« Broken Flowers » de Jim Jarmusch : La quête de Dissemblance de Bill Murray
Par Guillaume Richard, le 22 Janvier 2018
Pour Le Rayon Vert

Broken Flowers (2005, Jim Jarmusch)

« Broken Flowers » de Jim Jarmusch : La quête de Dissemblance de Bill Murray

« Broken Flowers » de Jim Jarmusch : La quête de Dissemblance de Bill Murray

« Broken Flowers » (2005), un film de Jim Jarmusch

Broken Flowers, neuvième film de Jim Jarmusch, figure aujourd’hui parmi les films les moins populaires de son auteur. Malgré une excellente réception critique et le Grand Prix remporté au Festival de Cannes en 2005, Broken Flowers ne s’est pas élevé au rang de « film culte », à la manière de Dead Man ou Ghost Dog. Une des explications possibles à cette relative indifférence pourrait résider dans les choix qu’opère Jim Jarmusch. Il adopte ici, au détriment des fulgurances formelles de ses films des années 80-90, une esthétique plutôt neutre, qui fait ressembler Broken Flowers à un film indépendant US passe-partout. Si esthétiquement le film peut décevoir, ce qu’il raconte, au contraire, s’avère bien plus complexe qu’il n’y paraît. Broken Flowers pourrait ainsi être à ce jour un des films les plus riches de Jarmusch. Et aussi, peut-être, le plus angoissé, et certainement l’un des plus profonds. On aurait tort d’y voir de la tristesse, du désenchantement, de la mélancolie douce-amère ou même de la coolitude (ce cliché si tenace à la filmographie de son auteur). Le film semble en effet raconter autre chose. En quoi Broken Flowers est-il tout sauf une fable désenchantée ? Que nous dit-il sur l’angoisse de la paternité, la ressemblance et les clichés ? En faisant apparaître à la fin Homer Murray, le véritable fils de Bill Murray, Jarmusch introduit une nuance d’autant plus vertigineuse qu’elle révèle le véritable projet du film : celui de porter la quête de dissemblance, teintée d’angoisse et de doutes, d’un personnage autant, peut-être, que celle de l’homme caché derrière.

La question que pose Broken Flowers à Don Johnston (Bill Murray) n’est pas « Qui est ce fils dont tu ne soupçonnes pas l’existence ? » mais bien plutôt : « A quoi ressemble ce fils et correspondra-t-il à tes attentes ? ». Car le sujet du film, son secret autant que son angoisse, réside dans la découverte et l’acceptation de ce qui n’appartient pas à un cliché. Don est lui-même un cliché sur patte qui va être amené à mettre à l’épreuve son propre système de ressemblance. Un jour, Don reçoit une lettre l’informant qu’il est le père d’un adolescent de 19 ans. Il décide alors de rendre visite à quatre femmes qui pourraient en être la mère. Chacune d’entre elle représente un cliché particulier et un système de ressemblance. La première, Laura (Sharon Stone), appartient à une frange de la classe populaire aux mœurs dévergondés. La seconde, Dora (Frances Conroy), mène une vie bourgeoise désœuvrée aux côtés d’un mari self-made-man. La troisième, Penny (Tilda Swinton), vit pour sa part dans la campagne profonde avec des rednecks. Enfin, la quatrième, Carmen (Jessica Lange), est devenue psychologue pour animaux. Jarmusch balade le spectateur entre ces quatre femmes sans jamais préciser laquelle serait à l’origine de la lettre. Et cela simplement parce que les ressorts dramatiques classiques ne l’intéressent absolument pas. Le cinéaste utilise d’abord la forme du road movie pour confronter des mondes différents et permettre à Don d’envisager la manière dont il va les approcher et s’y fondre. Les silences, les temps morts, tout ce qui peut paraître « poseur » et qui parsème Broken Flowers répondent à ce but précis : ils permettent à Don de tâter le terrain, de se projeter dans ces mondes qu’il ne connaît pas et dans lesquels il pourrait poser ses valises. Le rire que peuvent provoquer certaines situations cède vite la place à une forme de curiosité et d’acceptation. Jarmusch ne se moque de personne et ne tourne pas en dérision les rapports de classes. La chose qui l’intéresse en premier lieu, c’est de filmer les tentatives de son Don Juan à la retraite de s’attacher à un nouveau territoire. Car c’est de là que repart la quête de dissemblance de Broken Flowers : pour parvenir à accepter un fils qui pourrait ne pas lui être ressemblant, Don doit se projeter dans d’autres modes de ressemblance et d’autres clichés.

