« Une fille facile » de Rebecca Zlotowski : Les chants de Zahia

« Une fille facile », un film de Rebecca Zlotowski (2019)

Une fille facile tombe à point nommé. À l’heure où la confusion entre ce qui relève de l’esthétique et d’un acte de communication appelant à des changements structurels dans la société (#MeToo, #BalanceTonPorc) ne faiblit pas, Rebecca Zlotowski signe un film qui déjoue les attentes au milieu de cet enchevêtrement de représentations. En faisant appel à la célèbre Zahia, tant devant que derrière la caméra, Zlotowski fait le pari audacieux de raconter une tranche de vie inspirée de celle qui fit éclater la polémique autour de Franck Ribery et Karim Benzema. Une fille facile est pourtant loin d’être scandaleux – ce serait mal connaître le talent avec lequel la cinéaste raconte ses histoires. Le film ne cherche pas non plus à transformer Zahia en mythe, une thèse que les premières critiques avancent en lien avec Le Mépris de Jean-Luc Godard. Cette comparaison, comme nous le verrons, s’avère peut-être moins évidente que celle reliant le film à La Fiancée du Pirate de Nelly Kaplan. Zahia s’impose en effet d’abord comme un corps qui met en crise toutes les tentatives de réification, tous les « ismes » : il en ira de même du « féminisme au cinéma », tel qu’il se présente aujourd’hui dans les débats d’opinions où le cinéma est forcé de se mettre au service d’une représentation moralisante de la femme. Nous vivons une époque où il faut voir le « moins de culs et de seins possible » à l’écran pour satisfaire ceux qui organisent ce tapage poseur et racoleur, ceux-là même qui ne regardent pas les films pour ce qu’ils sont mais qui les font disparaître dans la cacophonie de l’indignation ambiante. Or, Zahia, dans Une fille facile, est juste une femme, un corps capable d’influer sur le monde qui l’entoure. Son chant n’est pas seulement celui d’une sirène ou d’une ensorceleuse, il est aussi celui de la raison. La citation de Pascal qui ouvre le film l’éclaire d’ailleurs en ce sens. Voilà de quoi bousculer les chantres de la bien-pensance. Ne devraient-ils pas accuser Rebecca Zlotowski – une femme ! – de voyeurisme lorsqu’elle filme à de nombreuses reprises les fesses et les formes de Zahia ? Des voix s’élèveront certainement mais n’est-ce pas plutôt un silence hypocrite qui se fera entendre tandis que le lynchage d’Abdellatif Kechiche pour Mektoub, my love: Intermezzo se poursuit ? Il est peut-être plutôt question, dans les deux cas, de ce que Kechiche appelle « la magie des corps »(1) Il a prononcé cette formule durant la conférence de presse de Mektoub, my love: Intermezzo au Festival de Cannes 2019..

Les chants de la sirène et de la raison

Une fille facile raconte, sous la forme d’un récit d’apprentissage, l’histoire de Naïma (Mina Farid), une jeune fille de seize ans qui passe l’été avec sa cousine Sofia (Zahia Dehar) descendue sur la Côte d’Azur. Elles vivent toutes les deux dans le même appartement et Sofia initie très vite Naïma à son mode de vie nocturne. Loin d’être dépravé, celui-ci consiste simplement à sortir régulièrement et à profiter des joies de la vie. Rebecca Zlotowski ne fait jamais allusion à la prostitution. Le mystère plane ainsi sur les actes de Sofia et sur la manière dont elle ensorcelle le monde. Tout ce que nous savons, c’est que partout où elle va, des regards finissent par se tourner sur elle, comme si elle renversait les lois du quotidien en le trouant par simple présence. Sofia sort également sans argent et lorsqu’elle séduit Andrès (Nuno Lopes), un riche homme d’affaire brésilien en vacances à Cannes, elle s’offre une montre de luxe qu’elle met sur l’ardoise du millionnaire. Hormis ces quelques informations, Sofia domine un monde dont elle semble déjà comprendre tous les rouages. Rien ne peut l’atteindre, que ce soient les insultes de deux dragueurs sur la plage ou sa rencontre avec Calypso (Clotilde Courau), une riche bourgeoise qui la regarde de haut et face à laquelle elle oppose un flegme et une forme d’humilité qui déconcertent autant les personnages que le spectateur. Elle reprend la phrase prononcée par Brigitte Bardot dans Le Mépris : « Je me tais car je n’ai rien à dire ». Elle sait quand elle n’a rien à dire et préfère donc se taire que parler dans le vide. Sofia est ainsi filmée comme un corps surprenant qui suscite le désir des hommes et comme une femme dotée d’une forme de sagesse affirmée. Elle ne parle pas beaucoup mais parle bien. Elle en montre beaucoup – ses formes – mais garde pour elle l’essentiel en recouvrant d’un voile les mécanismes et les tractations du désir.

