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Yuval Abraham parle avec un militaire israélien dans Naza
Critique

« Naza » de Yuval Abraham et Rachel Szor : Stalker

Guillaume Richard
Stalker pour mieux condamner est le fil conducteur esthétique et politique de Naza. C'est en même temps sa force et sa faiblesse puisque la parole est inégalement distribuée dans un film qui pourtant repose entièrement sur le témoignage. Que montre in fine le film de Yuval Abraham et Rachel Szor ? Si la valeur de Naza en tant que document et arme de riposte médiatique est indiscutable, qu'en est-il d'un point de vue cinématographique et esthétique ? Comment fonctionne-t-il en tant que film, avec son champ, son hors-champ et son dispositif de mise en scène ? Comment agence-t-il le visible et l'invisible ? Peut-on, de ce point de vue, lui reprocher certains choix derrière une réflexion pourtant aboutie où rien n'est laissé au hasard ?
Guillaume Richard

« Naza », un film de Yuval Abraham et Rachel Szor (2026)

Depuis son succès public et critique à la Mostra de Venise, Naza a suscité de nombreuses réactions, dont celle de l'arsenal techno-médiatique israélien qui a tout fait pour décrédibiliser le film de Yuval Abraham et Rachel Szor. Les deux cinéastes sont pris dans la tourmente d'une ahurissante campagne de haine menée à leur égard puisqu'ils sont aujourd'hui considérés comme des traîtres, au point où le ministre de la culture israélien a lancé une procédure de déchéance de nationalité à leur encontre, et surtout ils sont menacés de mort. Naza a ainsi produit l'effet attendu : il crée une déflagration journalistiquement imparable à l'intérieur d'un champ miné par le contrôle des images et des discours. Le film ouvre ainsi une nouvelle et retentissante bataille médiatique sur un front mondialement occupé. Si la valeur de Naza en tant que document et arme de riposte médiatique est indiscutable, qu'en est-il d'un point de vue cinématographique et esthétique ? Comment fonctionne-t-il en tant que film, avec son champ, son hors-champ et son dispositif de mise en scène ? Comment agence-t-il le visible et l'invisible ? Peut-on, de ce point de vue, lui reprocher certains choix derrière une réflexion pourtant aboutie où rien n'est laissé au hasard ? L'influence de Jonathan Glazer, co-producteur du film, se fait évidemment sentir et La Zone d'intérêt offre un point de départ idéal pour aborder les aspects esthétiques de Naza. Or, au final, le film de Yuval Abraham et Rachel Szor se révélera être beaucoup plus éloigné de La Zone d'intérêt qu'on pouvait l'imaginer.

Dans la séquence la plus célèbre de La Zone d'intérêt, Rudolf Höss est confronté, dans un saut temporel, à l'état actuel du camp d'Auschwitz où des agents d'entretien nettoient les fours crématoires. Ce raccord souligne entre autres que la mécanique de domination de l'autre n'a pas changé sur le fond mais dans la forme avec le règne du capitalisme mondialisé. Cette trouée aurait très bien pu déboucher sur les toits des immeubles de Tel-Aviv, toujours de nuit, sur lesquels se déroule Naza. Le journaliste et cinéaste Yuval Abraham y mène des entretiens avec des militaires israéliens qui décrivent froidement les mécaniques du génocide mené à Gaza. Chaque témoignage entérine l'idée que dans la droite lignée du nazisme, l'homme continue à se confondre avec la machine. La monstruosité nazie a seulement changé de peau, c'est-à-dire de forme, puisque sa logistique de mort industrielle totale diluant toute responsabilité demeure dans ses fondements la même. Le tatouage d'un numéro sur le bras du condamné à Auschwitz est remplacé ici par la notion comptable de « Naza », qui signifie la victime collatérale palestinienne d'un bombardement ciblé. Pour bien faire comprendre ce rapprochement, les deux cinéastes vont jusqu'à filmer la cinémathèque de Tel Aviv qui consacre une rétrospective à Claude Lanzmann, images de Shoah à l'appui. Naza met en lumière, au cœur de nuits froidement paisibles situées à 80 kilomètres de Gaza, les paradoxes d'un peuple qui a subi le pire génocide industriel jamais organisé et qui en reproduit aujourd'hui une nouvelle forme. C'est en ce sens que Naza prolonge les ramifications de La Zone d'intérêt par un raccord métafilmique et des témoignages qui rappellent à bien des niveaux les rouages d'une machine de mort qui a seulement évolué technologiquement. L'évocation des détails liés à la suspension de l'aide alimentaire à Gaza ou aux tirs ciblés dans les rues suffit à le prouver, sans parler de la jouissance non dissimulée des soldats exécutant leurs actes en se vantant du nombre de nazas tués.

