« 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur » : Éloge de l’Impudeur
Par Guillaume Richard, le 11 Juin 2018
Pour Le Rayon Vert

13 Novembre Fluctuat Nec Mergitur

« 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur » : Éloge de l’Impudeur

« 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur » : Éloge de l’Impudeur

« 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur », une série Netflix de Jules et Gédéon Naudet (2018)

Il aura fallu attendre seulement quelques jours pour que la série documentaire des frères Naudet, 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur, dévoilée par Netflix le 1er juin dernier, éveille les polémiques attendues. D’un côté, des victimes lèvent la voix pour critiquer les intentions floues à la source d’un projet qui aurait vu le jour beaucoup trop tôt. Un projet qui s’inscrit bien évidemment dans un système capitaliste fondé sur l’appât du gain, donc en décalage total par rapport aux attentats du 13 novembre. De l’autre, des familles de victimes tuées le soir des attaques estiment que le documentaire ne parle pas assez de ceux qui y ont laissé la vie. 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur se compose en effet majoritairement des témoignages d’une poignée de survivants, dont la plupart sont présentés comme des miraculés, à l’instar de ce petit groupe d’anciens otages qui s’est frotté aux terroristes du Bataclan. Il faut pourtant fermement s’opposer à ces premières critiques, ainsi qu’à toutes les tentatives en cours et à venir de rattacher la série aux discours consensuels et universalistes qui dominent aujourd’hui l’opinion. 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur rappelle d’abord ce qu’a été le réel de cet événement, un réel pour lequel nous n’avons peut-être pas encore trouvé les mots et qui nécessite une langue propre ne rechignant pas à faire l’éloge de l’impudeur. Car, dans un même mouvement, ce retour vers cette déflagration du réel s’accompagne d’une critique voilée (et involontaire ?) des discours que les médias de masse ont construits et ensuite imposés aux citoyens. Leurs réponses, désormais systématisées, sont depuis le début inopérantes. Elles n’essaient pas de raconter le réel : elles s’énoncent du haut de leurs idéologies identitaires et de leur lutte pour des valeurs dites « universelles » auxquelles nous serions tous censés adhérer.

Depuis les attentats de Charlie Hebdo, les médias, désarmés face à l’inimaginable brutalité des événements, ont inventé et déployé leur propre mécanisme de réponse, tel un organisme produisant automatiquement des anticorps en cas d’infection. Ce dispositif élaboré, mêlant habilement une couverture live des événements, le recours à des panels d’experts et, surtout, l’établissement de discours unanimistes et solidaires fondés sur des grandes valeurs (Liberté, Dignité,…) à défendre bec et ongles face à l’horreur. C’est donc tout un système langagier, avec des mots et des étiquettes connotant aussi bien une pensée solidaire qu’identitaire, qui a été inventé au milieu du chaos et à partir duquel les médias ripostent systématiquement à chaque nouvel attentat. 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur oppose donc à ce dispositif médical – ces premiers soins limités apportés par les médias, un retour du réel de l’événement par le biais des témoignages des survivants, témoins, policiers ou pompiers présents ce soir-là. Ils portent en eux un autre univers de sens, une autre langue, d’autres mots et d’autres postures : ce qu’ils racontent ne correspond plus aux histoires que les médias inventent le cœur sur la main et le poing levé. Et, pire encore, le blasphème suprême, la plupart des témoignages n’ont peur ni de l’impudeur, ni de l’indignité. Nous rejoignons par là la conclusion d’Emmanuel Burdeau, même si ce dernier ne partage pas notre éloge de l’impudeur : « Les relances fortuites et nécessaires d’un témoignage à l’autre, les échos et les récits, les histoires qui, bien que propres à chacun, rencontrent celles des autres. Tout cela, le plus doucement et le plus invinciblement du monde, vient défaire l’unité qu’on s’emploie par ailleurs à cimenter » (1) Emmanuel Burdeau, « Fluctuat Nec Mergitur »: une série sur le 13-Novembre qui plie mais ne sombre pas, Mediapart, le 5 juin 2018

Un des survivants tenant la main rugueuse du pompier

Un des survivants tenant la « main rugueuse » d’un policier.

