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Sara Forestier et son mari violent dans Filles de joie
Critique

« Filles de joie » de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich : Steak haché Power !

Guillaume Richard
Sur les plateaux TV et dans la presse, « Filles de joie » de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich a été présenté comme un film de super-héroïnes. Or, les trois prostituées optent pour le revenge porn et sont plutôt animées par le ressentiment, la suspicion et la vengeance la plus bête qui soit : à la justice, elles opposent leur volonté de se débarrasser elles-mêmes des hommes. Dans ce contexte, la fiction héroïque ne fonctionne pas. Elle est d'autant plus inopérante que le réalisme creux du film limite sans surprises le pouvoir réel qu'auraient pu avoir ces femmes, qui échappent très difficilement, et de manière tout à fait malheureuse, à leur condition fataliste de « steak haché » (comme le dit Sarah Forestier). C'est peut-être au fond la seule chose que ce type de cinéma dénonciateur peut nous dire.

« Filles de joie », un film de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich (2020)

La nécessaire et récente libération de la parole féminine, avec les revendications sociétales qui l'accompagnent, n'est pas en train de rendre service à tout le monde. La critique de cinéma a en effet trouvé dans cet élan un nouvel idéal symbolique à défendre. Le travail critique consiste maintenant à qualifier un film de féministe et de supporter cette cause en quelques phrases bien revendicatrices. Les "magnifiques" films de femmes pullulent, ils ne sont plus seulement féministes, ils sont aussi politiques, progressistes et "importants" au regard d'un combat symbolique où le film en tant que film disparaît au profit d'une lecture transpirant un sérieux de pape qu'il ne faudrait pas trop remettre en question — sous peine d'être traité de con ou de réactionnaire. Dans ce contexte, il est évident que la critique n'est plus un travail mais la répétition paresseuse d'un schéma d'action(s). L'analyse de nombreux films supposés politiques et féministes montre au contraire que des paradoxes peuvent vite apparaître et renverser ces lectures préétablies qui ne semblent exister que pour conférer au critique un pouvoir symbolique tout aussi superficiel. Filles de joie, écrit et co-réalisé par Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich, nous offre la possibilité de mettre en lumière ces paradoxes qui mettent à mal les labels préfabriqués qui continuent à ce jour de se substituer au travail critique.

Avec Filles de joie, Fonteyne et Paulicevich revendiquent deux choses : un engagement politique féministe et, pour ce faire, la description humaniste de super-héroïnes du quotidien(1). Le film est pourtant typiquement naturaliste et finit par accentuer les problèmes qu'il prétend dénoncer. Et en même temps, son récit ne parvient pas à faire opérer la fiction du super-héroïsme dans le monde des personnages : Axelle, Dominique et Conso ne seront pas les super-héroïnes promises, à moins d'accepter le fatalisme comme une force et leur esprit de revanche comme un signe de grandeur. Dans ce cinéma toujours plus répandu et contradictoire, la réalité doit être montrée dans toute sa crudité afin de faire passer un "message engagé" en faveur d'une amélioration des choses (à l'écran comme dans la vie de tous les jours). Or, le visible que ces films construisent n'est jamais reconfiguré : les sans-parts et les sans-voix conservent leur place sans aucune possibilité d'être autre chose que la somme de leurs problèmes et l'étiquette qui leur colle sur le front. Filles de joie essaie pourtant de le faire à travers le super-héroïsme mais échoue. En choisissant d'abord d'immobiliser le visible, Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich tombent dans le piège du naturalisme naïf et souvent racoleur qui compresse la réalité au nom de ses supposées aspérités et élague chaque herbe folle qui pousserait entre les rails. Rechercher les fictions de super-héroïnes ne les aidera pas plus car les trois femmes tireront du côté de l'Inspecteur Harry.

Conso (Annabelle Lengronne) et son amant obsédé du sexe (Jonas Bloquet) dans Filles de joie
© Charles Paulicevich - Versus Production

Les scènes de sexe, très réussies, presque en lévitation, creusent pourtant dans le sillon du naturalisme cru un visible où les trois femmes détiennent un réel pouvoir sur les hommes. Sans elles, Filles de joie aurait été un naufrage. Axelle (Sara Forestier) doit affronter son mari qui l'a suivie jusque dans la maison où elle se prostitue. Elle réussit à calmer sa violence, mais le sexe restera évidemment froid, triste et simulé, comme lorsque Conso (Annabelle Lengronne) fouette un esclave sexuel ou se retrouve en mauvaise posture dans une orgie à laquelle elle ne pensait pas participer, ou quand Dominique (Noémie Lvovksy) satisfait avec son pied un client âgé dans son bain. Filles de joie n'est jamais meilleur que lorsqu'il abandonne toute revendication, tout "message", quand il ne pousse pas une gueulante (mais avec Sara Forestier, pourrait-il en être autrement ?) ou cherche à tout prix à faire valoir des arguments féministes qui respectent un mauvais cahier de charge labellisé #metoo.
 