Mina Farid et Zahia Dehar sur la plage dans Une fille facile de Rebecca Zlotowski

Au même titre que les autres personnages, Naïma est ensorcelée. L’impact des chants de la sirène et de la raison est immédiat et construit le récit d’apprentissage qui traverse Une fille facile. Sofia devient pour elle un modèle d’indépendance. D’abord outrée par le comportement des dragueurs sur la plage, Naïma ne comprend pas comment sa cousine se laisse insulter sans broncher. C’est que dans ce monde où les hommes se compromettent, elle a toujours le dernier mot même s’il s’agit d’un silence – qu’il soit manifeste ou hors-champ. Sofia ouvre également à l’adolescente les portes du monde fantasmatique du sexe et du désir. La lumière ocre dans laquelle baignent les couloirs du Yacht d’Andrès, où celui-ci fait l’amour à Sofia, traduit bien cette plongée sensorielle qui fait éclore dans un même mouvement les désirs de la jeune fille de seize ans qui observe la scène. Qu’est-ce qui se joue exactement ici ? Sofia entraîne-t-elle sa cousine dans la prostitution ? Plus tard, Naïma fera des avances à Philippe (Benoît Magimel), qui les refusera. Est-elle ainsi devenue une « fille facile » ? Ce que Sofia apporte avant tout – sa sagesse – c’est la possibilité du choix. Elle ne force pas Naïma à dévorer les hommes mais, bien au contraire, elle lui transmet un pouvoir, qui est celui du choix, ou du moins le pouvoir de choisir dans ce que la vie réserve comme hasards et surprises. Ce qui pour une fille de 16 ans est déterminant. Naïma finira d’ailleurs par choisir sa vocation : elle sera cheffe cuisinière. C’est grâce à Sofia, et à son chant de la raison, qu’elle décide de suivre cette vocation puisqu’elle lui dit, au détour d’une scène a priori banale, qu’elle cuisine bien et qu’elle devrait en faire son métier. Au début du film, on apprend que Naïma était destinée à être serveuse dans un restaurant, ce qu’elle a refusé pour passer l’été avec sa cousine. La possibilité du choix fonctionne aussi comme un ascenseur social sans que cela ne constitue la morale du film car autant Naïma que Sofia ne semblent sérieusement intéressées par le monde des riches aux yeux duquel elles représentent des anomalies hasardeuses et fascinantes.

Cela nous mène à la citation de Pascal qui ouvre Une fille facile : « La chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier, le hasard en dispose ». On pourrait écrire de nombreuses pages au départ de celle-ci puisqu’elle invoque autant la vanité, l’admiration et les rapports sociaux qui sont au cœur du film. Si pour Pascal on choisit son métier en rapport avec le milieu social dont on provient ou pour l’admiration que l’on voue à une profession, force est de constater que Rebecca Zlotowski remet le hasard en tant que tel au cœur du processus. Non pas le hasard qui détermine le milieu social donné à la naissance, mais le hasard comme puissance de désarticulation des rapports sociaux. L’ascenseur social ne fait pas longtemps illusion. La structure vaniteuse du monde des riches se heurte à la présence saugrenue et indéterminée de Sofia qui lui oppose un art de vivre qui se moque des clivages. Même si elles proviennent toutes les deux d’un milieu social peu élevé, Sofia apprend silencieusement à Naïma à ne pas choisir en fonction de l’admiration ou de la vanité. En faisant des avances à Philippe, ce n’est pas à son argent qu’elle en veut, ni à son mode de vie bourgeois. Elle se laisse guider par le hasard où mènent ses désirs : Une fille facile ne raconte pas l’histoire de deux arrivistes vaniteuses qui n’ont d’yeux que pour l’argent et la reconnaissance sociale mais la transmission d’un savoir qui passe par l’affirmation de soi et de ses désirs. Sofia, qui n’a certes jamais un rond sur elle, ne choisit pas ses amourettes en fonction de l’argent. Si Andrès, ensorcelé par le chant de la sirène, ne l’avait pas regardée avec autant d’obstination de son yacht, jamais Sofia ne serait partie à sa recherche dans le port de Cannes. Rebecca Zlotowski nous offre ainsi la possibilité d’imaginer qu’elle se laisse entraîner là où il y a de l’amour et de l’eau fraîche – et peut-être, certes, un peu d’argent qui lui permette de tenir son mode de vie non productif mais certainement pas délabré.