Bill Murray et les roses dans Broken Flowers

Broken Flowers raconte ainsi la quête de dissemblance d’un homme qui ne savait plus comment faire évoluer son quotidien. De ce point de vue, il n’y a là rien de désenchanté ou de doux-amer. Les plans sur les roses fanées dans le salon de Don, en contrepoint avec les bouquets qu’il présente à chaque femme à qui il rend visite, traduisent bien cette idée. Le premier tiers du film montre Don seul dans le salon de sa grande maison bourgeoise. Le mobilier design, les tableaux abstraits accrochés au mur, la disposition de l’espace le présentent comme le produit parfait d’un habitus de classe. Don est l’ancien patron d’une grande société d’informatique avec laquelle il a fait fortune. Mais Don semble en apparence malheureux et blasé, comme s’il n’avait pas pu choisir la trajectoire de sa vie. Ce qui néanmoins le sauve de l’ensevelissement total, comme on l’apprend assez vite, c’est sa nature de Don Juan. Don Juan est le personnage par excellence qui navigue entre les mondes et les classes sociales. L’amour n’a pour lui aucune limites, toutes les femmes sont dignes de sa convoitise. Si Don n’est pas encore ce petit vieux qui peut passer ses journées entières à regarder la TV, c’est bien parce que coule en lui le sang d’un Don Juan. La possibilité de renaître autrement – loin de son monde socialement déterminé, aux côtés de personnes qui pourraient ne pas lui ressembler – fait partie de son ADN. Sa relation avec son voisin et ami, Winston, son intérêt pour ses compilations de reggae, témoignent déjà de ses potentialités à accueillir ce qui ne correspond pas au cliché qu’il est censé incarner.

La quête de dissemblance de Don, aussi jolie soit-elle sur papier, n’est néanmoins pas aussi simple. Don reste malgré tout un homme profondément attaché aux apparences. Il subsiste en lui cet héritage de classe qui lui impose de se conformer à une certaine image. D’où l’angoisse qui le traverse à l’annonce de la nouvelle : et si ce fils ne me ressemblait pas, voire pas du tout ? Si les voyages de Don lui permettent de se projeter dans d’autres mondes, cette transmigration ne s’opère pourtant pas sans difficultés. Sous les apparences demeure l’angoisse de devoir reconnaître un fils sensiblement différent. Si Broken Flowers dit quelque chose sur la paternité, c’est bien cela : l’angoisse de mettre au monde un être différent de soi et potentiellement détestable. Il ne fait aucun doute que Don est intérieurement heureux d’apprendre qu’il a un fils. Mais dans le monde des apparences où règne le pugnacité des clichés, l’acceptation de l’autre prend une tournure différente. Ce questionnement traverse l’esprit de Don à chacune de ses visites. Le premier sentiment qui monte en lui est peut-être bien la peur. Il semble en effet toujours déconcerté et effrayé au premier du contact du monde dans lequel il pénètre. Puis, lentement, parce qu’il est en quête de renouveau et de dissemblance, parce qu’il est loin d’être désabusé, il se fait à l’idée d’y appartenir. Il se dit que finalement, il pourrait accepter d’être le père d’un enfant issu de ce monde-là. Le père d’un ado dévergondé, d’un petit bourgeois aigri, d’un excentrique ou d’un redneck. Broken Flowers dépasse ainsi un comique s’amusant (ou s’indignant) des clichés, dépasse une poétique du décalé (si liée, pourtant, au cinéma de Jarmusch). Le rire avec lequel joue Broken Flowers provient de cette confrontation angoissée entre une image et des mondes qui lui sont étrangers. Mais Jarmusch court-circuite ce regard de classe au profit d’un questionnement beaucoup plus profond où la ressemblance devient la pierre angulaire d’une quête de dissemblance angoissante et inavouable : comment accepter un fils qui ne vous ressemble pas ?

Les recherches de Don s’avèrent infructueuses. Aucune des quatre femmes n’affirme clairement être l’auteure de la lettre. De retour de son périple, Don croise un adolescent qui pourrait correspondre au profil recherché. Il l’interpelle dans un fast food et lui paye à manger. Assis à l’arrière du bâtiment, Don essaye de faire connaissance avec l’incrédule dont il est certain que c’est son fils. L’ado finit par prendre la fuite après l’aveu maladroit de Don, qui semblait pourtant certain de son coup. La peur anime bien sa quête : Don voyait en lui un fils acceptable malgré le caractère un peu « bohème » du jeune garçon. Il était suffisamment beau, aventureux et intelligent pour éteindre le feu de l’angoisse. Jarmusch nous fait alors douter. Est-ce que Don est réellement prêt à accepter n’importe qui comme fils ? Ou une certaine conformité aux apparences est-elle toujours première et fondamentale chez lui ? Jarmusch semble vouloir ici rappeler le grand mal qui ronge Don : son appartenance au monde des clichés et des convenances qui semble, malgré lui, le rattraper. Par dépit sans doute, il se projette dans un fils plus ou moins idéal, pas trop extrême, et tenant quand même un peu de lui et de sa jeunesse fougueuse. Don reste alors seul au milieu de la route, tiraillé entre sa crainte d’affronter la non-ressemblance et le poids des clichés qui a organisé jusqu’ici son existence. C’est alors qu’une voiture passe devant lui. Assis sur le siège passager, un jeune homme le dévisage, qui n’est autre qu’Homer Murray, le véritable fils de Bill Murray.

