Logo du Rayon Vert Revue de cinéma en ligne
Zélie Boulant-Lemesle dans Proxima d'Alice Winocour
Le Majeur en crise

« Proxima » de Alice Winocour : Enjoy the gravity

Sébastien Barbion
À la différence de ses homologues américains saturant l'espace de psycho-drames familialistes, Alice Winocour règle les questions de la pesanteur humaine sur terre : « Proxima » se donne d'abord comme le nom d'une station d'entraînement, ensuite comme une obsession pour les étoiles, enfin et surtout comme le lointain contenu dans ce qui nous est le plus proche.
Sébastien Barbion

« Proxima », un film d'Alice Winocour (2019)

Par où est-ce passé ? Proxima. C’est fait de rien, certainement plus de trois fois, quand à l’opposé une constellation de films spatiaux souffre d’une gravité plus humaine que terrestre : de Gravity à First man en passant par Interstellar, sous les formes multiples du grand spectacle de foire (la 3D de Gravity), de la méduse scientifique (la physique d’Interstellar) du biopic étriqué (Neil Armstrong sous la lorgnette psychologisante de First Man), le cinéma américain contemporain regarde les étoiles au prisme du drame familialiste qu’il voudrait élever au psycho-drame cosmique. Ad Astra, malgré quelques excursions fructueuses en terres mélancoliques, relève lui aussi du familialisme comme régime de représentation hollywoodien Majeur(1).

Tout à l’inverse de cet impérialisme américain qui s’empare de ce qui déborde l’homme – ou ce par quoi l’homme se déborde – en rejouant la carte de la conquête spatiale à ne lire dans les confins et les étoiles que l’écho des troubles familiaux, Proxima fait montre de bien plus d’humilité. Plus de trois fois rien, à ne surtout pas conquérir quoi que ce soit – ni l’espace, ni l’affect qui devrait déjà se faire sentiment (tout ce qui s’étire de la relation conflictuelle au deuil entre père et fils, mais aussi, évolution des mœurs oblige, entre mère-fille, ou même père-fille, mère-fils). L’espace de Proxima demeure insondable, sur la terre comme au ciel, en même temps que les affects qui le traversent ne s’inscrivent sur aucune carte préexistante.

Une gravité sans pesanteur

Sarah Loreau (Eva Green), Mike (Matt Dillon) et Aleksei (Anton Ochievski) constituent l’équipage d’une mission spatiale internationale d’un an. Afin de s’y préparer, ils vivent dans l’espace confiné du centre d’entraînement Proxima. Le film commence par mettre l’accent sur les passions tristes liées à la séparation de Sarah Loreau et de sa fille, Stella. Dans ce contexte, Mike, l’américain, lancera à Sarah : « Enjoy the gravity ». Bien sûr, il s’agit de rappeler à Sarah que – aussi conflictuelle ou difficile soit la séparation – il y a malgré tout cette relation qui se soutient de la gravité terrestre. Il convient d’apprécier au maximum cette pesanteur du sentiment, tant qu’elle est soutenue par l’effectivité d’une relation, aussi conflictuelle soit-elle : « Enjoy the gravity while it last », dirait-on. En plus de cette compréhension purement scénaristique et psychologique des enjeux, il est assez amusant de constater que c’est à l’astronaute américain qu’Alice Winocour prête cette phrase. Comme un clin d’œil ironique, nous y entendons le rapport américain à la gravité, fait de héros, conquêtes spatiales et feu d’artifices. Si gravité il y a, elle sera « enjoyable », grand spectacle, et les astres ne seront jamais que le décor (scenery) tapissant les actions et émotions du héros.

