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Julien Frison, Laurent Stocker, Christian Hecq, Adeline D'Hermy, Pauline Clément, Marina Hands regarde un incident sur scène dans De la Comédie-Française
Critique

« De la Comédie-Française » : RIP Molière, vive le théâtre filmé !

Guillaume Richard
La tentative de modernisation recherchée par De la Comédie-Française tombe à plat comme sa volonté de rendre hommage à la célèbre institution et ses pensionnaires. Le film de Martin Darondeau et Bertrand Usclat s'avère être une publicité mensongère sur au moins trois points contradictoires : il relève d'abord et surtout du théâtre filmé et du mauvais boulevard, en totale opposition avec le théâtre qui se joue à la Comédie-Française ; ensuite l'héritage que le film veut célébrer, notamment celui de Molière, est abîmé ; enfin, le comique caillé ne parvient jamais à s'intégrer dans l'urgence du récit pour tomber systématiquement à plat. Il aurait fallu écouter Jean de La Fontaine, cet autre célèbre figure de l'institution : rien ne sert de courir dans tous les sens, il aurait mieux valu arriver à point.
Guillaume Richard

 

Une minute avant le lever de rideau sur le texte

 

Wesh frérot, il paraît que De la Comédie-Française, le film de Bertrand Usclat et Martin Darondeau, soi-disant la comédie de l'été à ne pas manquer voire un des meilleurs films de l'année pour certains, dépoussière les couloirs de la Comédie-Française, sa supposée austérité, la perception des hommes et des femmes qui y siègent et l'aridité du théâtre qui s'y joue. On y découvre Nina (Pauline Clément) en PLS trois heures avant la première de sa mise en scène de Macbeth. En vrai, elle est au pouvoir, et même en mode Lady Macbeth, tandis que le mâle dominant, Philippe (Laurent Stocker), est cocufié et bousculé de son trône pendant tout le film. Les djeuns sont aussi très sympas. Deux renois font les bouffons en amusant la galerie. L'une, Mélanie la maquilleuse qui vient de la téléréalité (interprétée par Sephora Pondi), parle un français de banlieue qui amuse Philippe et suscite l'hilarité du spectateur de la tranche 4x20 qui s'est déplacé en salle ; l'autre (l'ouvreur Issa, joué par Sefa Yeboah) maîtrise au contraire parfaitement le français et le texte de Shakespeare, mais il sera au final écarté cruellement des planches pour aller faire rigoler le public dans un moment « sympa ». La fumeuse Nadine (Danièle Lebrun), la plus âgée de la troupe, fait aussi bien rire, et c'est chouette de ne pas avoir écarté la vieille génération qui est aussi le public cible du film. Mais qu'en est-il des représentants de la communauté LGBTQIA+ ? Des Bulgares ? Des asiatiques et des adolescents entre 13 ans et 15 ans ? Wesh il y a encore du pain sur la planche pour que la Comédie-Française soit raccord avec la modernité frérot... Faire jouer Macbeth par une femme aurait été plus approprié. Bon allez, MERDE, le texte va commencer. Quoi, De la Comédie-Française est un film de merde ? C'est à voir, mais je dis Merde pour que le texte obtienne une standing ovation, comme à Cannes ? Oui mais là on est au théâtre, bon, chuuuut.

 

Acte I : Inhospitalité et Entre-soi

 