Naza est le deuxième film de Yuval Abraham et Rachel Szor après le succès mondial salutaire de No Other Land. Les deux films doivent se regarder ensemble comme un diptyque, du moins Naza en a besoin car une fois son dispositif posé et tissé, celui-ci se révèle très vite limité. Ne lui manque-t-il pas un contrechamp qui serait Gaza et les Gazaouis eux-mêmes ? La ville et ses habitants n'existent que dans les mots de leurs bourreaux sans visage et ceux des discours étatiques qui s'incarnent dans le récit de leurs crimes, autrement dit sous la forme de données. Gaza reste ainsi une ville fantôme et abstraite réduite à son champ de dévastation. N'aurait-elle pas mérité d'autres images et, avant toute chose, un contrechamp ? De plus, la caméra de Yuval Abraham et Rachel Szor filme longuement des appartements à travers lesquels se reflète la vie a priori paisible des habitants de Tel-Aviv ne craignant pas de recevoir sur leur tête une bombe qui ne leur est pas destinée. Ainsi, les deux cinéastes semblent vouloir accabler les habitants de la ville qui seraient au fond les complices silencieux de la politique militaire d'Israël et du génocide qu'elle mène à Gaza. Leur caméra juge une paisibilité et ses paradoxes révoltants. Son travail sur le visible n'a donc pas beaucoup d'intérêt : cette volonté de juger la tranquillité de ceux qui se cachent dans le silence n'est pas très constructive ni équitable pour un film construit entièrement sur la parole. Dans cette configuration, celle des Palestiniens finit aussi par manquer cruellement, tout comme les images de Gaza : mais quelles images ?

Un plan de Gaza qui sert de base aux militaires d'Israël dans Naza

Naza n'est-il pas avant tout une opération d’infiltration réussie dans le principal pôle diplomatique, économique et technologique du pays ? Dans ce cas, on peut comprendre que filmer le contrechamp n'est pas la priorité de Yuval Abraham et Rachel Szor. Leur film est techniquement un virus d'une redoutable efficacité que ne renierait aucun lanceur d'alerte. La réussite insolente de son attaque tient à la posture de contre-occupation de Yuval Abraham. Combien de films militants peuvent revendiquer une telle infiltration qui révèle certains des secrets les mieux gardés d'un système ultra-sécurisé ? On peut dans un premier temps être agacé par l'auto-mise en scène du journaliste-cinéaste dont le visage est systématiquement éclairé quand ceux de ses interlocuteurs ne le sont pas pour des raisons évidentes de sécurité, d'ailleurs mentionnées au début du film. Cette anonymisation peut à son tour être problématique puisqu'il manque des visages en contrechamp des atrocités commises à Gaza pour lesquelles aucun souci de représentation ne se pose. Ainsi, à la fin du film, Yuval Abraham et Rachel Szor ne se privent pas d'introduire deux séquences éprouvantes, la première montre une famille allongée sous un amas de béton et la seconde un père cherchant désespérément ses enfants dans les décombres. Un film devient véritablement politique, et non plus un tract médiatique, à partir du moment où il offre une réflexion sur le visible et l'invisible, le champ et le hors-champ. Montrer encore une fois ces horribles images que tout le monde a déjà vues tout en invisibilisant les bourreaux peut sérieusement poser question. Yuval Abraham et Rachel Szor ne savent pas quoi faire sinon épier les habitants de Tel-Aviv et tirer sur la corde sensible en remuant les tripes du spectateur. Ce n'est pas un problème, mais il faut alors que ces images soient mieux choisies, montées et intégrées à une réflexion plus approfondie comme ce fut le cas dans No Other Land. Au bout du compte, Naza se révèle plus proche de l'horrible 20 Jours à Marioupol et de Oui de Nadav Lapid, avec son processus de Défigures du Palestinien, et s'éloigne donc de La Zone d'intérêt.

Naza aurait pu s’appeler Stalker car son dispositif nécessite la présence d'un stalker pour non seulement explorer une zone inconnue et secrète (les arcanes du régime militaire israélien), mais aussi pour épier les gens depuis le toit des immeubles de Tel-Aviv. C'est un choix esthétique curieux qui semble justifié dans le premier cas plutôt que dans le second qui s'écarte de l'objectif premier du film qui est de s'infiltrer pour révéler. Stalker pour mieux condamner est ainsi le fil conducteur esthétique et politique de Naza. C'est en même temps sa force et sa faiblesse puisque la parole est inégalement distribuée dans un film qui repose pourtant entièrement sur le témoignage. L’intérêt de Naza réside alors moins dans ses qualités esthétiques et cinématographiques que dans l'enquête journalistique qu'il ajoute à la somme d'informations déjà disponible pour la bonne compréhension du conflit. D'où la nécessité de montrer le film en diptyque avec No Other Land. Car les images de Gaza que montrent au final Yuval Abraham et Rachel Szor étaient attendues même si elles se montrent clairement dispensables : les récits des criminels israéliens avaient déjà balisé le terrain dans l'imagination du spectateur en tirant sur la corde de la tristesse, de la colère et de l'indignation. Assurément, le dispositif de Naza ne montre pas grand-chose, la caméra, en véritable stalker, aurait pu acquérir une plus grande mobilité, mais était-ce même envisageable ? Éclairer le visage des bourreaux aurait été un premier geste salutaire, car il ne suffit pas d'insérer quelques images de Benyamin Netanyahou pour se débarrasser du problème du visible quand l'ensemble de l'arsenal techno-militaire jouit encore de son invisibilité impunie.