Eva Green et Zélie Boulant dans Proxima d'Alice Winocour
©Pathé Films

Ces deux tentatives de récit n’épuisent toutefois pas ce que peut contenir l’invitation de Mike. On sait à ce moment de la narration que Sarah a toujours eu la tête tournée vers les étoiles. Celles-ci occupent tellement ses pensées – entendons par là que cette détermination d'un personnage ayant la tête dans les étoiles compte à ce point pour les scénaristes (Alice Winocour et Jean-Stéphane Bron) – que sa fille même sera appelée Stella. Si l’on pouvait craindre le retour, cette fois à la française, du familialisme – le film qui ne raconterait que l’angoisse de la séparation, les tourments de la petite fille dont, de plus, les parents ont divorcé – c’est une toute autre voie qu’emprunte Proxima. Alice Winocour ferme d’abord résolument une série de pistes par lesquelles le familialisme répand d’ordinaire sa tristesse, des fermetures assez signifiantes tant elles se donnent en première intention comme un pied-de-nez à tout un cinéma de genre. S’il y a bien mise en scène de l'angoisse de séparation et de nombre d'épreuves sentimentales traversées par les deux protagonistes, Stella contemple par ailleurs avec émerveillement ce qui éclot sous son regard : la reproduction de la lune dans le centre spatial, sa mère qui sort d’une capsule de survie « la première » (ce n’est pas le diable qui se cache dans les détails de Proxima, mais l’émoi le plus simple niché dans le regard et les mots de l’enfant), ses parents qui ont certes divorcé mais ne donnent pas voix au moindre ressentiment alors qu’ils font les idiots le temps d’une photo prise dans un restaurant, les jeux de deux garçons dans une cour publique visés par un télescope pointé vers la terre plutôt que vers le ciel. Stella sourit et s’étonne de ces petites choses qui se passent sur terre, cette autre manière d’apprécier la gravité qui est bien humaine, mais ne l’est peut-être pas « trop » à laisser place à l’éclosion de ces étrangetés, ce proche qui nous est si lointain.

À multiplier ces contrepoints contenus dans le regard d'un enfant sur le monde, hors du psycho-drame familial qui sourd dans Proxima, Alice Winocour rend tant justice à l'épreuve psychologique d'une séparation qu'à ce monde qui la déborde et l'empêche de se faire passer pour le tout du monde. Ce choix du monde et de sa complexité événementielle, plutôt que du familialisme et de son déterminisme thétique, sera encore explicitement souligné par Alice Winocour, à tapisser la chambre de Stella de posters de loups plus que de chiens domestiques : les loups et la meute en finissent, tout deleuziens qu’ils se donnent, avec le chien et sa famille. De la même manière, les chevaux au galop dans la steppe kazakhe se montrent plus sauvages que dociles. Si ce dernier trope tient assurément de l’artifice scénaristique, un moyen de commenter les images, le sourire de Stella devant les chevaux au galop ne manque pas de rappeler celui de Lale à la fin de Mustang, dont Alice Winocour est la scénariste. Il s’agit chaque fois d’offrir la promesse d’un monde nouveau : la ville démocratique et tolérante irradiant le visage de Lale dans Mustang, les constellations nouvelles qui n’en finissent pas de naître sous les yeux de Stella.

Proche et lointain à la fois

Alors par où est-ce passé, ce Proxima ? Cet affect fort qui n’a pas besoin des trompettes d’Hollywood ? Justement par rien, si ce n’est une communauté de regards unis dans la contemplation de ce qui toujours déborde. Une communauté qui ne repose pas sur la reconnaissance d’identités partagées, mais tout ce par quoi celle-ci méritent à nouveau d’être interrogées, à commencer par celles qui appartiennent à la cellule familiale.

