Rowan Atkinson, entre Bean et Black Adder : L’Art de la Fourberie

Rowan Atkinson : un destructeur au double visage

Ressortir du placard Rowan Atkinson avec un troisième film des aventures de Johnny English, sept ans après le second volet de la saga (Johnny English, le retour, 2011) et onze ans après celui des films Bean (Les Vacances de Mr. Bean, 2007), avait de quoi étonner, tant par son anachronisme que par l’évolution que connaît le système hollywoodien depuis le début des années 2000. Non pas que Rowan Atkinson soit ringard – loin de là, nous le verrons – mais ses personnages phares (Mr. Bean, Black Adder et Johnny English) proviennent d’un autre autre temps. Celui, par exemple, des diffusions sur les vieilles TV cathodiques du triste et solitaire Noël de Mr. Bean dans les années 90. On ne peut donc que se réjouir de voir revenir cette figure emblématique de la comédie, de surcroît dans nos salles !, et de constater que rien n’a changé : Rowan Atkinson reste fidèle à lui-même, envers et contre toute tendance. Il est toujours aussi malicieusement old fashioned, puéril et intelligent, innocent et méchant, vaniteux et égoïste, à l’image des trois personnages cultes qu’il aura incarnés sur le petit et le grand écran depuis plus de trente ans. C’est donc d’abord Rowan Atkinson qui revient : un mode d’être à plusieurs facettes où tous les personnages qu’il interprète se fondent les uns dans les autres. Il n’y aurait pas de Johnny English sans Mr. Bean ni Black Adder, et inversement. À cette personnalité cristalline s’ajoute une autre influence généalogique décisive, surtout dans le cas de la saga Johnny English, qui n’est autre que celle de Jacques Clouseau, interprété par Peter Sellers dans la série des Panthère rose, que Rowan Atkinson s’approprie à sa façon pour la mettre au service de son art de la fourberie.

Si le retour old fashioned de Rowan Atkinson nous réjouit autant, c’est parce qu’il permet aussi d’apporter – paradoxalement ! – un peu de fraîcheur dans la comédie contemporaine. Faire revenir un grand comique fidèle à lui-même, qui ne s’adapte en rien aux pratiques mainstream de notre époque et aux dilemmes qui l’accompagnent, offre la possibilité de parler de la comédie autrement et à mille lieues des questionnements actuels qui semblent circonscrire le rire à ces minces enjeux : peut-on rire de tout ? Quelles sont les limites à ne pas dépasser ? Jusqu’où peut aller la liberté d’expression ? La tendance actuelle est de faire rire avec la religion et le racisme, de titiller les tabous, d’oser dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ou de jouer au petit malin dans des chroniques matinales en tirant à tout-va sur des ambulances. Ce sont les « formes de vie ricanantes » dont parle Bruce Bégout (1) Dans un post Facebook, il dit ceci après le décès de Philippe Gildas : n’a jamais aimé Gildas, n’a jamais aimé Canal +, n’a jamais aimé cette sauce du fun qui se mêle de tout, de politique, de culture, d’art et du monde, n’a jamais aimé cette manière de tout noyer dans le divertissement, de décrédibiliser toute parole par le sketch et le buzz, car il voyait déjà dans les années 80 ce que cette formule nous préparait : la disqualification du sérieux, le goût du n’importe quoi et de la dérision comme mode de vie. Trump vient de là, de l’infotainment qui vire au fascisme sous les rires pré-enregistrés. Et que l’on ne me dise pas que cette bouillie représentait l’ouverture d’esprit et le sens critique car ce n’était pas le contenu du message qui importait alors, chers enfants de McLuhan, mais le medium omnipotent fait de paillettes, de jets de chantilly, de cascades, de pets et de surréalisme version Havas et Vivendi. . Il faut franchir les limites, mais habilement. Il faut choquer mais sans pour autant faire déguerpir le public. Il faut même se persuader que les mots tranchants vont faire changer les mentalités. Ce comique-là est justement malade de sa propre incapacité à ne pas savoir dépasser son mode d’expression. Ceux qui le portent (90% des comiques actuels ?) ressemblent à des hyènes qui se contentent de regarder passivement l’homme et le monde en le jugeant. Parmi ceux qui officient à l’écran, très peu d’entres eux parviennent à mettre leur corps au service du monde et à penser le rire en interaction avec celui-ci. Rares sont ainsi les véritables découvertes au sein de cette meute racoleuse, rares sont les nouveaux modes d’être qui surgissent. Et lorsqu’il y en a, il leur faut peu de temps avant de glisser, même légèrement, sur les pentes de ce rire mainstream et cynique à plusieurs têtes où ils abandonnent la singularité du comique qu’ils avaient inventé(2) Le cas du film Problemos d’Eric Judor est un bon exemple. On retrouve au casting Blanche Gardin (dont le jeu sur scène reste certes facilement récupérable) et Monsieur Fraize (qu’on reverra ensuite dans Au Poste !), deux comiques qui ont fait leur preuve dans le stand-up en inventant des postures singulières que Judor n’exploite pas dans son film.. Dans ce contexte, le retour généreux de Rowan Atkinson dans Johnny English contre-attaque ne devrait pas passer inaperçu, lui dont le comique se fiche pas mal de l’actualité, des religions ou de la couleur de peau.

