Fiche technique
Réalisation
Marco Bellocchio
Scénario
Giordana Mari, Marco Bellocchio, Stefano Bises
Acteurs
Barbora Bobuľová, Fabrizio Gifuni, Gualtiero Burzi, Lino Musella, Romana Maggiora Vergano
Durée
6 x 60 minutes
Genre
Drame, Thriller
Sortie
Octobre 2026
La télévision se divise entre ceux qui la regardent et ceux qui la font. Et les seconds n’ont pas beaucoup d’imagination sur la façon dont les premiers les observent. L’asymétrie des regards est un pan de cécité, la tache aveugle depuis quoi la télé est organisée qui tient du miroir sans tain. C’est un grand pouvoir en effet que d’exercer la séduction aimantant le désir des gens de fixer la petite boîte où un présentateur officie en maître et, pour les plus volontaires, d’y entrer pour le rejoindre comme de bons élèves appliqués à ne pas démériter à ses côtés. L’erreur judiciaire dont l’animateur de télé Enzo Tortora a réellement été victime en 1983 est un cas d’école pour Marco Bellocchio qui en a tiré une mini-série en six épisodes produite et diffusée sur Arte. Le maître d’école découvre en effet que le tableau noir sur lequel l’officiant fait leçon du marche aux merveilles nationales est un miroir sans tain que l’on peut traverser pour se retrouver tout au fond de la classe – sur le banc des accusés aux côtés des réprouvés qui font le raffut d’enfer de la démence italienne pour lequel il n’avait alors aucune oreille.
Un cas d’école pour les maîtres
La télévision se divise entre ceux qui la regardent et ceux qui la font. Et les seconds n’ont pas beaucoup d’imagination sur la façon dont les observent les premiers. L’asymétrie des regards est un pan de cécité, la tache aveugle – punctum caecum – depuis quoi la télé est organisée qui tient du miroir sans tain. C’est un grand pouvoir en effet que d’exercer la séduction aimantant le désir des gens de fixer la petite boîte où un présentateur officie en maître adulé et, pour les plus volontaires, de pouvoir y entrer pour le rejoindre en bons élèves appliqués à ne pas démériter à ses côtés.
Enzo Tortora était l’animateur vedette d’une émission phare de la RAI : Portobello. Au début des années 80, elle attire plus de vingt millions de téléspectateurs. Son principe ? Faire de l’Italie un marché des quatre saisons. Tout s’y vend et s’y achète, les particularismes régionaux et les talents individuels. Sa mascotte est un perroquet que beaucoup s’escrimaient à lui faire répéter le nom de l’émission inspiré d’un célèbre marché londonien. L’Italie des « années de plomb » est au moins une fête à la télévision. Si Tortora piochait dans l’italianité pour en produire l’imagerie d’Épinal consommable alors par tous les foyers, il ignorait aussi qu’il existe d’autres marchés, d’autres grilles de programmes, d’autres regards susceptibles de le faire sortir de sa boîte pour l’obliger à en intégrer une autre où il perdra tout pouvoir, sinon de souffrir de l’absurdité d’une pareille situation.
Comme chez Albert Camus, l’ab-surdité est une question cruciale de surdité : un maître n’entend pas qu’en démocratie, même pour les mieux protégés ou les mieux lotis, places et boîtes sont interchangeables. Il suffit en effet qu’une liste de noms soit établie pour inverser les positions.
L’erreur judiciaire dont l’animateur a réellement été victime en 1983 est un cas d’école pour Marco Bellocchio qui en a tiré une mini-série en six épisodes produite et diffusée sur Arte après l’avoir été sur HBO. Un maître d’école, l’officiant en télé de la kermesse italienne découvre en effet que le tableau noir sur lequel il fait leçon du marche aux merveilles nationales est un miroir sans tain qu’il traversera pour se retrouver au fond de la classe – sur le banc des accusés aux côtés des réprouvés qui font le raffut d’enfer de la démence italienne pour laquelle il n’avait alors aucune oreille.
Un jeu de boîtes à l’italienne
Marco Bellocchio est un maître qui a la passion des élèves indociles, le goût de l’insubordination qui fut la sienne à l’époque de sa jeunesse maoïste. Nombre de ses films reposent en effet sur la balance des sévérités de l’institution et de l’indiscipline qui finit en consumation d’elle-même, en braquant tout souci de pondération. Un paradigme en est Le Prince de Hombourg (1997) d’après Kleist où la rupture du commandement qui est gagnante sur le terrain militaire est l’objet réglé d’une sanction à laquelle se soumet par devoir celui qui a su pourtant transgresser la règle.
Avec l’affaire Tortora, Marco Bellocchio emboîte au moins quatre grands récits : la fin de la vieille télévision paternaliste (Enzo Tortora mouline pour la télé depuis les années 50) et le changement des préférences médiatiques reléguant en fond de programme la lutte armée d’extrême-gauche, la publicisation retentissante des premiers grands procès anti-mafia et le dysfonctionnement de l’appareil judiciaire avec des juges manipulés par des mafieux napolitains qui s’accordaient alors à dénoncer n’importe qui pour pouvoir s’en tirer. Sur la foi d’un mafieux, dégringole l’officiant télé.
Là où la série Portobello fait œuvre de cinéma, c’est en jouant des boîtes qu’elle mobilise et manipule – un jeu de boîtes à l’italienne, pas aussi subtil et renversant que chez Jean Renoir, mais quand même.