Homer Murray, le fils de Bill Murray, dans Broken Flowers

Broken Flowers se termine là. Nous n’en saurons pas plus. Mais l’effet produit est vertigineux. Que vient donc faire ici Homer Murray et qu’est-ce que cela implique par rapport à toute cette histoire de ressemblance et de dissemblance ? Dans un premier temps, si l’on décide de faire abstraction de la filiation réelle qui relie les deux personnages, un constat étrange s’impose. Homer Murray, bien en chair, le crâne dégarni et pas spécialement à son avantage, ne correspond pas à l’image que Don pourrait se faire de son propre fils (contrairement au jeune idéaliste ayant pris la fuite un peu plus tôt). L’angoisse de la non-ressemblance atteint ici son sommet. Un spectateur riant des clichés comprendra certainement ce final comme le clou attendu du petit spectacle : le fils de Don ne lui ressemble donc pas du tout et c’est très drôle car le voilà pris dans une situation cocasse ! Dans cette mesure, on imagine bien ce que pourrait être la suite de Broken Flowers : choc des générations et des modes de vie, etc. Verrait-on ce jeune type qui a l’air un peu paumé, tendance punk, emménager dans la maison design de Don ? Ce dernier se retrouve donc réellement confronté à ce qu’il redoutait : un fils qui ne lui ressemble pas. Si cette conclusion doit évidemment être écartée, le film la pose néanmoins entre les lignes. Aussi superficielle qu’elle puisse être, il faut se rendre à l’évidence, l’angoisse d’avoir un enfant dissemblant, pour lequel l’amour et le rejet seraient deux sentiments liés, est un questionnement inavouable qui traverse bien des esprits, forts ou faibles. Et au diable les belles histoires du cinéma et sa morale ! La peur, l’angoisse, la crainte du rejet, sont des états possibles par lesquels peut passer une relation filiale. C’est ce que Jarmusch a voulu, semble-t-il, nous raconter.

Cette apparition d’Homer Murray ne doit pas être comprise ici comme un moyen d’annihiler les clichés. Son personnage, qui n’est pas présenté en lien avec un cliché, ne fait que passer furtivement dans le film. Dans cette mesure, il pourrait endosser le rôle d’élément perturbateur du récit. Il viendrait mettre fin à la mascarade des apparences car il marquerait un point de réel au milieu des clichés. Il introduirait de l’indéterminé au cœur du déterminé. Ce serait pourtant là une conclusion facile, car Broken Flowers remonte beaucoup plus en amont. Il n’est pas seulement question de présenter la paternité comme une acceptation inconditionnelle de l’inconnu et de ce qui déjoue les attentes. Jarmusch semble plutôt nous dire que l’amour peut certes être infini, mais au départ, il y a un pacte de dissemblance. C’est un pacte secret que nous passons avec nous-mêmes : un pacte avec son système de ressemblance. On comprend qu’il peut y avoir là une source d’angoisse et de doute. Si l’amour est inconditionnel, le pacte qui le précède est bien plus fragile. Faire ainsi figurer Homer Murray ouvre la porte aux spéculations les plus curieuses. Et si Broken Flowers racontait aussi le pacte de dissemblance qui unit Bill Murray à son véritable fils ? Le film serait une sorte de guide mais aussi une lettre secrète, celle d’un père à son fils où il parlerait en creux de la difficulté du processus d’acceptation qui a peut-être été le sien, et qu’on peut aisément imaginer (superficiellement, peut-être) si l’on pose la question en termes de ressemblance et de dissemblance, de conformité ou non à l’image qu’on se fait de soi. La paternité serait alors pour tous, quelle que soit notre origine et notre trajectoire, l’affaire d’une quête de dissemblance, d’acceptation et de réinvention de soi.


Pour poursuivre la réflexion autour du cinéma de Jim Jarmusch, un texte sur « Paterson ».

Fiche Technique

Réalisation
Jim Jarmusch

Scénario
Jim Jarmusch

Acteurs
Bill Murray, Jeffrey Wright, Frances Conroy, Sharon Stone, Julie Delpy, Chloë Sevigny, Tilda Swinton, Homer Murray

Durée
1h46

Genre
Comédie

Date de sortie
2005

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Broken Flowers » de Jim Jarmusch : La quête de Dissemblance de Bill Murray », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 22 Janvier 2018, imprimé le 22 May 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/broken-flowers-jarmusch-analyse/.