Du bâtiment somptueux de la Comédie-Française, nous en voyons d'abord la façade mais nous serons invités à y pénétrer par la petite entrée de service réservée aux artistes et au personnel. Celle-ci est symboliquement gardée par Guillaume Gallienne, illustre représentant de la Comédie-Française, et par un agent de sécurité, un duo qui ne réussira pas à gagner notre sympathie. D'entrée de jeu en effet, Gallienne cabotine dans une scène lourdingue dans laquelle il interdit l'accès au bâtiment à Nina car elle a oublié son badge. Le ton est donné, et une première question se pose : dans ces conditions, a-t-on vraiment envie d'entrer dans le film ? Face à l'inhospitalité de Gallienne qui hurle comme dans le plus mauvais boulevard (bien que d'autres puissent se régaler devant le cabotin), il est légitime de vouloir prendre ses jambes à son cou et de fuir loin, très loin, pour par exemple prendre son ticket dans une salle de cinéma. Mais bon, j'ai payé ma place (certes avec la carte Cineville), la salle du Caméo à Namur est confortable avec son air conditionné par 35 degrés dehors. De la Comédie-Française dure seulement 1h15, donc bon, pourquoi ne pas rester, même si in fine j'aurais préféré avoir une excuse semblable à celle de Nina pour me voir refuser l'accès à un film dont l'accueil laisse à désirer. De manière générale, on pourrait avancer qu'un film, quel qu'il soit, ne doit jamais rater ni sous-estimer le moment où il accueille le spectateur, aussi radical soit-il. Il doit avoir le sens de l'hospitalité. Cela peut se jouer dès le premier plan ou après cinq à dix minutes. Dans la majeure partie des cas, une fois ce temps écoulé, on sait si le film nous a cueilli ou non, même s'il ne faut évidemment pas en faire une loi : tout spectateur doit être à l'écoute du film et le suivre là où il l'emmène, tandis qu'un rayon vert peut toujours se produire jusque dans les derniers instants. C'est pourquoi nous avons accepté de franchir le portique de sécurité qui garde les potentielles promesses De la Comédie-Française, « confiant » au regard du succès critique, malgré un accueil carabiné à l'entrée.

Ainsi, la porte de la Comédie-Française s'ouvre à nos yeux curieux pour y découvrir une galerie de personnages atypiques pris dans la mouise à trois heures de la première de leur Macbeth. Les scènes cocasses appuyées reposant sur le bon mot se succèdent sans talent. Martin Darondeau et Bertrand Usclat(1) hésitent entre la comédie de boulevard pachydermique et le coup d'essai d'une réplique de Birdman d'Alejandro González Iñárritu, qui se révèle être un fameux coup dans l'eau. La caméra se veut en effet nerveuse pour saisir l'urgence et le chaos ambiant. Or, les deux réalisateurs ne tranchent pas pour un style ou un autre. L'Iñárriturisme, qui n'est déjà absolument pas une recommandation à suivre, est même abandonné en cours de route, signe de l'incohérence totale d'un film qui va dans tous les sens. Pourtant, selon la majorité des critiques, De la Comédie-Française dépoussiérerait les couloirs de l’institution qui aurait réussi son passage à la « modernité », encore faut-il s'entendre sur ce concept. Pourtant, quand la porte d'entrée s'est ouverte, ce fut au son d'un grincement strident qui laissa passer une odeur de moisi. Comme on a pu le constater dans le prélude, cette grande usine à gaz telle que nous la montre les auteurs n'a pas l'air d'être ventilée souvent, d'où l'odeur d’œuf pourri et de tomate écrasée laissée par le cabotinage des acteurs et les idées de scénario qui tombent complètement à plat. Martin Darondeau, Bertrand Usclat, Pauline Clément et Clémence Dargent ne font que passer un petit coup de serpillière sur les bibelots de la maison centenaire, rien de plus, et surtout loin de ce qui anime et traverse l'institution aujourd'hui. De la Comédie-Française célèbre d'abord un entre-soi dont rien ne justifiait un film, si ce n'est la volonté de fabriquer une publicité à la gloire de l'institution en péril et de ses pensionnaires dans le but d'apporter un coup de pouce aux finances. Les subsides d’État ont en effet subi une coupe de 5 millions d'euros en 2024(2). Le film, qui ne se prive pas d'aborder la question en tournant en bourrique la ministre de la culture qui assiste à la première du spectacle, constitue ainsi un bon produit d'appel pour doper les ventes et soigner l'image de marque, à défaut de récupérer suffisamment d'argent sur les 939.836 entrées en salles actuelles.

 

Acte II : RIP Molière

 