Car le féminisme du film est d'abord castrateur. Fonteyne et Paulicevich présentent donc leurs personnages comme des super-héroïnes. Ce qualificatif ne sert pas seulement à décrire la capacité d'Axelle, Dominique et Conso à supporter leur situation. Ce "pouvoir" caractérise aussi une aptitude à se venger des hommes et à faire triompher un "clitoris power" à la place du phallocentrisme. Après avoir été trompées par Jean-Fi (Jonas Bloquet), Axelle et Dominique décident de venger la pauvre Conso qui a frôlé l'overdose. Elles réalisent une sex tape de Jean-Fi, attaché à un lit, et menacent de l'envoyer à tous ses contacts s'il ne laisse pas Conso tranquille. En gros, elles pratiquent avec la même stupidité une sorte de revenge porn qui est généralement exercé par les hommes. Citons également le meurtre téléphoné et inutile qui ouvre le film. Là aussi, il est difficile de ne pas y voir une inversion des valeurs tout à fait maladroite. Au nom d'un certain féminisme, il devient légitime de frapper et même tuer les hommes qui oppressent les femmes. Ce discours est clairement anxiogène au récit et au pouvoir qu'auraient pu avoir les personnages féminins, telle une cerise pourrie sur le gâteau. Enfin, et toujours dans le même ordre d'idée, Dominique, dont la vie conjugale a sombré depuis longtemps dans la monotonie, se met à surveiller sa fille et un mec louche qu'elle fréquente. Celui-ci a clairement le profil du petit délinquant sexuel qui organise des partouzes dans les caves de la cité (ou des viols collectifs ? Le suspense est total). C'est un ennemi de plus auquel il faut couper les couilles afin que l'honneur des femmes soit rétabli.

Axelle (Sara Forestier) retrouve son mari violent avec ses enfants dans Filles de joie
© Charles Paulicevich - Versus Production

Voilà donc pour le "message" qui n'a rien de politique ou d'émancipateur. La thèse du fatalisme n'est pas non plus tenable et pourtant Filles de joie la soutient entièrement. Une pratique naturaliste du cinéma a en effet beaucoup plus de chances d'aboutir à un constat fataliste, tant au niveau du visible que du récit. En même temps, on peut comprendre que les cinéastes ne veulent pas mentir sur la réalité de ce qu'ils ont vu (neuf mois de documentation ont précédé le tournage) ni l'embellir. Mais en jurant avant tout fidélité à ce qu'ils ont vu, à l'intérieur du bordel ou en suivant des prostituées, Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich ont automatiquement circonscrit le champ des possibles. Et ce ne sont pas quelques rires éphémères partagés entre prostituées qui troueront la surface plate du naturalisme cru de Filles de joie. Le film est parfois bien vivant mais seulement à l'intérieur d'un cercle où rien ne dépasse et où les identités sont assignées (la prostituée donc, mais aussi le mari violent, l'obsédé sexuel, le(s) jeune(s) délinquant(s),etc.). Rien ne doit non plus venir entraver la logique narrative de la survie et de ses conditions précaires.

Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich appuient lourdement sur celles-ci. Axelle est une mère célibataire et sa propre mère dépravée squatte chez elle. Son mari violent veut obtenir la garde des enfants. Le matin, c'est le chaos dans l'appartement, et Axelle y perd beaucoup d'énergie (Sara Forestier en fait des tonnes). Elle est convoquée à l'école de son fils car il a frappé d'autres élèves et crié "Allahu akbar". Seules les fictions les plus tristes réussissent à faire effet dans ce monde d'une rare précarité. C'est peut-être là un deuxième atout de Filles de joie mais qui n'est pas vraiment exploité : penser ce monde à travers la distance fixée par rapport aux fictions et aux images qui circulent dans nos sociétés. Seul Conso, lorsqu'elle se trouve encore dans les bras de Jean-Fi, croit encore à une fiction qui serait celle d'un conte de fée, avec son prince charmant et les nombreux enfants promis à la fin. Dominique est quant à elle une mère de famille blasée au bord de la crise de nerfs. Elle se sent comme une étrangère au sein de sa famille et voilà qu'elle essaye de jouer à l'inspectrice Harry. La fiction de la super-héroïne ne fonctionne pas plus ici : les trois femmes subissent d'abord les règles d'un monde régi par la précarité et duquel il est très difficile de s'arracher. Un anti-héroïsme placé sous la figure de l'inspecteur Harry (NB : ce parallèle n'est pas suggéré par le film) débouche sur la même conclusion.

Dans ce monde naturaliste où les fictions ne peuvent qu'être inopérantes, ce sont les corps qui passent à la moulinette. Si la marchandisation du corps est un des thèmes attendus de Filles de joie, Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich ne lui confèrent ni d’hétérogénéité, ni de puissance d'indétermination, même quand il (re)prend temporairement le dessus par le sexe. Le corps reste un morceau de viande. Axelle hurle d'ailleurs sur Dominique lorsque celle-ci parle de "steak haché". La comparaison la rend hystérique mais c'est pourtant la triste réalité d'un film gangréné par les passions tristes et les affects négatifs. Les steaks hachés ne se transforment pas en héros. Ils sont condamnés à une certaine nullité fataliste et l'instinct de survie devient le seul mode d'être de ces corps moulinés. Leur combat est certes celui de la dignité, mais il repose paradoxalement sur un esprit de vengeance et une certaine obscénité, celle du naturalisme le plus cru. Soit, anyway, le slogan du film est tout trouvé : Steak haché Power !

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Notes

1. Voir l'interview de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich dans le dossier presse sur le site du distributeur belge du film, O'Brother. La référence au super-héroïsme apparaît également dans la capsule Cinevox #87.