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Ryan Gosling dans son vaisseau spatial dans Projet Dernière Chance
Le Majeur en crise

« Projet Dernière Chance » de Phil Lord et Christopher Miller : L'apprivoisement originaire

Guillaume Richard
Projet Dernière Chance remet la contingence d'Homo sapiens et l'apprivoisement au centre des rouages d'une grosse machine hollywoodienne. L'homme, cet être composé de poussière d'étoiles, est ainsi rappelé à son origine cosmique, mais aussi anthropologique avec la découverte d'autrui qui fait partie de ses gènes. Le précieux secret du film finit malheureusement par éclater comme une étoile en fin de vie. Ses morceaux de matières sont ensuite mis en orbite par le récit beaucoup plus consensuel d'une bromance hollywoodienne réchauffée.

« Projet Dernière Chance », un film de Phil Lord et Christopher Miller (2026)

Dans le vaisseau qui mène Ryland Grace vers l'exoplanète Tau Ceti e, un petit bout de surface sur une paroi est dédié au traditionnel message codé prévu au cas où une rencontre extraterrestre se produirait. Elle présente une image qui se révèle être un cliché : celui de l'évolution de l'homme progressant du singe vers l'Homo sapiens en se redressant au fur et à mesure de sa transformation linéaire. Ce cliché, reproduit aujourd'hui sur des t-shirts, fait partie de la culture populaire. Alors que Projet Dernière Chance revendiquait une certaine crédibilité scientifique (en tout cas beaucoup plus qu'Interstellar de Christopher Nolan qui relevait de la pure fantaisie), par-delà certains artifices de scénario indécrottables (comme celui d'envoyer un novice dans l'espace, Grace s'en indigne aussi d'ailleurs), celle-ci prend un sérieux coup en véhiculant une idée en réalité beaucoup plus complexe. Bien entendu, l'homme descend du singe, et plus loin encore des premiers organismes qui sont apparus lors de l'explosion du Cambrien il y a 540 millions d'années, mais son évolution s'est effectuée de manière buissonnante, avec de nombreuses espèces différentes ayant vécu au même moment, des impasses évolutives et des extinctions, sans oublier le facteur chance et les différentes sélections naturelles, sexuelles et environnementales qui ont favorisé le triomphe actuel de notre espèce. Autrement dit : Homo sapiens aurait très bien pu ne pas exister et le hasard en a décidé autrement. L'image d'une évolution simpliste du singe vers l'homme doit donc être utilisée avec précaution car elle présuppose un récit et une logique qui doivent être rendus à la contingence la plus totale. 

Projet Dernière Chance coche-t-il pour autant toutes les cases du blockbuster hollywoodien simplifiant à l'extrême les vérités scientifiques au nom du spectaculaire ? Retombe-t-il comme un soufflé trop cuit après avoir été grillé par les rayons cosmiques et aplati par la gravité de ses ambitions au final beaucoup plus attendues ? Le film de Phil Lord et Christopher Miller fonctionne jusqu'à la fin de l'apprivoisement de Rocky. Après, il cède progressivement du terrain à l'entertainment pour faire briller les étoiles dans les yeux des spectateurs avec ses multiples incohérences mises au service d'un récit qui, lui aussi, semble être grignoté à petit feu par un micro-organisme de consensualité tout aussi destructeur que l'astrophage. Le film subit un changement d'état, exactement comme dans une réaction chimique où les différents éléments de la formule se trouvent repondérés. À l'instar d'autres blockbusters spatiaux, tel Armageddon de Michael Bay, la composition chimique de Projet Dernière Chance, d'abord harmonieuse et équilibrée, finit par être écrite avec de la guimauve, des métaux (du fer pour sa lourdeur), de l'hélium (le film délire parfois tout en pouvant être hilarant), du magnésium (pour son côté relaxant) et de l'eau (pour les larmes forcées) — nous laisserons le soin aux vrais scientifiques et aux théoriciens du cinéma les plus arides de définir l'exacte structure moléculaire du film à ne pas reproduire dans les manuels de scénario, quelque chose comme FeHeeMgH2o enrobé de sucre dont la formule brute est C12H22O11.

