
« Prénoms » de Nurith Aviv : Roses errantes, diagonales à tout bouquet
Le cinéma de Nurith Aviv est l’abri d’hospitalité des mots de vérité, ces contre-feux quand le règne planétaire de la communication impose aux paroles d’être tues ou de vanité. On y prend langue dans l’écart des rapports de l’autre et l’avec, qui font bégayer la loi de l’Un en l’ouvrant au plus d’un – plus d’une langue, plus d’une tradition, plus d’un pays. Plus d’un nom aussi et voilà que le prénom fait désormais autrement disloquer les assignations à l’identité unique. Une abondance d’intelligence sensible fait une qualité d’être dans le nouage du pluriel et du singulier. Le chiffre du prénom tient dans l’équation dont l’X est l’innommé, celui d’avant tout nom propre qui est l’impropre et le multiple dont nous sommes de roses errantes le bouquet. Son résultat est amour pour qui s’engage dans la parole en sachant garder le silence ou l’affronter.
Prendre langue et contre-feux
Nurith Aviv est une femme de paroles, son honneur s’arrime à ce plus d’un, celui de l’être singulier pluriel(1). En prenant langue avec ses interlocutrices et interlocuteurs, la cinéaste donne à entendre depuis ce qui se dit tout ce qui fait fourcher la langue, ouverte à la multiplicité disjonctive des identités.
L'entretien est dans ses films le site d’émergence d’un lieu commun, l’écart de l'autre à l'entre qui est l’avec, hospitalier dans l'amitié des singularités(2). Les paroles y tressent un bouquet des qualités d’être. Les voix déposant dans l’oreille la stratification des récits d’une vie susurrent l’innommé dans tout nom, le serment à en dire la vérité depuis l’équivoque du sens, toujours ailleurs, toujours hors-champ(3).
Quand tant de portes se ferment en réclusion exclusive du présent, le prénom est la lucarne ouvrant la loi trinitaire du nom – de l’Un, de Dieu et du Père – sur les lumières du plus d’un – plus d’une langue, d’un pays, d’une tradition, plus d’une façon de disloquer subjectivement l’identité. La plurivocité de l’être s’exprime dans tout plus d’un et, se disant, se montre comme la pensée même en passant catégories et frontières, assignations à la résidence de l’État-nation et fixations identitaires.
Quand tout brûle dans l’embrasement du maintenant, puits de pétrole et particules fines noircissant le ciel, il est temps d’allumer des contre-feux dont une fleur est un prénom de lumière – Nurith.
La parole vaine et y répondre
Ce qui nous arrive actuellement, et qu’accentuent les technologiques de la communication, est la distension du lien de la vérité à la parole dont les deux bornes extrêmes sont la vie mutique, bâillonnée, et la parole vaine, logomachie. Les films de Nurith Aviv y répondent. On y parle comme peu de films en sont capables aujourd’hui. Leur responsabilité est engagée dans la forme qu’elle y donne, avec le rituel organisant les séries d’interlocution, la durée des prises et la frontalité des plans. La fiction s’y invite en faisant poindre depuis l'archive documentaire qu’il y a dans toute parole une multiplicité qui la précède, et déjà les discussions entre la cinéaste et ses ami-e-s et les reprises à en soutenir le dire.
La parole vaine, que dévoie la dilapidation jusqu’à l’épuiser, est un règne détruisant l’écriture et la voix par saturation. Dans Prénoms, à l’instar de tous les autres films de Nurith Aviv, la parole a la nécessité souveraine, incarnée en étant diversement vocalisée et tonalisée, mûrement réfléchie dans la pesée des mots et la tension des plans dont la durée est strictement limitée, quelques minutes seulement. Le cinéma peut alors recueillir le mystère de vivre en être-dans-le-langage. La qualité d’être des personnes parlantes tient aux récits qui les couturent ou dont elles sont les plis, comme aux inflexions, couleurs, tenues et traits qui sont leurs propriétés depuis un fond vaste d’impropriété, tous les événements vécus et non vécus en l’ayant été par des proches, parents ou plus lointains ascendants.
Un mystère est inentamé : que les gens soient tels en parlant avec ce tact-là, cette façon si personnelle, tout l’ineffable de leur charme, quand la langue est pur impersonnel, un plan d’immanence. Des singularités quelconques, alors, telles qu’elles sont exemplaires en ne l’étant que d’elles-mêmes(4).
22/13 = Ahava
Toutes les voies sont possibles et imaginables en ouvrant au chœur du multiple, dans l’écart entre les voix comme à l’intérieur de chacune d’entre elles, leur antre. Nous parlons ainsi en frayant entre les langues (D’une langue à l’autre en 2004, Langue sacrée, langue parlée en 2008, Traduire en 2011). Nous vivons dans l’énigme de la cognition (Poétique du cerveau, 2012) et le mystère des prophéties (Annonces, 2013). Nous surmontons la voix absente dans la signature des mains (Signer, 2018). Nous persévérons dans les vestiges de langues survivantes (Yiddish, 2020 et Des mots qui restent en 2022).
Lettre errante (2024), le précédent film de Nurith Aviv, aura fait souffler plus d’un air à la lettre R, qui l’est de tant de choses en étant de la terre dont nous sommes les passants et passagères. Selon le principe faisant que chaque nouveau film procède du précédent, la cinéaste parie pour l’entrée du prénom, ce seuil dont l’amitié sera l’incarnation. Vingt-deux ami-e-s pour autant de lettres de l’alphabet et treize ont été retenu-e-s pour ce premier film, en attendant un autre plus l’installation qui leur serait intégralement dédiée. Vingt-deux pour recouper l’alphabet hébreu et treize pour déborder la symbolique du douze au nom de l’amour dont la valeur numérique équivaut à 13 – Ahava.
