Quelques mots sur l’intelligence de Mr. Bean
Par Guillaume Richard, le 7 Janvier 2016
Pour Le Rayon Vert

Mister Bean

Quelques mots sur l’intelligence de Mr. Bean

Quelques mots sur l’intelligence de Mr. Bean

Bean (1997), le film de Mel Smith

Pourrait-on imaginer que Mr. Bean puisse nous éveiller à l’art ? Une séquence admirable du film Bean (1997) va nous permettre de saisir toute la richesse du personnage que Rowan Atkinson n’a cessé de décliner avec inventivité. Mr. Bean ne doit en effet nullement être réduit à un grand dadet maladroit. Avec ses mots, et un peu malgré lui sans que cela ne soit un hasard, Bean va réussir à dire quelque chose de fort sur l’origine et le sens possible de la pratique du portrait en peinture. Il parvient à nous en dévoiler une des vérités. Cela est rendu possible uniquement par le fait que Bean possède plusieurs facettes complexes, et une grande intelligence, qui sont comme régies par des sonars actifs simultanément pour permettre à tout son être (et le comique qui en découle) de s’adapter aux conditions du milieu dans lequel il se trouve. Cette séquence illustre à merveille cette imbrication, si importante chez Rowan Atkinson, du comique et de l’intelligence.

Bean, « le pire employé que la National Gallery n’ait jamais connu », est envoyé en Amérique en tant qu’expert pour accompagner le présentation du célèbre tableau de James Whistler, La Mère de Whistler. Dans la scène qui nous intéresse, notre imposteur doit faire un speech lors du vernissage et se retrouve alors devant un parterre de gens importants et de spécialistes. On s’attend alors à ce que la frénésie comique du film atteigne son apogée après que Bean ait remplacé l’orignal du tableau, qu’il a lui-même détruit, par une copie qu’il a soigneusement confectionnée à partir d’une reproduction. Or, c’est tout le contraire qui va se produire.

Bean s’avance tétanisé devant l’audience. Il ne contrôle pas son stress, en témoigne ses mimiques faciales et son petit coassement inimitable. Il se met alors à parler parce qu’il n’a pas d’autres choix, lui chez qui la communication passe avant tout par le corps. « Mon travail consiste à m’asseoir et à regarder des tableaux ». Le public applaudit une première fois. Bean semble avoir pris confiance mais continue de faire gigoter son visage dans tous les sens. Son cerveau est en pleine ébullition, cherchant à mettre de l’ordre dans les idées et des mots sur les choses qu’il veut exprimer. C’est là un premier point important : le film va choisir d’accompagner ce passage à la réflexion plutôt que de servir le gag attendu (la révélation de la supercherie) sur un plateau d’argent.

Toujours en pleine gestation, Bean va se réfugier derrière la figure de l’intellectuel au discours stéréotypé. En enfilant ce costume, il pense peut-être trouver un ancrage dans la situation. Il sort un premier commentaire propre au cliché auquel il s’identifie : « Tout d’abord, le tableau est assez volumineux, ce qui est excellent. Parce que s’il était très petit, pratiquement personne ne pourrait le voir ». Il semble se rappeler ici l’attention qu’il portait, plus tôt dans le film, pour le cadre en bois du tableau plutôt qu’à l’œuvre elle-même. Ensuite, il enchaîne avec un autre cliché pour meubler, car il ne parvient toujours pas à trouver ses mots. Il se montre alors soudainement connecté au contexte du marché de l’art, car bien évidemment, nous le verrons, il sait et comprend tout ce qui se passe autour de lui même s’il donne l’impression d’être en dehors des situations. « Comment se fait-il que quelqu’un ait dépensé 50 millions de dollars pour acheter ce portrait ? ». L’ambassadeur, joué par Burt Reynolds, n’y voit que du feu. Bean semble tout à fait répondre à l’attente de l’audience, il prend ses aises et tourne en dérision la situation. C’est là un des traits fondateurs du comique de Bean, qui repose sur son intelligence plutôt que sur sa maladresse ou son ignorance : il va identifier les stéréotypes du milieu dans lequel il se trouve pour en proposer une satire.

