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Holly (Cathalina Geeraerts) réconforte la mère d'un enfant mort dans Holly.
Critique

« Holly » de Fien Troch : La marchande du temple

Guillaume Richard
Holly raconte autant une histoire religieuse que la réincarnation d'une marchande du Temple dans un imbroglio métaphysique en toc. Fien Troch veut nous faire croire que Holly possède le Holy Spirit mais ses pouvoirs s'avèreront limités et arbitraires. La sorcière, personnage pourtant riche en potentialités, est évoquée au début du film mais est vite évacuée : elle sent juste mauvais.
Guillaume Richard

« Holly », un film de Fien Troch (2023)

L'épisode est bien connu : quand Jésus arriva à Jérusalem et entra dans le Temple, il chassa tous les marchands de pigeons et les changeurs qui ont transformé une maison de prières en « une caverne de voleurs » (Matthieu, XXI, 12-13 ou Marc, XI, 15-17). Par là, il réitère l'idée de la colère divine qui traverse tout l'Ancien Testament, celle qui doit inspirer le respect de sa grandeur et qui a par exemple puni Job, un homme bon à qui tout a été retiré parce qu'il ne craignait pas assez Dieu. Holly, dont le titre pachydermique fait d'emblée référence au Holy Spirit, raconte une histoire assez similaire une fois gratté son vernis métaphysico-clinquant. L'Esprit Saint s'est-il vraiment réincarné en Holly (Cathalina Geraerts) ou est-elle une arnaqueuse qui profite d'une forme d'hystérie générale pour à la fois trouver sa place (elle est rejetée par les autres à son école) et s'acheter des vêtements à la mode afin de ne plus passer pour la « sorcière qui sent mauvais » ? Comme tous les films qui n'ont que leur ambiguïté pour argument et quelques vagues idées de scénario pour compenser leur vide abyssal, Fien Troch laisse la question ouverte. Les « miracles » d'Holly peuvent découler pour elle d'une puissance supérieure ou, pour nous, simplement être le fruit de différents déterminismes. Et plus précisément ici, ils peuvent résulter d'une hystérie qui a transformé Holly en idole, ce qui est évidemment puni par la table des dix commandements. Le film de Fien Troch entremêle tous ces éléments dans un imbroglio métaphysique en toc, un peu comme si elle nous vendait, dans la cour du temple où elle situe son film, des statues de la vierge ou des flacons d'eau bénite de Lourdes. Les non-choix de la cinéaste font de Holly une martyre au destin christique évoluant dans un monde misérable dont les « miracles » sont peut-être d'abord de nature purement psychologique et déterminés par des relations de cause à effet tangibles. Holly et Fien Troch, à l'instar des changeurs du Temple, sont des marchandes de pigeons pour spectateurs pigeonnés : notre rôle est alors de renverser leurs tables, non pas pour célébrer Dieu comme il le faut, mais pour dénoncer le marchandage cinématographique à l'œuvre.

Hug business

Holly se réduit très vite à une peau de chagrin — le pigeonneau trop maigre va être farci avec de l'hélium. Holly, une ado de 15 ans, semble posséder un don surnaturel pour parler avec les morts et soigner les âmes en peine. Un simple hug avec elle guérirait tous les maux de la terre et produirait des petits miracles comme la réussite inespérée d'une fécondation. Neuf mois (!) après un incendie qui a coûté la vie à une dizaine d'élèves de son école, Holly, qui avait anticipé le drame au point d'appeler mystérieusement sa professeure, se sent portée par son supposé don et va se mettre à sillonner, comme Jésus en son temps, le coin où elle vit — la géographie de la petite terre promise du film manque d'ailleurs de clarté, on ne sait jamais si on se situe à Bruxelles ou à la campagne. Holly devient alors rapidement une star locale. Elle trouve dans sa nouvelle célébrité l'attention qu'elle ne reçoit pas de sa mère et des élèves de son école. Une fois cette situation posée après une petite demi-heure, Fien Troch se met à caler. Que raconter au départ de cette nouvelle incarnation du Holy Spirit ? C'est là que la cinéaste sort les grosses ficelles par manque d'idées. Holly va commencer à se faire de l'argent contre un câlin ou une séance de médium. Elle accepte à contrecœur au début, puis s'en contente sans broncher, jusqu'à se convaincre que cet argent n'est pas vraiment volé. Il va surtout lui permettre d'acheter des vêtements à la mode : va-t-elle cesser d'être rejetée par les autres ados ? La professeure qui la prend sous son aile lui reproche son hug business frauduleux (aussi parce qu'elle est frustrée de ne pas pouvoir tomber enceinte après un contact avec la jeune fille) et, après 1h20 de film, la pénible confrontation arrive enfin. La géographie d'Holly se compose ainsi étrangement d'une terre peuplée de croyants désœuvrés sur laquelle vient se superposer une logique du profit et de marchandage qui en serait la vérité cachée puisqu'il est clair, contrairement à ce que veut nous faire croire Fien Troch, que Holly possède juste un don de compassion : elle ne redonne pas la vue aux aveugles ni ne réanime les morts.

