« Seule à mon mariage » : Interview de Marta Bergman
Par Guillaume Richard, le 7 février 2019
Pour Le Rayon Vert

Seule à mon mariage film

« Seule à mon mariage » : Interview de Marta Bergman

« Seule à mon mariage » : Interview de Marta Bergman

« Seule à mon mariage », un film de Marta Bergman (2018)

Au lendemain de la cérémonie des Magritte du cinéma qui a couronné un cinéma belge à tendance naturaliste n’ayant que son « cachet d’authenticité » à offrir (Nos Batailles, Girl, Bitter Flowers,…), la sortie de Seule à mon mariage de Marta Bergman apporte un contre-exemple bienvenu. Sur papier, le film ressemble à ces entreprises de dénonciation sociale où une idée préconçue de la réalité, appuyée par un scénario asphyxiant et écrasée sous le poids d’un regard naturaliste, bloque toute tentative de manœuvre, tant en amont que pour le spectateur auquel on cherche d’abord à donner des « coups de poing ». Marta Bergman évite pourtant les pièges tendus par son sujet. Seule à mon mariage ménage ainsi une étonnante place au spectateur qui se retrouve libre d’interpréter l’histoire et les motivations de Pamela, le personnage principal du film. Grâce à cette écriture légère et décongestionnante, ce sont tous les clichés habituels du genre, comme l’usage de la musique ou la représentation d’une femme issue de la communauté rom, qui sont contournés. Le champ des interprétations s’avère au final bien plus riche qu’attendu : nous avons par exemple cru à l’histoire d’amour entre Bruno et Pamela – une lecture que Marta Bergman ne partage pas. Seule à mon mariage réussit à s’approcher de l’imaginaire d’une femme et à la manière dont celui-ci se propage dans le monde qui l’entoure. Travailler sur la croyance et la puissance d’un corps capable de réagencer son monde : Nos Batailles de Guillaume Senez, Girl de Lukas Dhont ou encore Continuer de Joachim Lafosse (le prochain gagnant des Magritte ?) sont loin de compter autant de cordes à leur arc.


Un peu à la manière de Raymond Depardon, et compte tenu de votre passé de réalisatrice de films documentaires, on a l’impression qu’il vous fallait trouver la bonne distance pour pouvoir filmer vos personnages de fiction. En guise d’introduction à cet entretien, nous avions envie de vous demander si c’est pour cette raison que votre passage au long métrage de fiction s’est effectué seulement maintenant ? Ou est-il lié à des raisons plus pragmatiques (économiques, difficultés à monter le projet, etc.) ?

Je préfère ne pas me comparer à Depardon ou à quiconque (bien que la référence soit flatteuse); il s’agit d’histoires que j’ai envie de raconter, de personnages qui m’inspirent, de leurs émotions, que ce soit en documentaire et/ou en fiction. J’aime la porosité des genres. La fiction offre sans doute une plus grande liberté pour imaginer une héroïne romanesque telle Pamela.

Ne pensez-vous pas qu’aujourd’hui, beaucoup trop de films de fiction engagés ou à caractère social ne prennent pas suffisamment de temps pour se poser à la bonne distance ? Et que cela, irrévocablement, entraîne toute une série de maladresses et d’approximations. Dans ce contexte, être également réalisatrice de films documentaires n’est-il pas un atout ?

Je n’ai pas envie de me poser en théoricienne du cinéma dans le contexte d’une interview portant sur mon film, ni faire des généralités. Concernant ma propre expérience, mes films prennent leur source dans le réel en essayant de le transcender, ce qui inscrit mon travail dans une trajectoire, un style sans doute; j’observe beaucoup les gens et j’ai sans doute de l’empathie, ce qui me permet de me glisser dans la peau des personnages que je filme, que j’imagine et/ou écris

Avez-vous été attentive à des clichés qu’il ne fallait absolument pas reproduire ? C’est sur ce point, selon nous, que Seule à mon mariage trouve son originalité et son ton si singulier qui tranche avec les films qui pourraient lui ressembler.

Oui et non, je n’ai pas fait d’efforts particuliers en ce sens puisque je n’ai pas de préjugés et je ne recherche pas le folklore. Bien sûr j’ai réfléchi aux aspects culturels qui indéniablement sous-tendent le récit, à savoir l’univers de Pamela, le village, les relations inter-personnelles, etc. Mais l’inscription profonde de Pamela dans son identité rom ne constitue qu’une des facettes du personnages. Pour moi, Pamela est avant tout une femme à la personnalité complexe, aux aspirations multiples. En quoi se distingue-t-elle des autres filles du village? Notamment par son formidable culot, son insolence, son côté démerde. Je voulais une fille qui me fasse rire, que j’aie envie de suivre.

Pamela au balcon dans Seule à mon mariage

Seule à mon mariage résonne avec votre documentaire Un jour mon prince viendra, qui s’intéressait lui aussi au sort de jeunes femmes roumaines à la recherche d’un mari occidental. Plus de vingt ans après, qu’est-ce qui vous a intéressé aujourd’hui dans le fait de revenir à ce sujet ?