Incapable de choisir un style, de trouver un rythme dans les scènes et au montage, tombant à plat quasiment à chaque instant, De la Comédie-Française révèle assez vite son premier et plus improbable paradoxe : le film relève à la fois du théâtre de boulevard et du théâtre filmé alors que l'institution est reconnue pour sa pratique exigeante du théâtre, certes modernisée et éloignée des clichés d'antan. Ce choix n'est pas cohérent. Il suffit de consulter la programmation pour s'en convaincre car même ouverte à tous et promouvant encore une conception populaire et accessible du théâtre, la Comédie-Française ne fait pas commerce du Boulevard, alors pourquoi avoir choisi cette forme pour la recycler et la régurgiter dans un médiocre théâtre filmé ? À nouveau, ce tour de passe-passe hypocrite obéit à cette volonté de continuer à dépoussiérer une institution fréquentée en partie par un public branché et bobo – quand ce n'est pas toute l'intelligentsia parisienne qui se rue aux premières – et surtout par un public âgé de plus 50 ans « qui forme le noyau dur des abonnés traditionnels (...) dont les personnes de plus de 65 ans représentent 20 % du public »(3) Si le spectateur récupéré et converti par le coup de pub mensonger qu'est De la Comédie-Française tombe dans la panneau et croit qu'on y joue de la comédie bien grasse tournant autour des petits drames du quotidien, et dont le cocufiage est la figure majeure, il tira une gueule jusque par-terre quand il découvrira lors de cette saison 2026-2027 La Musica deuxième d'Arnaud Desplechin à partir de Marguerite Duras, ou L'Événement adapté d'Annie Ernaux. En soi, tant mieux et rien n'indique évidemment que ce même spectateur n'aimera pas un spectacle qui va déjouer ses attentes.

Laurent Stocker et Sephora Pondi lors de la scène du maquillage dans De la Comédie-Française
© ATELIER DE PRODUCTION-COMEDIE FRANCAISE -FRANCE 2 CINEMA

Écartons également un deuxième (et immense) malentendu. Le répertoire de Molière, et tout ce que son art théâtral représente, constituent une tradition de la Comédie-Française. Chaque saison, au moins une de ses pièces est jouée. Il ne faudrait pourtant pas confondre Molière avec le théâtre gras de boulevard, ni avec le désagréable et fâcheux penchant à cabotiner et à hurler son texte sur scène. Quiconque a lu Molière sait que sa langue et son art sont d'une incroyable puissance conceptuelle qui nécessite beaucoup d'habileté et d'épure pour en adapter les subtilités. Dom Juan, par exemple, et ce constat vaut pour de nombreux textes, est traversé par un souffle épique, une épure et un humour qui en font une pièce universelle et indémodable. Peut-être que je me trompe complètement et que c'est mon désamour pour un théâtre saccageant l'idée même de représentation qui me pousse à rejeter cette manière dont la comédie inventée par Molière est montrée au aujourd'hui. Or, le laborieux théâtre filmé de De la Comédie-Française se fourvoie dans ce recyclage faisandé. Le film veut nous faire croire que le théâtre autant que Molière ressemblent à ce médiocre boulevard sans âme ni rythme. De plus, il est impossible de nuancer ce constat puisque le film se termine quand le rideau se lève : il ne donne donc rien à voir ni à penser ce que serait réellement le théâtre à la Comédie-Française. Les répétitions auxquelles nous assistons livrent quand même quelques indices criants, à l'image du texte de Shakespeare qui doit être solidement déclamé en faisant bien circuler l'air jusque dans le ventre, ou cette fumée obtenue grâce à une machine qui indique que la pièce privilégie les effets spéciaux à la conceptualité.

De la Comédie-Française veut encore montrer que Molière est « bien vivant » et modernisé. L'idée qui consiste à le faire apparaître en chair et en os à Nina tombe elle aussi complètement à plat comme tous les autres gags du film. Elle n'est ni drôle, ni opérante d'un point de vue cinématographique, mais aplatie pour être soumise aux normes du théâtre filmé. Molière est en plus interprété par Benjamin Lavernhe, qui personnellement ne m'évoque pas grand-chose sinon que sa présence dans un film n'est jamais un bon présage. Ce pilier de la Comédie-Française était donc le choix parfait pour incarner un Molière vidé de toute sa substance et de sa grandeur. RIP mon pauvre Molière ! Cette poignée de pitres de De la Comédie-Française ne se rend même pas compte qu'ils ont profané ton cercueil ! Et ils osent en plus agiter ton spectre shakespearisé sous les traits d'un vilain cabotin au service d'un théâtre filmé qui aurait certainement suscité tout ton mépris si tu étais notre contemporain. Car définitivement, l'art de Molière ne peut ni se confondre avec du Boulevard, ni du théâtre filmé. Seuls les mauvais théâtreux pensent le contraire en massacrant sa grandeur, sa générosité, sa profonde intelligence, son énergie inimitable et son hospitalité. Molière est grand, De la Comédie-Française une complaisante bouffonnerie. RIB Molière, puisqu'ils font fortune sur ton dos avec la même roublardise que les célèbres faquins de ton œuvre.

 

Acte III : Du comique caillé (ou sommes-nous trop sérieux ?)

