« Wild Wild Country » : Le Documentaire et l’Esthétique de l’effet spectaculaire
Par Guillaume Richard, le 14 Mai 2018
Pour Le Rayon Vert

Wild Wild Country Série Netflix

« Wild Wild Country » : Le Documentaire et l’Esthétique de l’effet spectaculaire

« Wild Wild Country » : Le Documentaire et l’Esthétique de l’effet spectaculaire

« Wild Wild Country » (2018), une série documentaire Netflix créée par Chapman Way et Maclain Way

En l’espace de quatre ans, Netflix s’est fabriqué un cachet clairement identifiable. Ses productions originales à destination du public adulte ont à peu près toutes en commun une volonté à tendre vers le genre, le thriller et le récit d’investigation. C’est ainsi que la plupart des documentaires labellisés Netflix se confondent avec des fresques tapageuses peuplées d’escrocs, de fous à lier, de mensonges, de twists improbables, d’institutions dysfonctionnelles et d’injustices à révéler aux yeux du monde. Pour Netflix, toutes les histoires, surtout lorsqu’elles sont racontées sous une forme documentaire, doivent passer à la moulinette de ce que nous appellerons la « saga épique » dans le but d’en obtenir les effets. Cette forme narrative stimulante et susceptible de captiver un large public s’est imposée comme une recette à suivre – et une recette gagnante, au risque de ne plus rien voir. Car ce que révèle Wild Wild Country, le nouveau documentaire étendard du géant américain, c’est que derrière ces grands récits complexes truffés d’illuminés et de belles causes à défendre, le réel disparaît au profit d’une représentation spectaculaire des événements. Ceux-ci nous sont montrés dans une forme divertissante où nous ne savons plus qui croire, que voir, que penser. Seules comptent désormais l’ampleur du récit raconté et sa résonance mythique avec l’Histoire. Le documentaire doit faire genre. Il doit avant tout s’approprier les codes d’un genre – dans le cas de Wild Wild Country, ce sera celui du Western – pour raconter des histoires dignes des plus grandes fictions. Sauf que ce type de documentaire, sous son apparence de saga épique dont il transpose habilement les codes, ne fait rien d’autre qu’imposer une esthétique de l’effet spectaculaire au détriment de ce qu’il y aurait à voir.

Nous ne voulons pas ici nous poser comme les apôtres d’une expérience du réel fantasmé que permettrait de moins en moins les images ou notre société. Ni revendiquer naïvement plus de « réel » dans le documentaires à travers des formes différentes. Mais simplement poser cette question : que nous donne encore à voir les documentaires entièrement assujettis à une recherche avide de l’effet spectaculaire ? Dans le cas de Wild Wild Country, le propos qui se dessine est assez clair : le récit épique de la secte des Rajneeshiens et de leur gourou Bhagwan Shree Rajneesh résonne avec l’Histoire de l’Amérique et met à l’épreuve le socle de la démocratie. La liberté de culte se trouve par exemple menacée et, dans un même mouvement, en soulignant cette entorse faite à la constitution, ce sont les fondements et les pouvoirs de la religion chrétienne qui sont questionnés. Le traitement par les autorités du danger que représenterait la communauté rappelle également la sombre période de l’histoire où les premiers colons se sont installés sur le continent et exterminés les indiens. Enfin, un parallélisme existant entre le rêve américain et la destinée de la secte tend un miroir peu flatteur aux américains et à leur « idéal de liberté ». Voilà le genre de rapprochements que donne à penser Wild Wild Country. Nous pourrions nous contenter de ces enseignements somme toute bien ficelés. Par là, la série ne permet-elle pas justement de voir quelque chose ? Ne dévoile-t-elle pas du réel dissimulé derrière son grand récit et ses effets tapageurs ? Ce réel est celui qu’invente la saga épique. Il est celui que content entre les lignes les westerns ou les films de gangsters : c’est un réel partagé par les grandes fresques arborant un goût pour les mythes et l’histoire. De nombreux documentaires Netflix ont ce réel comme dénominateur commun. Cette économie singulière, si stimulante et riche d’enseignements, est pourtant confrontée à des limites que Wild Wild Country met en lumière de façon flagrante.

