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Le malaise entre Robert Pattinson et Zendaya durant la séance photo dans The Drama
Rayon vert

« The Drama » de Kristoffer Borgli : Crime et Châtiment

Louis Leconte
Derrière la vitrine promotionnelle crispante de la nouvelle production A24, en excès de sa seule qualité cringe, par-delà la fourberie misanthrope à laquelle la réduit une partie de la critique (semble-t-il avant même de l’avoir vu), The Drama, le nouveau long métrage de Kristoffer Borgli, est une étude de moeurs stimulante dont la qualité minimale est d’être suffisamment ouverte pour nous inviter à participer à son processus. La révélation qui la met en branle est une vraie belle idée d’écriture, dont le réalisateur norvégien parvient à tirer le suc analytique par des moyens moins racoleurs qu’il n’y paraît.
Louis Leconte

« The Drama », un film de Kristoffer Borgli (2026)

Rétrospectivement, il m'apparaît que la seule raison qui m’ait poussé à aller voir The Drama en salle, ce fut la curiosité de découvrir le contenu de cette fameuse révélation, savamment teasée par la bande-annonce. Cette révélation qui provoque le basculement du récit vers le drame, censée justifier à elle seule l’existence-même du film. Vu l’enjeu, ça devait être un sacré tour de force d’écriture, il fallait bien aller voir ça ! Et ce, malgré les réticences qui s’imposent au cinéphile voyant débarquer un enième produit labellisé A24 - boîte de production indé devenue incarnation d’un cinéma d’auteur chic et branché -, porté par deux des acteurs les plus bankable du moment, et réalisé par Kristoffer Borgli, identifié comme le nouveau représentant du cinéma cringe venu du Nord. Bien m’en a pris, car n’en déplaise à la critique sérieuse à qui on ne la fait pas(1), The Drama n’est pas une simple opération de séduction menée par un petit malin trop pressé de ricaner des bas instincts de l’humanité. Le film de Kristoffer Borgli porte en lui une réelle profondeur, qui se creuse progressivement à partir de son point de bascule narratif.

Avertissement d’usage : afin de pouvoir en parler correctement, il va bien falloir dévoiler le pot aux roses, la raison du déplacement, l’idée de scénario qui justifie une production à plusieurs dizaines de millions de dollars, bref, dévoiler le contenu de la fameuse révélation. Alors qu’ils préparent leur mariage, Emma (Zendaya) et Charlie (Robert Pattinson) se retrouvent un soir avec un couple d'amis afin de déguster et de choisir parmi les différentes options du menu. L’alcool aidant, l’amie Rachel (Alana Haim) propose aux futurs mariés un petit jeu : que chacun se raconte mutuellement l’acte le plus répréhensible qu’ils aient commis de toute leur vie. Les trois premiers aveux choquent gentiment, sans outrage, quand vient le tour d’Emma. Celle-ci hésite, mal-à-l’aise, avant de céder : « Lorsque j’étais jeune, j’ai planifié une tuerie de masse dans mon école ». Silence général, rires incrédules puis consternation, et enfin, scandale. Aucun doute, Emma a cassé l’ambiance. La suite du film consiste dès lors à observer et à questionner la réaction des différents individus face à cette révélation, et en premier chef, celle du futur mari, Charlie.

Ce qui fait le prix de cette révélation, de cet aveu, c’est qu’il n’a pas pour objet un acte, mais bien une intention d’agir. Emma n’a jamais mené à bien son projet de massacre, c’est donc une intention, un désir dont il sera fait le procès. Or, voilà un thème passionnant. Qu’est-ce qu’un désir, même passager, dit de nous ? Comment juger nos pulsions restées muettes ? De ces questions, un auteur comme Dostoïevski a tiré une œuvre entière, produisant des milliers de pages dans le but d’explorer ces affects peu reluisants qui emportent les individus, malgré eux. Pour le romancier russe, l’individu semble bien davantage agi qu’agissant. Constat qui devrait à tout le moins freiner nos ardeurs lorsqu’il s’agit de juger notre prochain. Rachel, l’instigatrice de l’aveu, n’a pas dû beaucoup lire Dostoïevski, et ne l’entend certainement pas de cette oreille. C’est, en effet, elle qui condamne Emma de la façon la plus immédiate et la plus définitive. Charlie, quant à lui, en sort profondément troublé.