L’emploi des courtes focales évalue d’abord comment la télévision est la version laïque de l’office religieux (les antagonismes sociaux sont suspendus mais avec cette différence remarquable qu’elle réussit à ce que chacun reste chez soi), avant de laisser place à une autre grille de programmes : les prisons (avec barreaux et filets de sécurité) où les mafieux qui rivalisent en repentance et délation préparent et répètent le script qu’ils pourront jouer ensuite devant les tribunaux. Enzo Tortora découvre l’arrière-fond, le ban et l’arrière-ban de la kermesse italienne dont il était le maître de cérémonie : le réel bigarré des révolutionnaires qui jettent l’éponge (l’un joué par le fils du cinéaste, Piergiorgio Bellocchio), des fervents catholiques qui peuvent se revendiquer de Saint François tout en ayant aidé leur mère à mourir, ainsi que des repentis de la Camorra qui se jouent des juges.
Le jeu des boîtes à l’italienne est une affaire de coulissement et d’enlèvement (Fabrizio Gifuni incarne à nouveau le grand homme projeté dans un cagibi, après Aldo Moro pour la série Esterno notte). Si le rôle de Tortora l’invite à jouer un peu trop les martyrs se reconnaissant dans les nonnes se signant devant lui et les agneaux que l’on envoie à l’abattoir, il croise sur son chemin de croix deux formidables diables : Melluso, un petit proxénète au sourire provocateur, et surtout Pandico, un cinglé dont le mélange exquis de ressentiment et de mythomanie est un mélange explosif. Pour une histoire de napperons envoyés à l’émission et jamais reçus, l’envieux qui n’a de cesse de se chercher des maîtres tout en étant continuellement déçu par eux s’acharnera à destituer son modèle.
Psittacisme et ventriloquie
Enzo Tortora se croyait un bon maître ; il est jugé par des hommes qui, sous l’influence de mauvais élèves, le considèrent comme le meneur de la bande. Marco Bellocchio fait avec lui d’une pierre deux coups (le fait divers qui défraya la chronique judiciaire croise l’histoire d’Alice aux pays des merveilles avec celle de Joseph K), dans sa volonté toujours martelée de rendre compte du niveau de délire accablant alors l’Italie, avec ses autorités discréditées, médias et tribunaux, et ses élèves qui les tournent en bourrique. Il n’y a pas que la star de la RAI à être raillée, c’est l’État italien lui-même qui est fustigé, soumis en un vaste charivari par des sales gosses qui ne lui reconnaissent aucune légitimité. La référence aux Fiancés d’Alessandro Manzoni, roman précurseur du rêve politique de l’unité italienne (le Risorgimento), éclaire comme dans d’autres films italiens (Main basse sur la ville de Francesco Rosi) que les fiançailles promises peuvent être longtemps différées, quand elles ne sont pas parodiées par des mafieux qui s’amusent à être les souffleurs de leurs juges.
La grille de programmes a ainsi ses grillés : ceux dont les plombs ont depuis longtemps fondu et puis la cohorte des nouveaux venus. Les fiancés forcés ont la bigarrure napolitaine, Naples se venge ainsi de Rome. Le maître de la grille de la télé en devient le grillé, immolé sur l’autel habituel des victimes émissaires, appareils médiatique et judiciaire. Comment pouvait-il imaginer qu’on le regardait aussi comme une autorité qui pouvait susciter la déception entraînant sa destitution ?
On peut regretter que la culture napolitaine, en particulier la figure de Polichinelle, instruise, avec la bouffonnerie de l’Italie qui la doit aussi à son inachèvement politique. une manière contradictoire de tragédie au bénéfice du martyr Tortora, qui sortira lavé de toute accusation au terme d’un second procès, mais pour décéder onze mois plus tard d’une maladie que la situation aura précipitée. Les rêves qu’il fait la nuit, dont l’un forcément fellinien, n’atténuent pas la perspective tragique le concernant alors qu’il avait un boulevard pour comprendre que l’Italie dont il était le marchand des quatre saisons est un bordel insensé, un asile à ciel ouvert peuplé de délirants à tout vent.
Le groupe de rock progressif à la Jethro Tull qui chante dans la série le hit hippie « Jesahel » ne s’appelait-il pas Delirium ? Le délire est le désir forcené des destituants de toute autorité constituée.
Marco Bellocchio refait en mineur ses meilleurs films (Buongiorno, notte et Le Traître) en intégrant la télévision qui reste une plus petite boîte que le cinéma. En se faisant le perroquet de lui-même, il se reconnaîtrait autant dans les camorristes qui font répéter aux juges les noms qu’ils ont choisis pour sortir de prison, que dans le perroquet de l’émission auquel on s’acharne à lui en faire répéter le titre. Le psittacisme n’est pas que l’affaire de la télévision (son mantra, fixé par Jean-Luc Godard, est « dis ta phrase ! »), mais d’une société entière qui veut s’entendre dire ce qu’elle désire.
Les ambivalences du psittacisme racontent comment l’école où l’on répète pour apprendre peut devenir un cas d’apprentissage à l’envers quand les officiants et maîtres découvrent qu’ils parlent moins à leurs élèves ou à leur place qu’ils sont parlés par eux qui jouissent de les ventriloquer.