Cela nous ramène à la question du Voir. La saga épique est tellement imposante, sa dictature de l’effet spectaculaire si primordiale, qu’elle place sous sa coupe chaque protagoniste dont elle finit par définir le rôle au sein de son récit. Or, lorsqu’une personne intervient dans un documentaire, elle est sensée le faire pour elle-même, c’est-à-dire sans camper un personnage ni servir les intérêts d’une fiction. Les frères Way recueillent évidemment avec « objectivé » chaque témoignage. Sauf que dans un second temps, ils s’en servent pour orchestrer un récit épique où s’affrontent les bons et les méchants, chacun avec ses raisons sans que rien ne soit tout noir ni tout blanc. Les protagonistes ont beau exprimer leur point de vue et leur perception sans filtre des événements, nous ne voyons jamais à quoi ils font référence concrètement. Ils semblent parler dans le vide. Jamais, par exemple, nous ne parvenons à comprendre qui est le fameux Bhagwan. Wild Wild Country le présente en effet comme une sorte de marionnette mystérieuse absolument grotesque ; chaque apparition du gourou, un sourire un peu idiot aux lèvres et les mains s’agitant avec bouffonnerie pour faire vibrer les adeptes, étant involontairement comique. Le manque d’images, s’il est véridique, aurait pu être compensé par un plus large portrait de l’homme et de son œuvre, dont on apprend finalement peu de choses. Cela a pour effet de tourner en dérision la parole des anciens membres de la secte, qui témoignent pourtant face à la caméra trente ans après les faits. Nous ne comprenons ni le comment ni le pourquoi de cette aventure, et encore moins la nature des enseignements prodigués au cœur de la communauté qui pourraient avoir une valeur réelle. Leur dévouement, d’hier et d’aujourd’hui, passe pour de l’hérésie béate. En somme, nous parvenons jamais à voir quelle est l’œuvre Bhagwan. Et en même temps, nous ne pouvons pas affirmer avec exactitude si c’était un escroc. Bien sûr, il possédait nonante Cadillac, ce qui en dit long sans doute sur les intentions floues du gourou. Mais ce n’est pas suffisant : un manque cruel d’images et d’arguments se fait sentir tout au long de la série alors que les créateurs ont à disposition une quantité importante d’images qu’ils ne questionnent jamais (elles sont pour la plupart tournées par les Rajneeshiens eux-mêmes !) et auxquelles ils ne font rien dire.

Ce manque est paradoxal. Wild Wild Country est en effet entièrement rythmé par des images d’archives étonnamment nombreuses entrecoupées par les témoignages des protagonistes de l’époque. Et lorsque des images manquent, de curieuses scénettes animées viennent se substituer aux archives. Une grande confusion finit par se dégager de l’ensemble car le travail de recherche hyper documenté est traité avec un manque de rigueur évident. Les réalisateurs ont tellement de sources et de témoignages à leur disposition qu’ils ne parviennent plus à y voir quelques chose, noyés qu’ils sont sous la masse d’informations et obnubilés par leur volonté d’orchestrer un grand récit aux résonances mythiques. Nous ne savons donc rien ou presque de Bhagwan et des rites de la communauté, et en face se trouvent d’une part les braves américains pures souches envahis par les étrangers, et de l’autre les forces de l’ordre soucieuses de faire respecter la loi. Le spectateur est amené à se ranger aux côtés de ces derniers. Or, qui voudrait soutenir une population un brin réactionnaire ou le pouvoir policier dont les intentions sont floues et potentiellement contestables ? Il est sans doute louable de nuancer toute forme de manichéisme au profit d’une complexité narrative, mais Wild Wild Country devient par là terriblement confuse et les événements réels finissent par être dissimulés au profit de la recherche d’effets spectaculaires. Nous finissons par ne plus rien voir. Nous ne sommes pas non plus certains de comprendre ce qui se trame là. Mais nous savons par contre très bien que cette histoire est un grand bordel où de nombreuses limites ont été franchies. L’absence de clarté, doublée par une absence d’images ou une non-utilisation d’images adéquates ou explicatives, entraîne un voilement du réel. Il ne reste plus qu’un Wild Wild Country, un monde sauvage sans règles ni lois véridiques, un bourbier où le plus malin finira par l’emporter.

On nous retoquera que la série apporte suffisamment d’éléments à charge de la secte pour que celle-ci soit condamnée moralement. Nous aimerions le croire si ses adeptes, même les plus excentriques et les plus dangereux (Sheela, bien évidemment), ne nous en parlaient pas avec tant de sincérité, les yeux bordés de larmes. Si les autorités n’avaient pas traqué avec démesure, et à la limite de la légalité, Bhagwan et ses fidèles. Si les braves citoyens américains ne s’étaient pas montrés un peu moins bornés. Et, surtout, si le montage ne télescopait pas constamment les points de vue, les mensonges et les failles de chacun sans distance critique ni attention sincère pour le versant positif des choses : l’humanité est présentée comme une espèce perfide s’entretuant au milieu d’un champs de boue. C’est le lot des grands récits mythiques qui narrent l’origine des civilisations. Si Wild Wild Country assume cette ambition narrative et se rêve en grande saga épique, il ne faudrait pas oublier que seuls les effets spectaculaires semblent intéresser ses créateurs. C’est cette perception du réel (qui en cache d’autres) par le filtre de l’effet qui nous est racontée avec un cachet « documentaire » aux limites criantes : l’entertainment semble avoir pris le dessus à un tel point que Netflix est en passe de faire de cette loi une marque de fabrique qu’il entend dicter à son mode de production et de consommation.

Pour aller plus loin dans l’analyse critique des productions Netflix

Fiche Technique

Créateurs
Chapman Way et Maclain Way

Acteurs
Bhagwan Shree Rajneesh, Ma Anand Sheela, George Meredith, Jon Bowerman, Kelly McGreer, Rosemary McGreer

Durée
6x65'

Genre
Documentaire, Thriller

Date de sortie
2018

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Wild Wild Country » : Le Documentaire et l’Esthétique de l’effet spectaculaire », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 14 Mai 2018, imprimé le 22 May 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/wild-wild-country-analyse/.