Johnny English en professeur qui enseigne son savoir

Une polémique qui touche à la manière dont le rire se pratique aujourd’hui a pourtant paradoxalement rattrapé l’acteur en août 2018. Lui qui s’est toujours tenu à l’écart de ces questions – pour notre plus grand bonheur – est tombé dans le piège tendu par ceux qui considèrent la mise à l’épreuve de la liberté d’expression comme le terrain de jeu principal de la comédie. Dans une tribune pour le quotidien anglais The Times, Rowan Atkinson a ouvertement défendu Boris Johnson après que ce dernier ait comparé la burqa à une boîte aux lettres (3) Les mots précis sont les suivants : « Sir, As a lifelong beneficiary of the freedom to make jokes about religion, I do think that Boris Johnson’s joke about wearers of the burka resembling letterboxes is a pretty good one. An almost perfect visual simile and a joke that, whether Mr Johnson apologises for it or not, will stay in the public consciousness for some time to come. All jokes about religion cause offence, so it’s pointless apologising for them. You should really only apologise for a bad joke. On that basis, no apology is required. ». Les réactions ont évidemment fusées. La blague en question ne serait pas drôle puisqu’elle circule chez les adeptes du stand-up depuis des décennies (4) Voir par exemple cet article de Shappi Khorsandi qui pose parfaitement le problème : https://www.independent.co.uk/voices/boris-johnson-burka-rowan-atkinson-joke-islam-free-speech-tory-a8486466.html . Ce ne serait donc pas une bonne blague mais une blague raciste. Ce qui étonne aussi un autre commentateur, Anshuman Mondal, au même titre que nous, c’est que cette défense provienne de la bouche d’un des comiques qui a su mettre fin à l’humour raciste anglais dans les années 80 (5) Anshuman Mondal, Racist jokes return – but ‘freedom of speech’ punchline falls flat : http://theconversation.com/racist-jokes-return-but-freedom-of-speech-punchline-falls-flat-101613 . Dans sa tribune, Rowan Atkinson revendique clairement le droit de rire de tout : à tort ou à raison, cela ne nous intéresse pas et nous laissons cela aux spécialistes. Pour nous, il s’est seulement positionné tristement sur l’échiquier des débats autour de la liberté d’expression alors que nous ne voulions pas le voir s’enfoncer dans ces eaux boueuses qui feraient oublier la singularité formelle du comique qu’il a su inventer. Fort heureusement, Johnny English contre-attaque nous épargne toute allusion à ces débats informels.

Au début de ce troisième épisode, Johnny English n’est plus agent secret mais… professeur ! Le film s’ouvre sur plusieurs cours, qu’on imagine être hors programme, enseignés à ses élèves intrépides. On peut voir dans ce choix une volonté de Rowan Atkinson de transmettre son comique – son mode d’être – aux générations futures. Car évidemment, tous les trucs et astuces qu’il feint d’enseigner finissent par échouer. Implicitement, c’est ainsi une poétique qui cherche à être léguée. Le film dans son ensemble, au fond, ne serait-il pas un acte de transmission après tant d’années d’absence sur le grand écran ? English est bien évidemment sorti de sa paisible pré-retraite afin de reprendre du service pour le pays. Le Royaume-Uni connaît en effet plusieurs attaques informatiques et English s’avère être le seul agent secret dont l’identité n’a pas été dévoilée. Les gags s’enchaînent ensuite avec une brillante inventivité. Ils misent soit – d’une manière peut-être trop attendue – sur le décalage entre le vieil agent secret et les nouvelles technologies (avec cette scène mémorable de réalité virtuelle), soit sur la singularité du personnage inventé par Rowan Atkinson. Johnny English alterne ainsi les mimiques, les déhanchés et la maladresse de Mr. Bean tout en laissant transparaître la fourberie et l’intelligence malicieuse de Black Adder. English prononce par exemple le nom de Bough (Ben Miller), son coéquipier, de la même manière que Baldrick et d’autres noms comportant peu de syllabes. Cet acharnement sur les noms qu’on trouve chez Black Adder est une constante chez Atkinson qui peut parfois faire tenir un gag entier, à l’image de ce sketch mémorable avec Elton John(6) Visible ici : https://www.youtube.com/watch?v=Nl0HqlbX7dc . Dans Johnny English contre-attaque, il n’hésite pas non plus à tirer des fusées lacrymogènes sur un groupe de cyclistes français lui bloquant la route, ce qui n’est pas sans rappeler le plaisir que trouve Rowan Atkinson à taquiner les français, ces mangeurs d’escargots (Black Adder) et d’huitres (Les Vacances de Mr. Bean).