Lars Eidinger dans Proxima
©Pathé Films

La fusée qui décolle sous l’œil des protagonistes du film raconte cette histoire. Peu de bruit, toujours une bande son feutrée si loin de la pompe ordinaire du drame spatial. Au plus près de Stella et de son père, à travers leur regard, nous voyons s’éloigner cette fusée jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un petit point lumineux, étoile parmi les étoiles. Entre l’émerveillement de la petite fille et la larme de l'adulte, un même affect s’exprime : une fois encore il y a là quelque chose de trop grand pour nous, quelque chose qui déborde de toutes parts ce que peut, a pu, un homme jusqu’alors. Une fois de plus l’incroyable se produit, une fois de plus un récit sera à produire, qui obstinément remet en question ceux qui l’ont précédé. Cette fusée qui s’éloigne sous ces regards, c’est la matérialisation esthétique de l’étonnement devant l’impossible et l’incroyable qui exigent de nous une réaction, tout autant impossible que nécessaire. Une vie qui s’étonne, sans bruit, sans fureur, stupéfaite, à refaire. À comprendre ces débordements depuis l'économie familialiste, c'est celle qui n'aurait été que mère, celui qui n'aurait été que père ou ex-mari, celle qui n'aurait été que fille de, qui tous dans le même temps sont démis de leur fonction : ce qui se passe là déborde tout drame familial, toute détermination d'une fonction ou d'un rôle à jouer dans quelque théâtre familial que ce soit. Proxima, en plus d'être une station d'entraînement ainsi que l'étoile la plus proche de la terre après le soleil (Proxima Centauri), serait enfin cela : l'étrangeté du plus proche, aussi lointain que toute constellation d'étoiles, matérialisée dans l'étrangeté d'une langue latine qui nous est tant proche (elle fait partie de notre histoire) que lointaine (elle s'étudie comme un objet poétique n'ayant plus aucune valeur d'usage). Le plus proche sous la lorgnette du lointain, la famille hors de tout théâtre familialiste – pour une histoire grosse d'avenir.

L’espace, ici ou ailleurs, sur terre ou au-delà de Proxima Centauri, se fait alors à nouveau confins, échappe à toutes les formes de conquête à l’américaine (conquête spatiale avec planté de drapeau ou astéroïdes explosés, conquête affective avec deuils ou conflits sentimentaux résolus, conquête psychologique avec la naissance ou la résurrection de personnages héroïques ou apaisés), simple question adressée à l’étonnement d’une communauté contemplative – contemplation de questions métaphysiques posées à ras du sol, plus que de la gravité humaine, qu’elle porte le drapeau triomphant de l’héroïsme ou le poids œdipien du familialisme(2).

Poursuivre la lecture : Dans les étoiles

Notes   [ + ]

1. Là-dessus, lire Des Nouvelles du Front cinématographique, « Ad Astra de James Gray : Per monstra, père monstrueux », Le Rayon Vert, 11 octobre 2019 : « Aller à la rencontre extraordinaire de l'autre intelligence venue d'ailleurs ou bien se projeter dans les confins (inter)galactiques, c'est donc finir toujours par retomber sur papa-maman, autrement dit sur ce bon vieil Œdipe, cette mythologie indépassable. La réduction de l'infini cosmique au plus étroit des familialismes, cette idéologie d'origine psychanalytique à laquelle Hollywood ne semble pas prêt de devoir renoncer, comme à la résilience qui en représente par ailleurs le fétiche psychologique et pharmacologique, est une authentique régression en regard des films modèles, 2001 : L'odyssée de l'espace (1968) de Stanley Kubrick, Alien (1979) et Blade Runner (1982) de Ridley Scott, pour lesquels la science-fiction aura quand même offert la grande occasion de relancer en l'actualisant l'interrogation métaphysique à l'ère de la technique qui, si l'on en croit Martin Heidegger, en constitue l'accomplissement paradoxal, catastrophique car aporétique. »
2. Une autre conclusion, déjà été écrite par Des Nouvelles du Front cinématographique citant Franz Kafka et Jean-Luc Nancy, viendrait parachever ce texte : « "Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde" disait Franz Kafka. James Gray y ajouterait aujourd'hui cette variante discrète à l'ère spectaculaire d'un familialisme besogneux et triomphant : "Entre Œdipe et le monde, choisis le monde". C'est ainsi que le cinéaste retrouverait le sens profond du schibboleth "Noli me tangere" : "Voilà ce qu'il en est d’un savoir d’amour. Aime ce qui t'échappe, aime celui qui s'en va. Aime qu’il s’en aille". », op. cit., 11 octobre 2019.