Mais Bean ne trouve toujours pas la lumière et continue de tergiverser. Il en vient à l’argument tautologique et joue le jeu de l’empathie : « Ce tableau vaut une fortune car c’est un portrait de la mère de Whistler. (…) Et la famille, c’est important ». Le public continue d’être conquis. Et c’est là que surgit la rupture inattendue, ce moment où Bean parvient enfin à dompter son stress et à exprimer l’idée qu’il cherchait : « Et même si M. Whistler était parfaitement conscient que sa mère était une affreuse vieille taupe, qui avait l’air d’avoir un cactus dans le derrière, il lui est resté fidèle et il a même pris le temps de peindre cet extraordinaire portrait d’elle. Ce n’est pas seulement un tableau, c’est le portrait d’une vieille chouette gâteuse pour qui il avait une immense admiration. Et ça, c’est merveilleux ». Fin du discours, standing ovation du public pour son orateur.

Outre les oppositions un peu faciles que cette scène met en place, ce dernier commentaire de Bean, sous ces allures de grand n’importe quoi, souligne pourtant ce qu’il a senti et compris en regardant La Mère de Whistler. Lui qui s’exprime si peu, si difficilement, et dont les rares paroles prolongent en général les aléas du corps, il parvient ici à balbutier quelque chose qui va révéler la nature profonde de son être, son extrême intelligence. Bean livre un des secrets cachés du tableau de Whistler, alors que les autres personnages-spécialistes du film se montrent incapables de parler d’art. Il suffit des les voir admirer les couleurs maussades de tableaux banals (un paysage campagnard et une scène de chasse), ou de les voir discuter de marketing pour vendre le mieux possible leur nouveau chef d’œuvre, pour s’en convaincre.

Rowan Atkinson dans Mister Bean

Bean dit sans doute ici beaucoup sur le sens et l’origine possible d’un portrait en peinture – l’admiration pour une personne qui agace et qu’on respecte en même temps. Aux yeux d’un novice en art qui découvrirait pour la première fois le tableau de Whistler, et même pour les autres dont nous faisons partie, la réplique de Bean peut amener à percevoir la portée affective du tableau. Elle n’est peut-être pas véridique d’un point de vue historique, mais l’important est qu’elle donne à voir un geste et une intention possible qui seraient à l’origine du tableau, à savoir l’admiration distante et émouvante envers quelqu’un de strict qui vous mène la vie dure. Grâce à Bean, le portrait s’anime, prend vie, dévoile tout à coup sa raison d’être et ce qu’il contient d’affects éternels ; un tableau, outre ses qualités esthétiques, raconte aussi une/son histoire. Ce que Bean a compris et a pu transmettre à son audience autant qu’au spectateur en lui donnant un sens possible, ce qui est déjà beaucoup. Ne pourrions-nous pas envisager de regarder de nombreux autres portraits à la lumière de ce commentaire ? Ne nous révèle-t-il pas un type d’affect qui pourrait être secrètement lié à leurs conceptions ? Bien entendu, un portrait peut être regardé et commenté de multiples façons, et une multitude d’affects différents peuvent en être à l’origine. Ce sont des tableaux parfois austères, difficilement accessibles, dont le sens peut nous échapper.