Rowan Atkinson en Mr. Bean
Rowan Atkinson, un destructeur au double visage et l’art de la fourberie par excellence.

Johnny English doit aussi beaucoup à La Panthère Rose. Outre un gag similaire avec une armure médiévale et de multiples similitudes entre les deux personnages au niveau de leur naïveté, leur vanité et leur idiotie (7) Sur tous ces aspects chez Clouseau, voir Laurent de Sutter, Quand l’inspecteur s’emmêle, Crisnée, Éditions Yellow Now, 2016., une réplique curieuse est prononcée par la première ministre (interprétée par Emma Thompson) : « Le pays est en proie au chaos et l’univers vous envoie ». Cette phrase fait certainement référence au célèbre mot prononcé par Dreyfus (Herbert Lom) dans Quand l’inspecteur s’emmêle (A shot in the dark, 1964) : « Donnez-moi dix Clouseau et je détruirai le monde ». Certes, le sens est inversé, mais l’idée reste au fond la même : n’est-ce pas le propre des grands comiques (ou des grandes comédies) d’avoir en leur pouvoir la possibilité de détruire le monde, voire l’univers tout entier ? N’est-ce pas une des façons les plus stimulantes de travailler la comédie en interaction avec le monde ? Pensons à ce que Bruno Dumont vient de réaliser avec Coincoin et les Z’inhumains : si on ne l’avait pas arrêtée (temporairement ?), la série aurait fini par aspirer l’univers tout entier dans son propre chaos, jusqu’à un écran vide de toute présence ? Si chez Jerry Lewis, « le monde de la représentation craque sous le débordement affectif. C’est là tout son génie : les affections ne sont plus soumises à la représentation. (…) Nombre de ses prestations se concluent sur un final potache, long, rappelant un vieux burlesque plutôt maladroit et bruyant. Le corps et les sons qu’il émet ne semblent plus obéir à aucune loi, au point que la démesure devient la règle. Privés du canevas de la représentation, les affections qui les saisissent s’épanchent sans commune mesure, sans même qu’aucun commun ne soit mesurable. » (8) Sébastien Barbion, « La Surprise d’être vivant : Ce que peut le corps de Jerry Lewis », dans Le Rayon Vert, le 26 mai 2018., qu’est-ce que Rowan Atkinson fait craquer ? Pas tant le monde de la représentation ou celui dont se délectent les hyènes, puisque ce n’est pas son terrain de jeu. « Le déchaînement des positions du corps » (9)Ibid. se manifeste chez Bean et English non plus par l’irruption d’affects mais par une impossibilité à s’adapter au monde. Associé à l’inénarrable langue de vipère de Black Adder, le corps de Rowan Atkinson témoigne d’abord d’une volonté de puissance incapable de freiner les destructions qu’elle engendre. Et elle est surtout encline à semer le chaos qu’elle est consciente de pouvoir engendrer. Combien de fois Mr. Bean ne s’est-il pas montré méchant en causant volontairement des problèmes quand il ne les subissait pas à cause de sa maladresse ?

