BoJack Horseman : Un Cheval de Troie nommé Psychanalyse
Par Guillaume Richard, le 19 Décembre 2017
Pour Le Rayon Vert

Bojack Horseman Saison 4 Psychanalyse

BoJack Horseman : Un Cheval de Troie nommé Psychanalyse

BoJack Horseman : Un Cheval de Troie nommé Psychanalyse

« Bojack Horseman », une série de Raphael Bob-Waksberg (2014 – )

Dans une précédente analyse consacrée à la série Netflix Mindhunter, nous avons montré comment les créateurs de cette dernière approchaient l’esprit humain au départ d’une distinction entre deux traductions possibles du mot « Esprit » en anglais, « Mind » et « Spirit ». La première renvoie à une dimension mentale tandis que la seconde correspond plutôt au nom donné aux entités indépendantes du corps. Il y a donc l’esprit, en tant que conscience psychologiquement (dés)organisée, et l’esprit, qui peut être l’âme ou un fantôme. Cette distinction est fondamentale pour comprendre les limites d’une autre série Netflix, Bojack Horseman, dont la quatrième saison est sortie cette année. À l’instar de Mindhunter, Bojack Horseman s’intéresse à la psychologie humaine (Mind) tout en cherchant à traquer l’Esprit censé caractériser la singularité de ses personnages (Spirit). Bojack Horseman suit l’errance d’une ex-star capricieuse et dépressive, Bojack, prise dans les relations conflictuelles avec son entourage. Celui-ci s’est engouffré dans une quête perpétuelle de lui-même, où il ne cesse de croiser les fantômes de son passé. Dans un premier temps, les deux séries conçoivent leur chasse aux Esprits par le prisme de la psychanalyse. La figure castratrice de la mère y est dominante et sert de grille de lecture principale. Alors que Mindhunter, comme nous l’avons montré, déconstruit progressivement cette structure du Mind pour laisser la place à ce qui relève du Spirit, Bojack Horseman semble vouloir se résoudre à comprendre la complexité de son personnage à travers des modèles psychologiques simplistes. La crise d’identité de Bojack s’explique ainsi uniquement par la manifestation de symptômes découlant de relations familiales castratrices. C’est en tout cas le bilan que dresse cette quatrième saison. Or, pour approcher le Spirit, entité irréductible qui ne peut être que débusquée de sa tanière, il faut nécessairement parvenir à déjouer l’organisation trop schématique du Mind.

Ce constat s’applique difficilement à Bojack Horseman tant la série peine à nous mener jusqu’au Spirit de Bojack. C’est pourtant, semble-t-il, son but évident. On attendait de cette quatrième saison qu’elle nous dévoile quelque chose de plus insaisissable au sujet de son personnage principal. En faisant intervenir la mère et l’hypothétique fille cachée de ce dernier, la série choisit pourtant de s’engager dans la direction opposée. Elle fait en effet le choix d’une psychologie freudienne caricaturale, où les traumatismes familiaux s’imposent comme la clé de lecture du mal-être des personnages. Si Bojack est l’être infect qu’il est devenu, c’est parce qu’il a manqué d’amour durant son enfance. Son père était absent et sa mère l’a toujours traité comme un moins que rien. Lorsque Hollyhock, sa fille supposée, débarque dans sa vie, Bojack panique. Pourra-t-il être un bon père alors qu’il n’a pas eu de parents aimants ? Cette saison 4 se résume donc, grosso modo, à ce questionnement réducteur. Certains épisodes frôlent la caricature, à l’image de cette histoire de poupée à laquelle est attachée la mère de Bojack et qu’elle considère comme un vrai bébé. Ce qui veut être présenté ici comme un fétiche cristallise un moment douloureux du passé de la mère autant qu’un nouage psychologique mêlant maternité, trauma et regret. Bojack Horseman montre ainsi que l’être humain est le produit de ses traumatismes. La série ne s’intéresse jamais à la force de l’esprit et aux rencontres avec les possibles du monde. Elle œuvre dans un vase clos où le seul mode d’existence envisageable pour les personnages semble être celui qui consiste à s’enfermer avec ses propres fantômes. Non pas des Spirit, à la manière de la dévotion d’Ed Kemper dans Mindhunter, mais les fantômes castrateurs du passé qui lient notre esprit et empêchent de vivre. Ce qui est déjà en soi une forme de rencontre, sauf qu’elle semble ici totalement artificielle et théorique, à la manière d’un modèle qu’on plaque sur du vivant. Dans le monde de Bojack Horseman, une autre vie, une vie moins théoriquement liée aux traumas, apparaît impossible à mener. Ou alors elle débouche sur le néant et le non-sens, comme celles de Todd et Mr. Peanutbutter. C’est en tout cas la marque de fabrique de la série, un trait singulier autant qu’une limite.