22/13 n’est pas, alors, le résultat arithmétique d’une division, mais le rapport d’un déchiffrement prénominal quand un nom est par tradition ajointé à un autre en ouvrant sur l’ailleurs du nom-du-père – hors l’Un soit le plus d'un. Là où l’amour est l’effraction de l’Un dans l’événement du Deux(5).
Avant le nom, l’autre nom qui peut le précéder dit le multiple, l’impropre plutôt que l’un ou le propre. Jean-Luc Godard s'y était intéressé avec Prénom Carmen (1983) et Nurith Aviv y revient à sa façon, peut-être en retenant déjà le motif du bouquet par quoi s’ouvre tout entretien, fleurs de paroles et d'amitié. Mais il y a aussi l’absente de tout bouque, l’innommé à tout prénom qui en est l'accès.
Avant le nom propre, ailleurs le multiple et l’impropre
En hébreu, la première lettre est aleph, associant le silence à l’infini. La parole commence avec la suivante, Beit, liant le mètre minimal de la poésie orientale à la maison. La lettre A reviendra à la silencieuse depuis son décès en 2019, Agnès Varda dont Nurith Aviv a été l’opératrice, la première du cinéma français avec Daguerréotypes (1975), et aussi l’amie. Avec l’évocation de l’absente, la lettre R fait sourdre le grondement du prénom premier (Arlette) que redouble le patronyme (Varda), mais que sa proximité avec l’hébreu adoucit (varod signifie la rose). C’est la première fleur, l’absente de tout bouquet dont Prénoms est la composition comme Walter Benjamin parlait de son côté de constellation, la rose dont la couleur artificielle sur la photo devient à la fin celle du ciel à l’aurore (et, dans une première photo, on reconnaîtra aussi la fille d'Agnès Varda dont le prénom est Rosalie).
D’emblée, le premier prénom se dédouble, Arlette-Agnès, le nom d’une fuite, dérivation et invention, substitution et réappropriation. Le nom propre est molaire, le prénom plus moléculaire, labile. On peut y jouer, en jouer dans les surnoms et les diminutifs. Le motif ne cessera plus de se répéter.
La lettre H souvent ratée en français du prénom iranien Chowra signifiant assemblée, synonyme de bouquet, en salut à la révolution de 1979. Le passage du polonais Edzio à Édouard pour le psychanalyste balafre l'existence d'un enfant ayant survécu au nazisme génocidaire. La réalisatrice d'origine tadjike Gulya Mirzoeva dont le père, grand poète, était russophile et russophone. Une autre H, celui de Hind Meddeb, pas aspiré à l'école, mais inespéré en lui ouvrant les portes de l'orient. Judith dont le judaïsme d'adoption s'allie avec le trans-féminisme. Le philosophe et rabbin dont le prénom double, Marc-Alain (Ouaknin), n'a jamais été utilisé par ses proches, lui préférant le sobriquet de pupuce. La marseillaise Nathalie pour Gilbert Bécaud et la place rouge du communisme devenue vide. Rym dont le prénom, si mal compris dans son enfance, a forgé son destin en poésie. Sarah surnommée Zara en mémoire de sa grand-mère paternelle, Kanouri du Niger. Tewfik dont la triple prononciation et le W souvent manqué dans la retranscription triangule les rapports du Maroc et de l'Algérie depuis la France coloniale. La professeure chinoise de littérature dont le prénom signifie la lune, comme celui, turc, de la mère de Zeynep, le sien signifiant qu’elle est le joyau de son père.
Un éventail en récits feuilletés et tous ont pour éléments d’interconnexion dédoublements et migrations, réécritures et points de rencontre ou de clivage entre les langues. Le prénom a pour innommé ce sur quoi la parole bute, mythes familiaux, oublis traumatiques et violences historiques.
La diagonale du Z
L’absente de tout bouquet a pour première lettre le A d’Agnès Varda. Pour la dernière lettre, Zeynep Jouvenaux fait entendre une autre absence, toutes les brisures qu’abrite sa voix qui lutte contre les pressions du bégaiement. Nurith Aviv lui fait don d'offrir en cinéma l'espace où Zeynep en figure l’idée. C'est en effet depuis ses accidents, ses déraillements ou ses anomalies, à l’épreuve de l’interruption dans la continuité que la voix peut faire entendre ses conditions de possibilité.
Laura Odello et Peter Szendy ont consacré des pages essentiels au bégaiement dans La Voix, par ailleurs(6). La voix y résonne du pluriel des formes artistiques qui en disloque l’unité. Bégayer donne à philosopher, ainsi Gilles Deleuze au sujet de Sacher-Masoch et Ghérasim Luca. Aristote ne disait-il pas, déjà, que le propre de l’être humain est de bégayer ? Bégayer c’est parler à l’épreuve de l’impossibilité de parler en faisant entendre à l’endroit du plus intime ses points d’extériorité.
L’innommé y est porté à sa limite, quand le nom menace en effet de s’y résorber dans son X.
Le bégaiement est amical, diagonal et générique. Il éclaire les forces qui, du dehors, nous intiment de nous taire, tous les silences qu’il nous faut tantôt garder, tantôt affronter. L’innommé en condition X de nommer l’être singulier pluriel dont nous sommes en diagonale le bouquet – les roses errantes(7).
Notes