 

Le film est enfin terminé après 1h15 de souffrance qui ne m'a donné qu'une seule envie : ne plus retourner au théâtre alors que je m'étais promis de réessayer malgré l'aversion que me procure le jeu des acteurs et, selon moi, le non-respect de tout ce que les textes pensent entre les lignes. J'étais à deux doigts de faire mon Yannick, d'ailleurs est-ce qu'il y a une différence entre la pièce du film de Quentin Dupieux et le film de Bertrand Usclat et Martin Darondeau ? Installé comme d'habitude devant, je constate qu'un grand fossé me sépare des autres spectateurs, âgés tous de plus de 80 ans, concentrés au fond de la salle et gloussant entre eux avec leurs rires agaçants — ces rires forcés à chaque gag même médiocre qui vous donne là aussi envie de fuir la salle. J'entends l'un d'eux affirmer que le film fait preuve d'une grande autodérision. Certes. Guillaume Gallienne en agent d'accueil, Benjamin Lavernhe en Molière réincarné affligé que la troupe joue du Shakespeare ou Laurent Stocker passant du roi au cocu, sont certainement des exemples d'autodérision croustillants qui se boivent comme du petit-lait. Sauf que les gags et l'ambition du film ont plutôt la saveur d'un lait qui a tourné : celui du lait caillé du théâtre filmé. À l'image du cinéma populaire français porté par son star system, De la Comédie-Française est un film caillé, tout ce qu'il entreprend relève du décalage raté parce que justement le comique n'a aucune spontanéité même si cet effet est recherché. Tout est déjà périmé et attendu, comme si les auteurs et les acteurs avaient fait commencé le film non pas trois heures avant la première mais plusieurs jours auparavant. Ainsi, ils ont toujours un coup d'avance sur le spectateur, comme par exemple lors du gag de la croix gammée qui ne fonctionne pas car les acteurs/personnages dissimulent mal leur surprise. C'est un troisième grand paradoxe du film : il veut se situer dans l'urgence et le chaos quand son comique tient du commentaire ou du décalage ironique imperméable à toute spontanéité et incarnation spatio-temporelle dans l'instant. Les personnages semblent s'agiter comme de vieux pantins poussiéreux condamnés par avance à un échec assuré. Cet écart introduit une péremption dans la dérision car son timing est toujours manqué. Le problème peut aussi être formulé dans le sens inverse : plutôt que de courir dans tous les sens, le film aurait mieux fait d'arriver à point — les Fables de Jean de La Fontaine font pourtant partie du répertoire la Comédie-Française ! De la Comédie-Française fait donc double en abîmant l'héritage de Molière et de Jean de la Fontaine. Heureusement que leur adaptation de Macbeth n'occupe pas le cœur du récit.

Cette dérision qui tient du comique caillé se fait aussi ressentir dans la modernisation recherchée par l'entreprise publicitaire mensongère. Même si Séphora Pondi et Sefa Yeboah sont des talentueux pensionnaires de la Comédie-Française, leur rôle dans le film relève du cliché banlieusard et du préjugé sociologique, alors que la première a tenu, entre autres, le rôle-titre dans Médée, et le second a joué dans L'Opéra de quat'sous ou Lucrèce Borgia. Ce choix est incompréhensible et on voit bien à travers cette autodérision lourdingue tout ce que le film rate. Les autres acteurs sont quant à eux plus gentiment titillés, comme Julien Frison dans le rôle de l'amant angoissé ou Adeline d'Hermy dans celui de la comédienne écervelée. Tous les masques de ce comique caillé se mettent donc au service d'une esthétique de l'oripeau qui ne révèle pas grand-chose de l'art du théâtre et de son envers. Au mieux quelques détails amusants, comme le professionnalisme zélé du régisseur général interprété par Christian Hecq. Au final, on peut ranger nos tomates et nos œufs pourris, ce n'est pas aujourd'hui que nous saccagerons la salle Richelieu même si le film nous tend le bâton : De la Comédie-Française dégage déjà naturellement une odeur flétrie qui a décidément encore besoin de filtrer les véritables courants d'air qui font la modernité, l'exigence et la grandeur actuelle de la Comédie-Française. On ne ferait pas tomber le rideau sur ce texte sans signaler le nombre aberrant d'étoiles octroyé au film par la presse sur Allociné, énième signe d'une démission totale de la critique française.

Notes[+]