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Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) assis devant un puit de pétrole en feu dans There Will Be Blood
Le Majeur en crise

« There Will Be Blood » de Paul Thomas Anderson : L’Ouest américain a-t-il perdu le Nord ?

David Fonseca
There Will Be Blood montre que, aussi profonde, aussi humaine, aussi spirituelle soit-elle, l’Amérique sera toujours en retard sur son rêve. Que la nature véritable de l’Amérique, c’est donc de ne pas en avoir, c’est-à-dire encore d’avoir toujours été désenchantée. La crise du rêve américain n’est donc pas son supplément, son appendice. Elle ne lui vient pas de dehors, n’est pas son extérieur. Elle est ce qui structure l’Amérique. Elle lui est consubstantielle. Sa crise, c’est sa normalité, sinon le film n’aurait jamais débuté dans les tréfonds de la terre.
David Fonseca

« There Will Be Blood », un film de Paul Thomas Anderson (2007)

Allait-on adorer There Will Be Blood ? Non pas l’aimer, mais bel et bien l’adorer. Car dans ce film de Paul Thomas Anderson, il était avant tout question de croyance. Or, pour adorer, il faut avant tout croire. D’abord, la critique l’avait suffisamment dit : ce film est un grand film, et devant un grand film, on ne pense pas, on vénère tête basse et dents sur les genoux. Ensuite, comme ces histoires que les enfants aiment écouter cent fois, qui rassurent, on allait sans doute adorer cette histoire qui nous conforterait à notre tour dans le mol oreiller de nos certitudes. Car après tout, c’est connu, le savoir et l’art ne sont-ils pas liés indéfectiblement à l’Europe, tout comme la liberté et l’initiative capitaliste à l’Amérique ? C’est que There Will Be Blood parle, précisément, de ce rêve-ci, américain, de son envers comme de son endroit. PTA (Paul Thomas Anderson), en effet, marque déposée de la déconstructionnite aigüe qui frappe son cinéma, après avoir derridianisé le film choral (Magnolia) et la comédie romantique (Punch-drunk love), s’attaquait enfin à ce brave rêve américain. Il était temps. Alors, son film, on allait sacrément l’adorer parce qu’il semblait énoncer cette vérité que l’intelligence raffinée d’européen moyen préservée des bondieuseries crétino-non laïques de l’Amérique et ses fils serait toujours prête à entendre : oui, le Mal commence d’abord Outre-Atlantique, le Mayflower ayant sans doute introduit, un jour de siècle finissant, la souillure dans le ventre de la bête sauvage et pure, le film rejouant les origines de l’Amérique symboliquement lorsque Daniel Plainview (Daniel Day Lewis) entend parler d’une petite ville de Californie où le pétrole sortirait littéralement du sol, s’y rendant croyant refaire sa vie en repoussant ses propres frontières comme celle de l’Amérique. Mais comment pouvait-il croire autrement quand Daniel porte un tel nom, Plain-view, vue simple, autrement dit, Daniel le simple d’esprit, mais positivement entendu : avoir le cœur pur pour accéder au paradis/à son paradis, s’il sait surmonter ses péchés le long du film, de l’envie de réussir à l’orgueil de se maintenir à cette hauteur. Une croyance qu’un prédicateur fou-fluet rappellera sans cesse. Qui s’appelle Eli, l’un des derniers juges d’Israël dans la vraie Bible. Mais quelles étaient donc les pièces du procès ?