Le rêve d’un ailleurs, de changer son destin, de prendre sa vie à bras le corps, est intemporel et universel. Contrairement aux femmes d’Un jour mon prince viendra qui, elles, sont traitées sur le mode du « fantasme d’un ailleurs », (c’était mon point de vue de réalisation du film), Pamela agit. Les traces des migrations remontent à la préhistoire, donc rien de nouveau de ce côté-là!

Vous n’évoquez pas ouvertement, par exemple, la prostitution. Pourquoi ce choix ?

Parce que je raconte une autre histoire. Certes, on peut estimer que sa démarche est une forme de prostitution, puisqu’elle n’est pas exempte d’une certaine vénalité. Mais je ne porte aucun jugement sur mes personnages et je ne cherche pas à qualifier leurs actes. S’il émane de Seule à mon mariage une vérité – d’après les retours que j’ai – c’est justement parce que mon film ne vise pas à démontrer une thèse, à condamner, à expliquer, etc. Je laisse une certaine liberté aux personnages, dont celle de s’échapper par moments. Et je me fiche assez de leur « moralité ». Mon film n’a pas la vocation de défendre une cause.

Comment définiriez-vous la relation qui unit Pamela et Bruno ? Le film laisse évidemment planer le doute mais on a envie de croire que cette histoire fonctionne et que leur amour existe, ou pourrait exister. Le travail que vous effectuez sur le personnage de Bruno est intéressant : plus le récit avance et plus il semble rajeunir. De « vieux garçon », il (re)devient presque un jeune séducteur.

Je regroupe vos 2 précédentes questions : en effet, leur relation est celle d’une double émancipation, je ne sais pas si on peut l’appeler « amour » mais il y a une forme de réciprocité. Bruno change au contact de Pamela, cette fille fait entrer le désordre dans son quotidien, l’humour, et la vitalité qui lui manquent. Elle suscite en lui des émotions jusque là inconnues; en s’extériorisant, il se lâche, il devient plus sexy. C’est précisément pour ces raisons, inconscientes, qu’il a craqué pour elle, et qu’il s’y attache/accroche. Ils sont complémentaires mais chacun poursuivra sa route.

Cette relation entre Pamela et Bruno fonctionne également très bien car elle nous épargne les clichés attendus (la violence possessive de Bruno, par exemple). Était-ce une volonté présente dès le début de l’écriture du scénario ? Ou était-ce un moyen pour vous de raconter autrement l’histoire inavouée de ce qui devait être, au départ, un mariage blanc ? Nous en revenons au doute que le film laisse planer.

Le doute que Seule à mon mariage laisse planer est un choix de dramaturgie, un parti pris de mise en scène : le spectateur accompagne Pamela dans sa crainte. Je voulais que le spectateur vive la première rencontre avec Bruno, en étant proche de Pamela ; bien sûr elle voit Bruno sur skype mais c’est un choix d’écriture (au montage) de le laisser hors-champ. La tension, le mystère, se prolonge avec la scène d’arrivée dans l’appartement : elle se demande si elle n’est pas tombée sur un dingue… Là, on est dans son malaise à elle, et j’aime beaucoup le ton « lynchien » de cette scène (je me contredis en donnant une référence, mais elle était explicite pour nous au tournage/montage).

Pamela et son bébé dans Seule à mon mariage

Pourriez-vous nous en dire plus sur le choix du titre du film ? Celui-ci souligne à nouveau l’idée du mariage (blanc ou non) mais il ne semble pas concerner Bruno puisque « Seul » est accordé au féminin. Seule à mon mariage parlerait alors plutôt de l’échec relatif de Pamela ?

Seule, au féminin, puisqu’il s’agit de la trajectoire de Pamela. Le titre se réfère au sentiment de solitude qu’elle éprouve dans ce couple, avec un homme gentil (quoi que…) mais trop éloigné de sa nature à elle. Solitude dans l’appartement, dans l’absence des siens, etc. Ce qui n’implique pas pour autant un échec. La relation avec Bruno les a fait grandir tous les deux, et ce de manière irréversible.

L’usage que vous faites de la musique est là aussi intéressant et rafraîchissant. La tendance actuelle consiste à utiliser des morceaux écoutés par les personnages (généralement, de la variété) pour créer des moments de suspension et de bonheur éphémère entre deux batailles. Était-ce important pour vous de travailler autrement cette utilisation de la musique ?