Ryan Gosling en prof devant sa classe dans Projet Dernière Chance
© Amazon - MGM

Pourtant, Projet Dernière Chance fait illusion au moins les deux tiers de son récit avant d'exploser en pleine propulsion. Le film repose essentiellement sur la rencontre entre Grace et celui qu'il nommera Rocky, un être extraterrestre sans visage distinct fait de roche, et leur processus mutuel d'apprivoisement. Ils sont tous les deux venus dans le système planétaire Tau Ceti pour trouver un moyen d'éradiquer les astrophages. Phil Lord et Christopher Miller construisent patiemment la phase d'apprivoisement et d'apprentissage entre deux êtres qui découvrent chez l'autre l'irréductible contingence de la vie, avec ses adaptations, ses bizarreries et ses composantes partagées. C'est la vérité secrète de Projet Dernière Chance et sa plus grande intelligence : être vivant signifie d'abord qu'il y a un travail de l'évolution sur de la matière qui peut faire émerger des formes de vie variées partout dans l'univers. Cet affect, né de la rencontre entre deux formes de vie, offre ce qu'on pourrait appeler une « émotion scientifique ». On découvre dans l'autre ce que la vie et l'évolution sont capables de créer loin de toutes nos certitudes de domination, dont celle qui conçoit l'humanité suivant une ligne du temps s'éloignant progressivement et intellectuellement du singe. En ce sens, et peut-être sans le vouloir, la simplicité de ce cliché qui est reproduit sur la paroi dans le vaisseau de Grace est remise en question par le film lui-même. Homo sapiens n'apparaît jamais aussi fragile que dans sa confrontation avec une vie extraterrestre à laquelle il aurait pu ressembler si l'évolution en avait décidé autrement. Dans ce contexte filmé avec dextérité et humour par Phil Lord et Christopher Miller, Homo sapiens révèle sensiblement sa contingence et le miracle de son existence hic et nunc, tel le composé chimique d'atomes et de molécules qu'il est : de la poussière d'étoiles devenue intelligente dont la rencontre avec autrui fait partie de ses gènes.

Cette redécouverte de la contingence surprend dans un blockbuster comme Projet Dernière Chance où la maîtrise, l’héroïsme ou le patriotisme empêchent habituellement ce type de réflexion, bien que ces motifs reviennent une fois l'apprivoisement terminé et la nouvelle formule chimique à la guimauve entérinée. Devons-nous la belle fragilité du film à Ryan Gosling, acteur et producteur, qui se retrouve dans une position similaire à celle des films de Damien Chazelle et en particulier à First Man auquel on pense par moments ? Projet Dernière Chance ne réussit pas non plus le tour de force de l'extraordinaire Ad Astra (loin de là) qui s'aventurait lui aussi dans l'univers pour découvrir in fine quelque chose sur l'humanité. Chez Phil Lord et Christopher Miller, l'homme redécouvre de manière ludique sa contingence chimique mais aussi anthropologique, tandis que chez James Gray raisonnent une tragédie spirituelle et une terrible solitude. Les deux films pourraient s'emboîter comme le corps et la conscience, et s'opposer comme la noirceur à la lumière, les abysses du vide intersidéral angoissant étant comblées dans Projet Dernière Chance par une joie et une innocence que la redécouverte de la contingence ne réduit étonnement pas. Ainsi, le film ne sacrifie pas tout aux schématismes de l'entertainment : l'apprivoisement passe par l'imitation, la reconnaissance et les premiers réflexes que la nature impose à Homo sapiens ; au commencement, il y avait la poussière d'étoiles, et au début de l'humanité un processus d'intersubjectivité potentiellement commun à toutes les espèces vivantes. Au début du développement de toutes les formes d'intelligence, il y a, semble nous dire le film, l'apprivoisement et ses codes. Autre point fondamental et assez rare pour être souligné : Rocky n'a pas de visage. Comment, dès lors, une rencontre pourrait-elle se produire entre une espèce du genre Homo et une autre forgée dans la pierre ? Le film trouve ses meilleurs moments quand il exploite les aspects les plus improbables dictés par l'évolution à l'extraterrestre, avant malheureusement de l'antropomorphiser pour faire rouler son scénario pétri de guimauve. Humanisée, l'altérité irréductible de Rocky finit par un trop grand effet de miroir à trouver un visage. Le précieux secret de Projet Dernière Chance éclate alors comme une étoile en fin de vie. Ses morceaux de matières sont ensuite mis en orbite par le récit beaucoup plus consensuel d'une bromance hollywoodienne réchauffée.

 

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