Si la vie d’un enfant se joue dans les deux premières années de sa vie, selon tout pédo-psychiatre dégourdi, celle de There Will Be Blood se prépare dans ses cinq premières minutes gestatrices. Cinq premières minutes terribles qui font claquer ensuite leur logique élastique sur le visage d’Eli-l’Ecclésiaste à la dernière seconde du film. En effet, ce faux prophète, en se reniant lui-même vénalement, pour de l’argent, monnayant des terres comme son propre père qu’il vend à Daniel, dans l’espoir de fonder son église, sera finalement jugé et tué par les mains mêmes de Daniel, notre principal protagoniste. La fin a donc été macérée, en réalité, bien en amont, dans ses premières minutes fondatrices. En effet, tous les ingrédients semblent en place dès le début du film pour l’apocalypse à venir, c’est-à-dire le sacrifice du rêve américain sur l’autel du profit, pense-t-on trop hâtivement : musique terrifiante, plan d’ensemble sur l’immensité du désert américain, puis l’enfer déjà dans les entrailles de la terre : Daniel-le-faux (le-vrai-Day-Lewis dans la vie), barbufié, la pioche à la place du poing, seul, dans une galerie souterraine, qui cogne contre la paroi, à la recherche du sang de la terre : son pétrole. Mais le chemin sera de croix, dès le départ : étincelle, affûtage de la lame de pioche, remontée vers la lumière, accident. Daniel tombe, se blesse mais ramasse une pépite d’or noir/Daniel chute dans le péché qu’il espère sans doute véniel, digne de pardon, puisqu’il faut bien vivre, puisqu’il faut bien manger ; puis se traîne jusqu’au comptoir de la ville pour la pesée : le rêve est au bout de l’effort. Oui, il y aura du pétrole, et Daniel peut commencer sa prophétie : l’Amérique a besoin aussi de fric.

Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) et le prédicateur Eli (Paul Dano) dans l'église de There Will Be Blood
Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) et le prédicateur Eli (Paul Dano) - © Miramax Films & Walt Disney Studios Motion Pictures France

Après un quart d’heure de film, les premières paroles échangées consistent dès lors seulement en une estimation des gains des puits de pétrole de Daniel, (2000 barils, 5000 $ la semaine, lui dit-on). Bref, tout se monnaierait dans There Will Be Blood : les terrains, les âmes aussi disait Gogol, les gamins eux-mêmes parlant chiffre avant de parler chiffons (le petit H.W., adopté par Daniel après la mort de son père dans un puits de forage, discutant avec la petite Mary Sunday, qu’il épousera plus tard), et les fils, devenant avec l’âge concurrents des pères (H.W., toujours, qui veut développer sa propre affaire). Alors, s’il y a du rêve américain, c’est qu’il sera bien sûr question de quête ici, pense-t-on trop rapidement, de chute, de rédemption, de trahison, d’abandon, etc. Du cinéma de facture classique, en somme. Mais si vous croyez que PTA nous raconte seulement l’envers de l’endroit du rêve américain, si c’est cela que vous pensez, alors nul ne sera béni des dieux. Parce qu’Eli-le-prédicateur, au fond, c’est lui : il montre la lune, nous regardons son doigt. Le bonimenteur n’est donc pas celui qu’on croit. Et si Daniel lui-même, prospecteur dans le film, vend ses services aux propriétaires terriens en les abusant, c’est d’abord PTA qui voudrait nous exproprier de tous nos clichés sur l’Amérique. PTA ne filme pas vraiment la volonté d’entreprendre et l’esprit d’initiative, cette ode qui capitalise sa liberté. A rebours, PTA dit tout le contraire de ce qu’il filme ; plutôt, il dé-filme ce qu’il filme, c’est-à-dire le rêve américain. En enfermant ses personnages dans le marbre mi-marmoréen, mi-manichéen, en jouant leur avenir dans les premières minutes du film, projette sur eux une destinée unique. Personne n’a le choix. Tout, dans There Will Be Blood, depuis le sens du cadrage, le choix de la musique, les travellings frontaux, le scénario, l’épaisseur crasse des personnages, interdit une échappée. Aucune place faite, aucune place nette pour l’autonomie dans le film. Car Daniel, s’il est prophète biblisé, n’a strictement rien à dire en réalité. Comme personnage, il ne jouit d’aucune liberté. Sa prophétie à lui, ce n’est pas le cantique des cantiques, la chanson du self made man, mais le jeu de jambes. Autrement dit, il possède une foi de marionnette : s’il va autant de l’avant dans There Will Be Blood, s’enrichit, c’est qu’il y est irrémédiablement conduit par PTA. Démiurge, celui-ci l’a construit comme une idée. Et filmer une idée revenait à tourner sur le vide, autrement dit, encore, sur une croyance… Bref, Daniel ne serait-il pas plus stakhanoviste que capitaliste ?