Je n’aime pas la musique de film qui illustre, donc avec mon monteur, Frédéric Fichefet, nous avons discuté avant le tournage de la texture musicale et du rôle de la musique dans le film; très tôt le choix s’est porté sur le compositeur roumain Vlaicu Golcea, musicien polyvalent qui compose de la musique « électro » et qui connaît bien la musique traditionnelle, et qui l’aime! Avec Vlaicu, on a convenu – avant tournage et se basant sur nos intuitions réunies – que les morceaux qu’il composera reflèteront l’état émotionnel de Pamela. Ses propositions musicales ont été retravaillées à l’étape du montage, dans un échange riche avec Frédéric. J’ai tenu à inscrire Seule à mon mariage dans la tradition musicale tsigane, et connaissant très bien des musiciens du village de Clejani, et leur répertoire, j’ai proposé d’ajouter une couche supplémentaire au travail de Vlaicu. L’excellent violoniste Caliu, a improvisé sur les mélodies existantes. L’arrangement musical (le design sonore) s’est fait ensuite, dans une étroite collaboration entre Vlaicu et Frédéric. La musique extradiégétique est devenue une ligne narrative en soi, qui nourrit l’ensemble du film.

Pourriez-vous commenter les trois scènes musicales suivantes : 1) Celle de la première danse entre Pamela et Bruno 2) La « danse familiale » avec les parents de Bruno. 3) la scène dans la boîte de nuit, volontairement furtive, alors que beaucoup de films en font un moment clé de « suspension ». Ce sont trois contre-exemples parfaits à la tendance actuelle que nous évoquons plus haut. Comment avez-vous conçu ces trois scènes et quelles sont leur fonction narrative ?

Pamela en pleine réflexion dans Seule à mon mariage

La danse de Pamela/Bruno : Il s’agit du groupé préféré de l’acteur Tom Vermeir (quand il était ado!), c’est donc une proposition venant de lui. J’ai adoré cette idée tellement inattendue, et j’ai tenu à ce qu’Alina Serban (Pamela) ne la découvre qu’au moment du tournage. Donc, son expression d’étonnement est bien réelle. Je cherchais évidemment à créer un malaise, à faire écho au Skype : « Ce type va-t-il me découper en morceaux? ». Puis il se rapproche d’elle, leurs corps si différents (taille, corpulence, couleur) nous font visualiser dans ce plan large l’énorme malentendu mais aussi leur fragilité. Dans la boîte de nuit (la musique est aussi composée pour le film par Vlaicu) il s’agit d’une scène de deuil. Pamela vit la mort de sa grand-mère dans son corps, elle boit de l’alcool en hommage à la morte (acte rituel même si ce n’est pas explicité). Dans cette séquence, Pamela n’est plus dans le rôle qu’elle s’est assigné de la candidate-épouse. Avec les parents de Bruno : la musique est une « hora » traditionnelle (une ronde de village) existante, interprétée par le Taraf des Haïdouks (de Clejani). Dans cette scène, Pamela est acceptée (malgré les petites réserves et sous-entendus de la maman…) mais surtout, Pamela a fait un choix : celui de rester avec cet homme. C’est une musique nostalgique mais pas que, une certaine gaieté s’en dégage, les protagonistes sont sincèrement contents de partager ce moment.

À quoi vous a servi la séquence d’échappatoire éphémère avec le personnage interprété par Jonas Bloquet ?

Je préfère en laisser l’interprétation aux spectateurs.

Pourriez-vous nous parler de la fin du film ? Vous semblez refuser une sorte de « happy end » à votre histoire, bien que le spectateur reste libre d’imaginer que Pamela puisse un jour retourner chez Bruno.

Un retour chez Bruno ne serait pas un happy end! Pour moi, il s’agit de l’émancipation d’une femme, donc vivre avec un homme dont elle n’est pas amoureuse ne s’inscrit pas dans la ligne dramatique de mon personnage. Dans un film plus proche d’un drame social réaliste, Pamela resterait (ou reviendrait) chez Bruno et lui ferait sans doute accepter la petite, etc. Mais je ne suis pas dans ce registre-là.

Ce choix était-il nécessaire pour rapprocher plus nettement Seule à mon mariage d’une forme d’engagement politique ? On pourrait également avancer le contraire : un « happy end » aurait envoyé un signal politique fort dans une société où on ne cesse de diviser et d’opposer les gens entre eux.

L’engagement consiste en l’apprentissage par Pamela d’une nouvelle forme – pour elle – de vie possible : elle s’en sort par ses propres moyens, son intelligence, et non à travers un mariage un peu tristounet. Je ne milite pas contre le couple ou les hommes, mais dans le cas de Pamela, ce mariage ne pouvait pas être son issue. En cela, elle sort du rôle traditionnel auquel les filles de sa communauté sont assignées. Elle brise le cycle d’un destin tout tracé.

Fiche Technique

Réalisation
Marta Bergman

Scénario
Marta Bergman et Laurent Brandenbourger

Acteurs
Alina Serban, Tom Vermeir, Marian Samu, Rebecca Anghel, Viorica Rudareasa, Jonas Bloquet, Achille Ridolfi, Karin Tanghe, Lara Persain

Durée
1h50

Genre
Drame

Date de sortie
6 février 2019

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Seule à mon mariage » : Interview de Marta Bergman », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 7 février 2019, imprimé le 17 February 2019, URL : https://www.rayonvertcinema.org/marta-bergman-interview/.