Rowan Atkinson est ainsi un destructeur au double visage. S’il s’inspire de Jacques Clouseau, alias la Panthère Rose, c’est seulement pour construire le versant positif de ses personnages, car ce dernier est d’abord innocent et étranger au chaos qu’il sème. Des personnages de Rowan Atkinson, Johnny English est celui qui lui ressemble le plus car, comme chez l’inspecteur interprété par Sellers, « il n’y a rien sous Clouseau. Il n’est qu’apparence, masque, enchaînement de costumes, et il lui manque quelque chose derrière. » (10)Laurent de Sutter, Ibid., p.28. Or, comme nous l’avons vu avec la présence spectrale de Bean et de Black Adder chez Johnny English, celui-ci ne peut être une pure vacuité ontologique(11)Ibid. ni avoir « une débilité si parfaite qu’on la considère comme une anomalie fascinante, une impossibilité miraculeuse » (12)Ibid., p.66.. Rowan Atkinson crée des personnages qui, dans bien des cas, sèment volontairement le désordre avec une fourberie affichée et non feinte. Et quand le désordre créé ne dépend pas de sa volonté – lorsque les gags cartoonesques sont plus classiques et engendrés par la maladresse – il y aura toujours un fond malsain diffus d’intentions douteuses au départ ou à l’arrivée des actions des personnages. Ceux-ci ne peuvent néanmoins pas se confondre avec la posture des formes de vie ricanantes qui nous agacent tant aujourd’hui : Rowan Atkinson a inventé un mode d’être à part entière, une manière de faire monde, de le retourner et le désordonner sans jamais reculer ni se cacher. Si le génie de Clouseau « tenait dans le fait de son inconscience – ou plutôt qu’il n’y a de police que de l’inconscient, qu’il parvenait à maintenir sauves les apparences auxquelles il était attaché comme un fétiche » (13)Ibid., p.77, celui de Rowan Atkinson consisterait alors dans le fait ne plus rien maintenir du tout si ce n’est le pouvoir de la fourberie et de la destruction lui-même grâce l’intelligence et la conscience de ses personnages. Serait-il alors, de tous les grands comiques, celui qui porte la fourberie – le rire noir de la médisance et une certaine méchanceté non dénuée de ruse et d’élégance – à sa forme la plus extrême ?

Poursuivre la lecture autour de Rowan Atkinson

Notes   [ + ]

1. Dans un post Facebook, il dit ceci après le décès de Philippe Gildas : n’a jamais aimé Gildas, n’a jamais aimé Canal +, n’a jamais aimé cette sauce du fun qui se mêle de tout, de politique, de culture, d’art et du monde, n’a jamais aimé cette manière de tout noyer dans le divertissement, de décrédibiliser toute parole par le sketch et le buzz, car il voyait déjà dans les années 80 ce que cette formule nous préparait : la disqualification du sérieux, le goût du n’importe quoi et de la dérision comme mode de vie. Trump vient de là, de l’infotainment qui vire au fascisme sous les rires pré-enregistrés. Et que l’on ne me dise pas que cette bouillie représentait l’ouverture d’esprit et le sens critique car ce n’était pas le contenu du message qui importait alors, chers enfants de McLuhan, mais le medium omnipotent fait de paillettes, de jets de chantilly, de cascades, de pets et de surréalisme version Havas et Vivendi.
2. Le cas du film Problemos d’Eric Judor est un bon exemple. On retrouve au casting Blanche Gardin (dont le jeu sur scène reste certes facilement récupérable) et Monsieur Fraize (qu’on reverra ensuite dans Au Poste !), deux comiques qui ont fait leur preuve dans le stand-up en inventant des postures singulières que Judor n’exploite pas dans son film.
3. Les mots précis sont les suivants : « Sir, As a lifelong beneficiary of the freedom to make jokes about religion, I do think that Boris Johnson’s joke about wearers of the burka resembling letterboxes is a pretty good one. An almost perfect visual simile and a joke that, whether Mr Johnson apologises for it or not, will stay in the public consciousness for some time to come. All jokes about religion cause offence, so it’s pointless apologising for them. You should really only apologise for a bad joke. On that basis, no apology is required. »
4. Voir par exemple cet article de Shappi Khorsandi qui pose parfaitement le problème : https://www.independent.co.uk/voices/boris-johnson-burka-rowan-atkinson-joke-islam-free-speech-tory-a8486466.html
5. Anshuman Mondal, Racist jokes return – but ‘freedom of speech’ punchline falls flat : http://theconversation.com/racist-jokes-return-but-freedom-of-speech-punchline-falls-flat-101613
6. Visible ici : https://www.youtube.com/watch?v=Nl0HqlbX7dc
7. Sur tous ces aspects chez Clouseau, voir Laurent de Sutter, Quand l’inspecteur s’emmêle, Crisnée, Éditions Yellow Now, 2016.
8. Sébastien Barbion, « La Surprise d’être vivant : Ce que peut le corps de Jerry Lewis », dans Le Rayon Vert, le 26 mai 2018.
9, 11.Ibid.
10.Laurent de Sutter, Ibid., p.28
12.Ibid., p.66.
13.Ibid., p.77
Avatar
Guillaume Richard
Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.