est de la merde. Faut juste être là. ». Mais si la première de ces maximes est compréhensible en tant qu’auto-persuasion serinée par une actrice qui tente de légitimer pour elle-même un départ qu’elle regrette peut-être un peu, la seconde sort de nulle part et reste sans explication, même après avoir été répétée ad nauseam, relevant dès lors plus du gag et de l’humour absurde. Mais le véritable mantra de Lucie, celui qu’elle se répète au moins trois ou quatre fois sur toute la durée du film, ce « faut pas perdre le fil », semble démontrer que, quand bien même Lucie perd son cheval semblerait déstructuré, cassé, coupé en deux, il y aurait tout de même un même fil qui le traverserait du début à la fin, attestant par là peut-être de sa cohérence, et d’une certaine forme – malgré tout – de « linéarité ». Ce fil, ne serait-ce pas tout simplement Lucie elle-même, elle qui ne veut pas dévier de sa quête, et qui refuse d’être coupée en deux ? Dans l’une des premières scènes de la seconde partie du film – dans le théâtre, donc –, le régisseur Francis fait visiter les coulisses à ce qui semble être son nouvel apprenti ou assistant. Il lui montre notamment des câbles métalliques soutenant des plots volumineux et pesants, disant que si l’un de ces câbles « pétait », l’on pourrait être coupé en deux. L’un des câbles du film – peut-être l’un de ceux de son réalisateur – ayant visiblement « pété », celui-ci se retrouve donc coupé en deux mais, en son sein même, l’un de ses éléments est resté intact, indivisé. Lucie n’a pas été touchée par la scission.

Hélène Bressiant, Judith Wiliquet, Lucie Debay dorment sur la scène du théâtre de Liège dans Lucie perd son cheval
© Claude Schmitz (claudeschmitz.be)

Il ne faut pas perdre le fil, effectivement, et cette recommandation est également faite, indirectement, au spectateur, lui qui est amené à se perdre dans les dédales d’un film chamboulé, cassé en deux certes, mais surtout disparate, peuplé de bizarreries et trop plein de choses parfois absconses ou biscornues – parmi elles, une plante qui fume… À la forme déjà déroutante de Lucie perd son cheval s’ajoute toute une série de notes d’intentions et de références culturelles intra ou extra-filmiques, venant en parasiter la réception. En plus de la citation directe de Perceval à travers les lettres mises en évidence au début du film par un jeu de couleurs, dont celles du titre – « Lucie PERd son ChEVAL » –, et du Roi Lear de Shakespeare, pièce répétée dans le théâtre où se réveillent les chevaleresses, s’ajoute en note d’intention celle d’Alice au pays des merveilles, que donne allègrement Claude Schmitz en interview, comme un indice de plus pour décrypter son film.

Étant donné que Lucie perd son cheval fait partie de ces films qui peuvent laisser perplexes ou qui, en tout cas, ne répondent pas à toutes les questions qu’ils posent, le spectateur curieux est tenté de chercher des réponses en dehors du film. Et Claude Schmitz n’a pas été avare de quelques-unes de celles-ci lors d’un échange ayant suivi la présentation de son film au Brussels International Film Festival (BRIFF). En plus de l’explicitation limpide du concept de « chevaleresse », à mettre en parallèle avec le métier d’actrice – les acteurs comme les chevaliers dépendant souvent d’un seigneur qui leur donne une quête à poursuivre, tout en restant fidèle à certains idéaux, contrairement aux mercenaires par exemple –, Claude Schmitz a évoqué la genèse du projet. Au départ, le film n’en était pas un, puisque toute la première partie – en extérieur – était la partie « filmée » d’un spectacle vivant (Un royaume), créé par Claude Schmitz au Théâtre de Liège entre les deux confinements. N’ayant pas pu emmener le spectacle en tournée, Schmitz et le théâtre ont décidé de lui donner une seconde vie, une prolongation, par l’intermédiaire d’un film, et la seconde partie de celui-ci – la partie « théâtre » donc – est une sorte d’adaptation au médium « cinéma » d’un matériau de base destiné à la représentation scénique.

Il ne fallait pas perdre le fil, et ne pas perdre la trace de ce qui avait été créé, de ce spectacle qui a été à peine joué à la veille du reconfinement – même s’il va selon les dires de Claude Schmitz être repris d’ici peu. La volonté de ne pas perdre ce spectacle s’est transformé filmiquement en la prolongation du geste de cinéma qui avait déjà présidé à la réalisation de la première partie du spectacle, celle dans laquelle Lucie perd son cheval. Et aujourd’hui, Claude Schmitz semble vouloir ne pas perdre non plus ce « film », ne pas interrompre le geste, puisqu’il dit avoir déjà tourné une suite, avec Lucie Debay, sa fille, sa grand-mère et Francis Soetens (l’acteur fétiche de Claude Schmitz, figure déjà marquante de son précédent long métrage, Braquer Poitiers, et qui joue ici le régisseur du théâtre), et vouloir y « retourner » tous les deux ans, retrouver son amie Lucie, voir grandir sa fille, etc. Comme son personnage Lucie, Claude Schmitz semble ne pas vouloir perdre le fil, vouloir constamment prolonger le geste, créant ainsi une forme de fluidité entre ses films, ses pièces et même sa vie. Sa filmographie en construction s’annonce d’ores et déjà comme un labyrinthe foisonnant dans les dédales duquel le spectateur sera sans doute amené à se perdre souvent, tout en gardant en tête cette consigne : « Faut pas perdre le fil ».

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