Zahia, la fiancée du pirate

Délaissons un court instant Sofia pour en venir à Zahia. Cherche-t-elle à se racheter une image ? Comment comprendre cette reconstitution fictionnelle qui ne se présente pas comme un biopic sur Zahia (Sofia a vingt-deux ans et Zahia vingt-sept ; la chronologie des évènements ne correspond pas non plus avec les différentes affaires et, bien entendu, la prostitution n’est jamais évoquée) ? Après avoir acquis une relative notoriété, Zahia s’est vue proposer de nombreux projets artistiques l’élevant au rang de mythe ou d’égérie, comme cette photographie en Marianne prise par Pierre et Gilles qui fût brandie comme un symbole de liberté après les attentats de Paris en novembre 2015. Or, Une fille facile s’intéresse moins au « mythe Zahia », avec ses scandales et ses dérives pompières, qu’à la singularité d’une forme de vie inclassable à l’ère du consumérisme et de la productivité. Ce qui frappe dans un premier temps, c’est la monstruosité de Zahia, son côté freaks (sans connotation négative ni moquerie(2)De longs développements seraient ici nécessaires. Ce phénomène se manifeste sous différentes formes, de la chirurgie esthétique pour lutter contre le vieillissement à la destinée des stars du porno qui, pour durer dans le milieu ou par détresse (?), n’hésitent pas à se charcuter le corps. ) qui n’a plus rien de glamour et qui peut serrer le cœur depuis que plusieurs opérations chirurgicales ont boursouflé son visage. On ne peut qu’être saisi par cette évolution physique, comme si son destin l’avait poussé dans des retranchements obscurs alors que la jeune femme jouissait pourtant d’une certaine reconnaissance médiatique. Cette femme – juste cette femme – peut être considérée comme une forme de vie charcutée par la chirurgie esthétique mais non dénuée d’une volonté de puissance. Une forme de vie que notre époque permet (l’a-t-elle même inventée ?) contre sa logique libérale et ses principes structurels.

Il faut alors s’opposer à l’idée que Zahia, « actrice débutante, est ici élevée au rang de mythe de cinéma »(3)Voir par exemple Bruno Deruisseau, « Une fille facile de Rebecca Zlotowski, Les Inrocks, le 20 mai 2019. Une fille facile montre tout le contraire en faisant d’elle une forme de vie singulière qui, à l’image de Sofia, ne cesse de désarticuler les rapports entre les personnages et de déjouer les attentes. Zahia n’est pas Brigitte Bardot. Le Mépris raconte le moment de basculement où une femme décide de ne plus aimer son mari et de le mépriser. Camille (Bardot) incarne la Femme élevée au rang de mythe, tant par sa beauté transhistorique que par la reconquête d’une liberté enchaînée au pouvoir de la domination masculine. Dans Une fille facile, le retournement a déjà eu lieu, Sofia fait ce qu’elle veut des hommes et n’a pas besoin de les mépriser. Camille serait l’égérie d’une certaine forme de féminisme tandis que Sofia représentait plutôt une forme de vie hybride qui aurait dépassé depuis longtemps les revendications de ce même féminisme. Une fille facile a donc déjà bien digéré Le Mépris. Le film n’a plus besoin de crier, il peut affirmer. D’autre part, et pour en revenir à notre époque, Rebecca Zlotowski se situe très loin de cet autre féminisme qui dénombre avec fierté « les 178 plans qui montrent des culs »(4)Cet invraisemblable comptage a été posté sur Twitter par Anaïs Bordages. On remarquera avec amusement que son langage, comme souvent chez ce genre de commentateurs, est le même que celui qu’il prétend dénoncer. dans Mektoub, My Love : Intermezzo d’Abdellatif Kechiche. Que représente Sofia pour cette forme de féminisme ? Probablement une anomalie gênante.

