Les Voyages inopérants et les Quêtes spirituelles chez Jim Jarmusch
Par Guillaume Richard, le 23 avril 2018
Pour Le Rayon Vert

Only Lovers Left Alive Jim Jarmusch

Les Voyages inopérants et les Quêtes spirituelles chez Jim Jarmusch

Les Voyages inopérants et les Quêtes spirituelles chez Jim Jarmusch

Autour de « Only Lovers Left Alive » (2013), « The Limits of Control » (2009) et « Paterson » (2016)

La quête est le moteur essentiel de tous les films de Jim Jarmusch. Cela ne tient pas au fait que la plupart d’entre eux soient des road movies. La quête jarmuschienne ne se traduit pas seulement par le mouvement physique, elle est avant tout d’ordre spirituel. Les personnages peuvent être figés dans le temps (Only Lovers Left Alive et The Limits of Control) ou en proie à la monotonie du quotidien (Paterson), ils n’en demeurent pas moins sujets à des quêtes spirituelles intenses et de natures différentes. La forme du road movie ne pourrait donc être qu’une matérialisation symbolique chez Jarmusch : une sorte d’enveloppe, au mieux un choix narratif superflu. Car le véritable mouvement spirituel, le véritable décentrement auquel aspirent les personnages, n’a pas besoin du voyage pour s’accomplir. La quête concerne toujours un homme qui va à la rencontre de mondes qu’il ne connait pas et dont il va tenter de comprendre la nature. Ces mondes ne s’atteignent pas en premier lieu par le voyage mais, simplement, en descendant de chez soi. Les personnages descendent de leur monde pour en rencontrer d’autres dans le but, souvent inavoué, de réinventer le leur (Paterson, Broken Flowers). Et lorsque Jarmusch choisit un autre point de départ où cette rencontre avec d’autres mondes s’avère inopérante ou étrangère aux personnages, leur quête spirituelle, d’apparence figée dans l’espace-temps ou absente, s’organise en lien avec le passé et différentes formes d’art (Only Lovers Left Alive et The Limits of Control).

Broken Flowers résume parfaitement cette idée à travers son faux jeu de piste. Don apprend qu’il est le père d’un adolescent dont il veut découvrir l’identité. Il prend la route pour rencontrer quatre de ses anciennes femmes mais reviendra bredouille de son enquête. Il se retrouve alors à la case départ, dans sa petite ville de banlieue, seul sur la route après avoir maladroitement approché un jeune homme qui aurait pu être son fils. Dans la dernière scène du film, une voiture passe avec à son bord un individu qu’on imagine être le fils attendu. Jarmusch n’en dira pas plus. Nous savons seulement que ce personnage mystérieux est interprété par le véritable fils de Bill Murray, Homer Murray. Dans un précédent texte, nous avons longuement analysé cette séquence finale de Broken Flowers. Elle implique dans le cas présent que le voyage de Don s’est avéré infructueux et que la véritable quête avait lieu ailleurs. Son voyage fût un fiasco total. Si par moments, Don semble parvenir à se projeter dans des mondes différents du sien, le véritable décentrement provoqué par la rencontre du fils s’effectue à l’arrêt, lorsque le voyage est terminé et les possibles potentiellement épuisés. Don n’a eu besoin de se rendre qu’à quelques rues de chez lui pour que la rencontre attendue se produise. Il lui aurait suffi d’attendre et de regarder passer une voiture : s’il avait fait du surplace, sa quête n’en aurait pas moins été accomplie.

Adam Driver dans le bus dans Paterson de Jim Jarmusch

Descendre dans d’autres mondes est l’ambition commune que partagent Broken Flowers et Paterson. Les deux films se ressemblent beaucoup dans leur manière de montrer la relation entre un esthète et un quotidien banal auquel celui-ci n’appartient pas. On peut y voir l’une des manières par laquelle Jarmusch dépeint la condition de l’artiste, ou de l’individu marginal auquel il s’identifie probablement, autant qu’une auto-critique ou même un guide secret : pour être artiste, il faut pouvoir aller à la rencontre du monde des autres et raconter ce qu’il s’y passe. C’est certainement ici la quête principale des deux films. Une quête qui n’a pas besoin du voyage pour exister. Paterson est chauffeur de bus. Chaque jour, il écoute attentivement les conversations des usagers. Comme elles varient toujours (Paterson en présente trois), il y trouve des sources d’inspiration inépuisables. C’est à partir de ces fragments de quotidien que Paterson écrit sa poésie. Il se plonge dans des mondes qu’il ne connaît pas, des mondes peuplés de personnes aux vies variées, pour en saisir les modes d’être et les répéter ensuite, autrement, avec des mots. Paterson, qui se rêve en grand poète et en gloire locale, cherche ainsi à parler le langage de sa ville et de ses habitants. Dans Broken Flowers, une scène se déroule également dans un bus. Don écoute lui aussi les conversations des autres usagers. Il surprend les échanges romantiques entre deux ados, dont le garçon séducteur, qui est une sorte de version antérieure de lui-même, lui rappelle sa propre histoire. Écouter les gens dans le bus : il ne faut peut-être pas aller plus loin pour peindre le quotidien et commencer à confronter son propre monde à ceux des autres.