Bean est donc loin d’être un simplet ou un enfant perdu dans le corps d’un adulte. C’est un être doté d’une perception du monde absolument unique, qui voit, ressent et pense différemment, à sa propre vitesse, peu importe le milieu dans lequel il évolue, puisqu’il va toujours s’adapter et comprendre son fonctionnement. Il suffit aussi de penser par exemple à la séquence où il va remplacer le tableau. Celle-ci n’est possible que parce qu’il a une connaissance minutieuse du musée américain au point de parvenir à déjouer les systèmes de sécurité. Bean sait en réalité beaucoup de choses même s’il le montre peu, comme c’est le cas ici. Si des situations comme celle-ci ne le poussait pas à se révéler, il continuerait à vivre comme il l’entend, selon son propre mode d’être, sans interférer avec le « monde commun » des autres. Bean vit dans une bulle dans laquelle il a inversé ou exagéré les pratiques dites « normales » sans pour autant être coupé du monde. Son univers laisse un étrange sentiment de mélancolie, de tendresse et de noirceur, parce qu’il se situe entre deux eaux.

Si Bean n’était pas une sorte de génie singulier, le comique ne fonctionnerait pas aussi bien. L’hyperbole est l’une des principales figures de style qu’utilise Atkinson. Celle-ci, de type purement beanienne, repose justement sur la connaissance des choses dans le but de les amplifier et d’en surligner les effets, comme lors de la scène du vernissage. Bean ne se trouve jamais là où il devrait être, certes, mais il ne se prive jamais de se moquer des habitudes, des coutumes en vigueur ou de ce qu’il voit. Cette forme d’humour hyperbolique peut aussi servir de refuge face à la panique, elle peut masquer, ailleurs, une tristesse, un étonnement, une bienveillance, l’envie de se moquer ou un humour noir féroce. Bean dispose d’une grande palette d’intensité qui s’adapte à chaque situation. C’est là que réside l’originalité absolue du personnage.

Atkinson use donc d’un humour à plusieurs cordes. On parle beaucoup de l’innocence et de la candeur de Bean, comme par exemple lorsque la fille de son ami David s’enfuit de la maison avec son copain motard ; Bean, descendu au pas de la porte, les salue comme s’ils partaient faire une simple promenade. Est-ce que ce gag fonctionne par un manque d’informations du personnage sur la situation ? Ou par un manque de logique, il ne comprend pas qu’une dispute a éclatée ? Bean semble plutôt avoir bien conscience des problèmes qui occupent le quotidien des « gens normaux », à l’instar de son hôte David. Nous pensons qu’il s’en tient volontairement à distance et qui leur apporte comme réponse, sur un ton parfois caustique, une positivité, qu’il tire d’un mode d’être qu’il s’est inventé de toute pièce. C’est un entrelacs étrange qu’il faudrait un jour analyser en profondeur (peut-être ici). Le fils de David le compare à un extraterrestre, mais il vit plutôt dans un micro-univers très terre à terre, et surtout très conscient de ce qui l’entoure.

Que Bean puisse dire quelque chose d’intéressant sur la pratique du portrait en peinture n’a donc pas de quoi étonner. Nous voyons ici que chez un comique aussi « catalogué » que Rowan Atkinson peut surgir des événements inattendus (la transmission d’un sens possible d’un certain type d’oeuvre d’art, par exemple). Cette scène du tableau, et le film dans son ensemble, autant que le fonctionnement de l’humour chez Bean, méritent encore bien des études pour en saisir toute la portée. Nous en avons donné ici une première approche qui, nous l’espérons, permettra de rappeler que les personnages et l’écriture de Rowan Atkinson font partie des univers les plus intéressants qui soient.

Fiche Technique

Réalisation
Mel Smith

Scénario
Rowan Atkinson (character "Mr. Bean"), Richard Curtis (character "Mr. Bean"), Richard Curtis, Robin Driscoll

Acteurs
Rowan Atkinson, Peter MacNicol, John Mills, Pamela Reed

Durée
89 min

Genre
Comédie, Famille

Date de sortie
07 Nov 1997

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


***

Pour citer cet article : Guillaume Richard, « Quelques mots sur l’intelligence de Mr. Bean », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 7 Janvier 2016, imprimé le 20 June 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/l-intelligence-de-bean/.