Philippe, Andrès et Clotilde Courau dans Une fille facile

Une fille facile doit sans doute moins à Godard qu’à Nelly Kaplan et La fiancée du pirate. Sofia pourrait être la cousine de l’androgyne inventé par Kaplan, « ces anti-héroïnes qui déchaînent les puissances logées dans différents devenir-femme, qui inventent des chemins de traverse comme autant de moyens de s’émanciper et de résister du cœur même des pouvoirs dont elles se jouent, bien plus que l’exaltation d’une quelconque « nature féminine », l’autre nom des chaînes. »(5)Anton Garreau, « La Fiancée du Pirate : Sorcellerie, Puissance et devenir-femme » dans Le Rayon Vert, 2 mai 2018.. Ainsi, « rien n’est plus étranger à l’affirmation de l’androgynie que les « -ismes » de toute nature. Ceux-ci ne sont qu’autant de manières de planter – encore ! – un drapeau ; et quand il y a un drapeau, il y a encore la guerre. Même le féminisme, qui ne saura jamais trop comment recevoir La Fiancée du Pirate ou les nombreuses créatures étranges – certes souvent d’apparence femelle – qui peuplent l’œuvre de Nelly Kaplan, n’est pas soluble avec l’androgynie kaplanienne »(6)Ibidem.. Sofia n’est peut-être pas une sorcière à la manière de Marie dans La fiancée du pirate puisque la prostitution n’est pas au centre du film de Rebecca Zlotowski. Néanmoins, elle ressemble beaucoup à « cette forme de vie non productive anarchisante qui renverse tous les Pouvoirs et ne jure que par la puissance »(7)Ibidem. portée par le corps éprouvé de Zahia.

L’hybridité du devenir de Sofia, à mi-chemin entre l’ensorceleuse, la sage et la freaks « restera ici un horizon, un devenir, adjectif plutôt que nom, féminin mais définitivement singulier. Une méthode pour disparaître avant d’être pris, mais aussi pour surgir sans annonce et faire retour. »(8)Olivier Marboeuf, « L’émeutier et la Sorcière » dans Sorcières, p. 70. À l’instar de Kechiche, qui filme ses personnages sous une lumière divine proche de Terrence Malick (une phrase du Coran ouvre le film : « … Lumière sur Lumière, Dieu donne sa lumière à qui il veut »), Rebecca Zlotowski célèbre elle aussi, à sa façon, la magie impondérable des corps quand ils font et défont des mondes. Elle en a trouvé un à hauteur de son ambition, le plus inattendu qui soit, et dont Une fille facile révèle les premiers secrets.

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Fiche Technique

Réalisation
Rebecca Zlotowski

Scénario
Zahia Dehar, Rebecca Zlotowski, Teddy Lussi-Modeste

Acteurs
Mina Farid, Zahia Dehar, Benoît Magimel, Nuno Lopes, Clotilde Courau

Genre
Drame

Date de sortie
Août 2019

Notes   [ + ]

1. Il a prononcé cette formule durant la conférence de presse de Mektoub, my love: Intermezzo au Festival de Cannes 2019.
2.De longs développements seraient ici nécessaires. Ce phénomène se manifeste sous différentes formes, de la chirurgie esthétique pour lutter contre le vieillissement à la destinée des stars du porno qui, pour durer dans le milieu ou par détresse (?), n’hésitent pas à se charcuter le corps.
3.Voir par exemple Bruno Deruisseau, « Une fille facile de Rebecca Zlotowski, Les Inrocks, le 20 mai 2019
4.Cet invraisemblable comptage a été posté sur Twitter par Anaïs Bordages. On remarquera avec amusement que son langage, comme souvent chez ce genre de commentateurs, est le même que celui qu’il prétend dénoncer.
5.Anton Garreau, « La Fiancée du Pirate : Sorcellerie, Puissance et devenir-femme » dans Le Rayon Vert, 2 mai 2018.
6, 7.Ibidem.
8.Olivier Marboeuf, « L’émeutier et la Sorcière » dans Sorcières, p. 70.
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Guillaume Richard
Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.