Et la suite ? Holly touche le ventre de la prof et celle-ci réussit finalement à tomber enceinte. La disgrâce est lavée, mais cela ne peut-il pas être aussi le fruit de l'acharnement du couple pour avoir cet enfant ? Puis, en guise de climax, Holly est responsable du grave accident d'un jeune migrant qui se fait faucher par une voiture. La scène est grossièrement filmée de manière frontale, façon coup-de-poing. Se sentant coupable mais persuadée de pouvoir réparer son erreur, Holly va à l'hôpital pour tenter de sauver le garçon qui se trouve aux soins intensifs. Elle soulève son masque à oxygène pour faire entrer le souffle divin dans sa bouche. L'opération semble fonctionner au début mais l'alarme se met à sonner. Prise de panique, Holly s'enfuit pendant qu'un appel vocal signale une alerte vitale dans la chambre du garçon. Nous n'en saurons pas plus, celui-ci est probablement mort, mais Fien Troch se devait bien évidemment de ne pas donner de réponse afin de ne pas enlever toute l'ambiguïté de son récit. Holly se met à souffrir et semble alors transmettre son don à Bart, son seul ami, afin qu'il poursuive son œuvre de bienfaisance — et reprenne le commerce ? Le dernier plan du film, iconique et baigné comme plein d'autres dans une lumière christique orangée lourdement signifiante, montre l'arrivée du garçon métamorphosé dans sa Jérusalem à lui, face à ses harceleurs qui ont blasphémé à leur façon la solennité du Temple. La musique, assourdissante tout au long du film, s'exprime dans sa partition la plus mystique et pieuse.

Holly (Cathalina Geeraerts) réconforte les parents d'un enfant mort dans Holly.
© Cinéart

Si Fien Troch cherche à filmer l'empathie d'une adolescente qui en a d'abord besoin elle-même, elle le fait à travers un cinéma formaliste qui, paradoxalement, élude l'existence de nombreux personnages, dont certains sont réduits à des caricatures gênantes tandis que d'autres sont invisibilisés. D'autant plus que Fien Troch, on l'a vu, ne tient par son pari esthétique sur la longueur puisqu'elle appelle très vite à la rescousse un canevas narratif qui vient combler les vides créés par la mise en scène. Les petites vignettes bien cadrées et souvent silencieuses s'enchaînent avec un effet de distance et une posture arty qui agace vite car elle tourne à vide, dans la lignée de tous ces films qui ont mal digéré Gus Van Sant ou Michael Haneke : un cinéma en toc qui fait pourtant fureur chez les marchands qui tiennent les festivals internationaux. Holly figurait d'ailleurs, de manière incompréhensible, en compétition à la dernière Mostra de Venise. Mais le plus étonnant dans cette histoire dévote reste l'inexistence des personnages secondaires, à l'exception peut-être de Bart et de la professeure, et encore. Au début du film, le compagnon de cette dernière est présenté de dos ou de profil et il faut attendre un long moment pour pouvoir le regarder en face et découvrir son visage. On peine également à identifier la sœur d'Holly et ne parlons pas de sa mère dépressive qui se ridiculise du début à la fin en se réjouissant de la réussite pécuniaire de sa petite marchande. Holly manque cruellement de compassion pour un film sur la foi et l'incarnation, puisque tout ce qui gravite autour de Holly paraît bien absent, un peu comme si des clients, parfois fidèles, défilaient dans sa petite boutique.

La sorcière sent mauvais

Une piste pourtant plus stimulante que les bondieuseries évoquées plus haut est amorcée au début du film. Holly est comparée à une sorcière par ses camarades et, lors d'une entrevue avec une professeure qui s'inquiète du harcèlement qu'elle subit, celle-ci lui demande si elle est bien moquée en ces termes. La jeune adolescente acquiesce d'un geste de la tête et esquisse ensuite un léger sourire qui témoigne de sa satisfaction. Or, plutôt que de s'intéresser aux possibilités qu'offre le personnage de sorcière (on pense évidemment à ce qu'en ont fait Nelly Kaplan dans La Fiancée du Pirate ou Mona Chollet), Fien Troch va dans la direction inverse en posant son dilemme pachydermique. Mais surtout : une supposée incarnation de l'Esprit Saint n'est pas une sorcière, ce sont deux modes d'être radicalement différents convoquant des mondes et des affects étrangers les uns aux autres. Il y a donc un problème dans le choix des mots et dans le passage de l'un à l'autre.

Pour Fien Troch, la sorcière semble en effet uniquement charrier un imaginaire négatif issu des contes ou du Moyen Âge. Au détour d'un couloir, une élève dit que Holly sent mauvais. Celle-ci, au fond, serait alors une sorcière qui pue et non une sorcière riche en puissance(s). Pourquoi Holly sourit-elle lorsqu'elle est pourtant qualifiée en ces termes ? Y voit-elle enfin une opportunité de mettre son plan macabre en action ? Fien Troch la transforme alors immédiatement en sainte que tout le monde veut toucher. Visiblement, ses câlins ne dégagent pas de mauvaises odeurs mais valent de l'or (en toc). La sorcière est aussi comprise dans Holly comme un être inférieur, marginalisé et dégoûtant, renvoyant à la situation sociale de l'héroïne qui va bien comprendre que le luxe qu'offrent le temple et les croyances religieuses est accessible en quelques mensonges. Si on décide de ne pas reconnaître le cynisme du film, on peut bien sûr croire en cette histoire au premier degré (mais en la rattachant à quoi, au final ?), comme le souligne encore ultimement l'affiche du film où apparaît le visage de Holly éclairé par un rayon de soleil et entouré d'une auréole qui rappelle l'iconographie chrétienne — de l'idolâtrie, encore.

Deux films sortis cette année, formant les deux faces d'une même médaille, auront joué la carte de la croyance religieuse primitive. D'un côté, dans son versant humaniste, The Old Oak de Ken Loach nous a involontairement fait éclater de rire par sa naïveté constante, cette quête d'espoir (de la lumière, encore) menée à coups de schématismes par un cinéaste et son scénariste Paul Laverty dans la noirceur de nos sociétés déshumanisées. De l'autre, dans son versant métaphysique, il y a donc Holly qui veut nous faire croire à une réincarnation de l'Esprit Saint tout en montrant que son héroïne a en vérité des pouvoirs limités et arbitraires, faisant d'elle plutôt une nouvelle incarnation des marchands du Temple.