De Jim Jarmush se dégage l’image d’un cinéaste un peu perché et dandy, celle d’un esthète intransigeant qu’on imagine torturé et cérébral. Il est donc assez beau de le voir descendre de cette façon dans le monde des autres, des mondes à priori étrangers au sien, sans jugement et sans hypocrisie : seulement pour écouter et raconter ensuite des histoires. Dans The Limits of Control et Only Lovers Left Alive, Jarmusch cultive justement cette image du solitaire marginal. Les deux films représentent ce qu’il y a certainement de plus dandy chez le cinéaste. De quel type de quête est-il question ici ? Le monde extérieur est pratiquement absent. Adam (Tom Hiddleston) et Eve (Tilda Swinton) sortent seulement la nuit pour errer dans un Détroit désert. Et quand ils sont à Tanger, la ville n’est montrée que par le biais de quelques rues que les personnages traversent comme des fantômes. Adam passe ainsi la plupart de son temps dans son appartement à jouer de la musique. Son seul contact avec le monde humain est Ian (Anton Yelchin), mais leur relation est purement superficielle. Dans Only Lovers Left Alive, une rencontre avec d’autres mondes est impossible. Le même constat s’impose pour The Limits of Control. L’homme mystérieux (Isaach de Bankolé) voyage dans différentes villes du monde sans jamais y faire de rencontre signifiante. Le film est une sorte de trip halluciné qui fait du surplace tout en changeant constamment d’endroits. Les villes où s’arrête l’homme mystérieux sont chaque fois filmées de la même manière : une place ou quelques rues, souvent laides, où le personnage n’a aucune interaction avec la population locale.

Les personnages de The Limits of Control et Only Lovers Left Alive sont des nomades qui voyagent d’abord spirituellement. Les voyages réels qu’ils effectuent, à Tanger ou autour du monde, sont des fausses pistes. Ils sont totalement inopérants : le vrai voyage leur est offert par l’art. Adam ne cesse de se projeter dans le passé (comme c’est un vampire, il a traversé des dizaines de siècles) en jouant de la musique. Des centaines d’instruments, dont certains sont rares et prestigieux, sont entassés dans son appartement. Le véritable voyage, pour Adam, s’effectue à travers la musique. Les autres mondes, les mondes du dehors, ne l’intéressent pas. Affalé dans son divan, il semble être en quête d’une forme de pureté perdue que seul l’art lui permet d’approcher. L’homme mystérieux est lui aussi un esthète. Si le but de ses voyages est révélé à la fin du film, il apparaît pourtant étranger à ce projet politique dont il ne semble être qu’un exécutant. Il préfère fréquenter les musées, tel que le Reina Sofia de Madrid. The Limits of Control est un film étrange qui raconte l’aventure perceptive d’un homme à travers son exploration de l’art. L’homme mystérieux voyage mais ne voit rien des villes si ce ne sont des œuvres d’art à partir desquelles il cherche à redécouvrir le monde, à re-voir ce qui l’entoure. Les personnages qu’il rencontre dans chaque nouvelle ville lui livrent une énigme portant toujours sur un art différent. Si le but de ces rencontres est la transmission d’un message codé dissimulé dans des boites d’allumettes, l’attention de l’homme mystérieux est essentiellement portée sur la nature de ces énigmes et ce qu’elles apportent à sa quête spirituelle.

Isaach de Bankolé devant une peinture dans The Limits of Control de Jim Jarmusch

Il est étonnant de voir coexister deux types de quêtes, presque diamétralement opposés, dans les films des années 2000 de Jim Jarmusch. Broken Flowers et Paterson présentent des personnages qui vont à la rencontre de mondes auxquels ils n’appartiennent pas, tant pour se ré-inventer que pour nourrir leur art. Tandis que ce type de rencontre, ce type de descente dans le monde, est impossible ou inopérante dans The Limits of Control et Only Lovers Left Alive, qui racontent pour leur part les quêtes spirituelles, perceptives et esthétiques de personnages cherchant, à l’abri d’autres mondes possibles, leur salut dans l’art. Le point commun de ces quatre films est néanmoins de nous montrer que la quête, chez Jim Jarmusch, n’a pas besoin de la forme du road movie ou du voyage pour s’accomplir. Bien au contraire, les quêtes spirituelles du cinéma de Jarmusch peuvent faire du surplace, se dérouler sur le pas de la porte des personnages ou opérer dans le creux d’un divan.

Pour continuer l’analyse des quêtes présentes dans les films de Jim Jarmusch

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « Les Voyages inopérants et les Quêtes spirituelles chez Jim Jarmusch », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 23 avril 2018, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/jim-jarmusch-analyse/.