Bojack, la mère et la fille dans Bojack Horseman Saison 4

Pourtant, l’intérêt de Bojack Horseman réside dans toutes ses scènes en suspension où, justement, la psychologie (le Mind) est écartée au profit d’une compréhension plus profonde de l’être humain. Ces brefs instants permettent d’apercevoir le Spirit de Bojack plutôt que la construction psychologique théorique de son Mind. Ces climax à l’occasion desquels Bojack prend conscience d’un événement fort fonctionnent toujours de la même manière : la temporalité est suspendue, une musique discrète intervient pendant que les visages des personnages sont cadrés en gros plan. Ces instants de grâce sont censés faire surgir du réel dans une réalité réglée comme du papier à musique, une réalité au rythme effréné surchargée de signes qui semblent répondre aux stimuli d’une mécanique pavlovienne. Dans chaque épisode, il y a toujours au moins un personnage qui, s’il est d’origine animale, effectuera un geste instinctif conformément à sa nature. Les oreilles de Mr. Peanutbutter, homme-labrador dormant dans un panier géant, se lèvent subitement à la perception d’un bruit. Princess Carolyn, femme-chat agent de stars, sort ses griffes ou hérisse le poil lorsqu’elle est irritée. Un insecte assis à une table peut soudainement libérer sa longue langue pour attraper une proie. Et quand il s’agit des personnages 100% humains, quand ils ne sont prisonniers de délires éphémères et déréalisés (à l’image de Todd), ils semblent devenus étrangers à eux-mêmes à force d’être aspirés dans leurs traumas et par la superficialité d’Holywoo.

Le but de Bojack Horseman n’est-il pas alors de fissurer cette réalité, figée à la fois par l’emprise des fantômes du passé et la mécanique sociétale pavlovienne, pour laisser entrevoir le Spirit, la véritable singularité de l’individu qui résiste sous les modèles comportementaux ? Tout porte à croire que c’est le cas, et si cela fonctionne certainement dans les trois premières saisons, la quatrième s’embourbe dans une réification complète de cette singularité et des instants censés y mener. Si la série avait jusque-là ouvert des brèches, elle les a rebouchées en optant pour un psychologisme freudien primaire, de surcroît vidé de tout caractère sexuel : le comble, quand on sait que notre cheval est assurément porté sur la chose ! Les fameux instants de suspension ouvrent sur un réel préfabriqué, un simulacre théorique, relevant maintenant plus du Mind que du Spirit. Les créateurs de la série peuvent-ils sincèrement se contenter d’une explication pseudo-freudienne aux secrets d’un personnage qui devient maintenant encore plus étranger et antipathique ? Ont-ils voulu amadouer le spectateur en racontant ce qu’ils considèrent comme un archétype universel ?

Dans cette quatrième saison, Bojack finit par devenir réellement antipathique et envahissant. Dans l’épisode le plus fort, où le malheur touchant Princess Carolyn est raconté dans le futur par sa fille imaginaire, Bojack fait irruption dans le récit de cette dernière à la manière d’un parasite. Avant d’être interrompu et éjecté par l’instance narrative, il détourne l’histoire pour la ramener à un fait insignifiant touchant sa propre personne. Cette appropriation est d’autant plus curieuse que la série joue la carte du retrait et du rachat dans ses deux premiers épisodes. Bojack Horseman raconte-t-elle au fond l’histoire d’un parasite ? C’est en tout cas l’impression qui s’en dégage. L’égocentrisme et le manque d’humanité de Bojack sont exagérément renforcés, non plus à travers un événement marquant lié à ses actes, mais par une attitude quotidienne irritante. Dans cette mesure, les moments de suspension ne produisent plus le même effet. Bojack devient une sorte de parasite grotesque tournant en rond sans savoir quoi faire sinon perturber la vie des autres. Il ressemble à un automate animé par le chaos de son Mind, autrement dit par le produit de ses traumas familiaux : une sorte de caricature freudienne vidée de toute singularité. Le destin des autres personnages, à l’instar de Princess Carolyn, capte désormais notre attention. On a l’impression que les créateurs de Bojack Horseman ne savent plus quoi faire de leur star déchue. Le succès du désormais culte épisode 4 de la saison 3, Comme un poisson hors de l’eau, est en ce sens assez symptomatique. Parti en expédition dans une ville sous-marine et réduit au silence sous son masque de plongée, Bojack nous apparaît hautement sympathique quand il ne parle pas. Faire taire le Mind pour laisser s’exprimer le Spirit, voilà sans doute ce que devrait parvenir à retrouver la série lors des prochaines saisons.  

Fiche Technique

Réalisation
Raphael Bob-Waksberg

Scénario
Divers

Acteurs
Will Arnett, Amy Sedaris, Aaron Paul, Alison Brie, Paul F. Tompkins

Durée
10x25'

Genre
Animation, Drame

Date de sortie
2017

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « BoJack Horseman : Un Cheval de Troie nommé Psychanalyse », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 19 Décembre 2017, imprimé le 21 June 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/bojack-horseman-saison-4-analyse/.