Dès lors, si l’inconscient est structuré comme un langage, ce cinéma parle fort et distinctement, à bien l’entendre. Il y a alors à reconnaître que ce film est tout autre que celui que l’on nous présente. Pour preuve, Eli, encore gamin, fils des Sunday, vient trouver Daniel chez lui. Il lui promet que du pétrole se trouve en quantité sur les terres de son père. Daniel vérifie, et roublard, refait sa petite comédie. Il achète toute propriété environnante. Le projet est à sa mesure : s’auto-suffire pour s’affranchir des grandes compagnies, construire une ville autour de ses puits. Eli-une-fois-devenu-le-prédicateur veut seulement son église en contrepartie. Il l’aura. Mais comme il ne bénira pas le premier puits de la ville – ce qui avait été promis par Daniel – c’est lui qui le dit, l’apocalypse débutera. Une Amérique schizophrène prend donc ses quartiers, dont l’épisode du faux frère de Daniel, usurpateur d’identité, témoigne. L’Amérique abandonne alors ses fils dans le film, fils qui, à l’instar de H.W., deviennent sourds : si la monnaie est encore trébuchante, si elle ne craint pas le jugement en grammage du trébuchet, elle n’est plus sonnante : son métal a non pas perdu son âme d’enfant, il n’en a jamais eu.

La force de There Will Be Blood, dès lors, est que PTA ne croit pas lui-même à cette histoire : il feint de nous faire penser qu’il existerait bien quelque chose comme un rêve américain qui aurait été dénaturé, ensuite, par la folie capitalo-libérale des hommes. En ce sens, s’il croyait vraiment à l’existence de ce rêve, aurait-il fait lui-même un excellent prédicateur. À travers la thématique du désenchantement, en effet, s’énonce toujours une problématique de la chute (symbolisée sans doute à travers celle de Daniel dès les premières minutes du film), une chute qui aurait bien, dès lors, pour horizon nostalgique quelque chose qui aurait disparu, quelque chose qui serait donc comme une essence de l’Amérique qu’il s’agirait de retrouver ou, a minima, d’entretenir dans un espoir, qui nous contraindrait de croire a ceci, précisément : au rêve américain. Or, le thème de la dégradation, comme dans le film, la corruption de l’Amérique, est un thème naturaliste par excellence, que le cinéaste feint de filmer comme un naturaliste justement, dans sa décomposition même. PTA, s’il filme l’envers du décor américain, ne croit pas cependant fermement à son rêve, qu’il nous monnaierait à son tour. Sinon, PTA ne filmerait plus : il évangéliserait. Il ne ferait donc pas plus, ni moins, que chacun de ceux qui au moins ont la politesse de nous vendre frontalement, s’en sans cacher, du beurre de cacahuètes mêlé à son pop-corn U.S. value. Mais PTA ne partage pas le même présupposé qu’eux : qu’il y aurait bien de l’idéal sous le gras. Au contraire, There Will Be Blood montre que, aussi profonde, aussi humaine, aussi spirituelle soit-elle, l’Amérique sera toujours en retard sur son rêve. Que la nature véritable de l’Amérique, c’est donc de ne pas en avoir, c’est-à-dire encore d’avoir toujours été désenchantée. La crise du rêve américain n’est donc pas son supplément, son appendice. Elle ne lui vient pas de dehors, n’est pas son extérieur. Elle est ce qui structure l’Amérique. Elle lui est consubstantielle. Sa crise, c’est sa normalité, sinon There Will Be Blood n’aurait jamais débuté dans les tréfonds de la terre, Daniel pioche en main, le visage noir comme une terre retournée. Voilà ce que dit le film, qu’il n’y a jamais eu de rêve américain, qu’il n’y en aura jamais, qui dit donc le contraire de ce qu’il filme. Car rêver n’est pas mystifier.

Finalement, c’est donc à un véritable principe de désacralisation auquel chacun est convié dans le film, avec leitmotiv pour réquisitoire : sauver le rêve de son Amérique, sauver l’Amérique de son rêve.

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