Ce qui frappe dans les récits que présente 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur, c’est que chaque protagoniste semble réveiller au moment de l’interview sa propre expérience, sans filtre et sans rendre de comptes à quelconque discours dominant. Plusieurs fois, certains avouent « qu’il ne serait pas bien de dire cela » ou « qu’il ne faudrait pas que je dise ceci car cela pourrait être mal interprété ». C’est justement ça, le réel, le réel de cet événement : ces moments où les êtres sont ce qu’ils sont, des corps ébranlés traversés par une multitudes d’affects et de flux contradictoires qui ne peuvent être modélisés dans un discours identitaire ni servir d’antidote à une perte de repères sociétale. Chaque protagoniste du documentaire, à un moment, se laisse aller à un genre de confession : leurs failles finissent par en dire beaucoup plus sur ce qu’a été le 13 novembre que n’importe quel sermon unificateur. Et tant pis si cela heurte nos sensibilités prudes ! On comprend parfois mal le petit sourire qu’affichent certains, les comportements parfois curieux de ceux-ci ou les remarques de ceux-là. Si on ne les comprend pas au premier abord, c’est parce qu’ils ne renvoient à rien de connu dans le système élaboré par les médias. Les mots que ces derniers utilisent pour nous soulager ne sont peut-être pas les bons, du moins ils nous font baigner dans un contexte idéologique déconnecté. Les récits des survivants se fichent pas mal de la pudeur et de la dignité. Ils n’ont aucune honte à dire qu’ils ont rampé, qu’ils se sont cachés au milieu des corps ou sous le toit du Bataclan, qu’ils ont failli ne pas réussir à escalader les toilettes à cause d’un surpoids ou qu’ils pensaient avant tout à retrouver leurs enfants. La Dignité, la Pudeur, la Liberté, ce n’est pas à ce moment-là leur affaire ; c’est la nôtre, après coup, loin de l’horreur, assis confortablement dans le creux de notre canapé.

13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur n’exploite pas de manière sensationnaliste l’horreur des événements. Les reproches qu’on lui adresse sont infondés même si les frères Naudet éprouvent par moments une difficulté à maintenir leur propos du côté du réel de l’événement, sans pour autant basculer dans « le film officiel, la cérémonie d’État » (2)Ibidem. La série apporte au contraire d’autres mots, les mots du réel. Cela ne veut évidemment pas dire que les témoins ne sont pas solidaires du récit des médias de masse. Ils tentent d’ailleurs à plusieurs reprises de s’y rattacher, comme à une bouée, lorsqu’ils ne savent plus comment se maintenir à flot après avoir ouvert la faille. C’est dans ces moments que les récits des médias apparaissent encore plus fragiles et inadéquats. Qu’est-ce que la Liberté et la Dignité au milieu de l’horreur ? Que peut bien signifier ce terme générique, « Les Français », que les médias aiment tant utiliser ? Jules et Gédéon Naudet donnent parfois l’impression de vouloir mettre sur le même plan les récits du réel et les récits des médias. Anne Hidalgo, François Hollande et surtout Bernard Cazeneuve apparaissent d’ailleurs en bons perroquets des « formules creuses » (3)Ibidem. Le titre de la série renvoie aussi étrangement à la devise de Paris. Fluctuat Nec Mergitur signifie en effet « battu par les flots, mais ne sombre pas ». Soit l’idée d’un Paris éternel symbole d’une République qui ne plie(ra) pas, tandis que les mots des survivants racontent tout autre chose. 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur aurait tort de revendiquer une place au milieu du discours dominant et de se rêver en panthéon dédié aux victimes, car sa place est ailleurs et doit le rester : du côté du réel.

Le réel qui est raconté ici à travers les dizaines de témoignages recueillis peut donc certainement déranger. Mais pas pour les mêmes raisons que les premières critiques sorties dans la presse : c’est la magnifique et bouleversante impudeur de ces corps qui nous déroute. Nous redoutions de retrouver les mots que nous connaissions déjà et, à la place, nous recueillons les récits incompréhensibles d’êtres humains racontant leur(s) faille(s). Face à ce retour du réel, comment ne pas se mettre à genoux ? Qui sommes-nous pour juger alors que nous avons été soigné non pas à coup de réel, mais par transfusion de récits identitaires, consensuels et incontestables auxquels nous n’avons pas eu notre mot à dire ? Pour répondre à l’horreur des événements, un changement de dispositif médical s’impose. Celui actuellement en place a fait son temps et ne fonctionne pas. Il devient même risible et grotesque à force de se répéter avec la même solennité, les mêmes appels sourds et inopérants. 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur invite d’abord à trouver d’autres mots, à se reconnecter à du réel. N’est-ce pas le plus bel hommage qu’on pouvait rendre aux victimes ?

Pour aller plus loin

Fiche Technique

Réalisation
Jules et Gédéon Naudet

Durée
3x50'

Genre
Documentaire

Date de sortie
2018

Notes   [ + ]

1. Emmanuel Burdeau, « Fluctuat Nec Mergitur »: une série sur le 13-Novembre qui plie mais ne sombre pas, Mediapart, le 5 juin 2018
2, 3.Ibidem

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur » : Éloge de l’Impudeur », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 11 Juin 2018, imprimé le 21 June 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/13-novembre-netflix/.