En guise de justification face à l’inquisition de son mari, Emma tentera d’ébaucher une généalogie de sa pulsion de massacre. Elle met ainsi en avant deux éléments d’explication. Un premier, assez convenu : à cette époque, Emma était victime de harcèlement scolaire. Un second, beaucoup plus inattendu : Emma, adolescente persécutée, était sensible à l’esthétique des tueries de masse. S’ouvre alors un abîme : comment une jeune ado innocente a-t-elle pu prendre en désir une telle atrocité pour des raisons esthétiques ? Borgli, en choisissant de mettre en image cette période trouble, nous offre un premier élément de réponse : le jeu. Le réalisateur nous donne à voir la jeune Emma se mettant en scène sur les réseaux sociaux comme une dangereuse milicienne, et nous comprenons d’instinct qu’il ait pu être délicieux pour la jeune fille de se glisser dans une autre peau que la sienne. Nous comprenons ce qui dans cette droiture, dans cette puissance affichée ait pu satisfaire son narcissisme blessé. Nous comprenons quel réflexe de survie se jouait là. Nous le comprenons, ou pas, car les choix d’écriture (l’abîme) et de mise en scène (sa restitution sensible par la mise en image) créent les conditions d’une mise au travail du spectateur, d’une ouverture que celui-ci est libre d’investir de ses propres affects.

Ces notions de jeu et de représentation semblent bien être au cœur de The Drama, nous y reviendrons. Mais saisissons nous d’abord de l’autre question qui court en parallèle, mise en suspens plus haut : celle du jugement. On l’a dit, face à l’aveu d’Emma, Rachel, l’amie du couple, eut une réaction sans équivoque : la condamnation immédiate et définitive. À sa décharge, Rachel fut personnellement affectée par une “school shooting” : sa cousine en fut victime et vit depuis en chaise roulante. Mais par-delà la rancœur d’origine biographique, c’est plus largement une certaine disposition morale qui transparaît dans la réaction de l’amie du couple, une sorte de puritanisme mêlé d’idéologie libérale, fondé à condamner sans appel le moindre écart moral. Disposition qui rejette, bien entendu, toute considération de conditionnement des individus et renvoie chacun à sa responsabilité pleine et entière. Les arguments mis en avant par Emma pour expliquer sa pulsion macabre, eux, ont en commun de s’indexer sur un contexte structurel, une responsabilité collective, ou a minima, des facteurs extérieurs : le harcèlement scolaire et l’atmosphère socio-historique qui rend prégnante l’esthétique des tueries de masse aux USA. Lorsque Charlie présente ces arguments à ses amis afin de racheter l’image de sa future épouse, Rachel lui rétorque excédée : « Ça y est, c’est la faute de l’Amérique ! ». (Réflexion pleine de sous-entendus qui ne manque pas de situer le personnage sur le spectre politique.) Et le seul argument qui trouvera grâce aux oreilles de Rachel – argument inventé maladroitement par Charlie –, est qu’Emma souffrirait d’un traumatisme psychique datant de l’enfance et lié à la vision de sa cousine décédée dans un accident de voiture. Évidemment que Rachel se désole qu’Emma ait eu à endurer cela – « Of course ! ». Pas vraiment convaincue, Rachel peut tout de même se détendre un peu en se reposant sur cette explication raisonnable car strictement individuelle, à tendance psychanalytique. Et l’Amérique est relaxée.

Le malaise entre Robert Pattinson et Zendaya pendant la révélation du secret lors du diner dans The Drama
© A24 / Leonine

Il convient ici de souligner que The Drama n'est pas exempt de caractérisation sociologique. Ces questions morales, ce n'est pas n’importe qui qui se les pose – et décide de les trancher. Charlie est conservateur de musée, Emma est directrice littéraire, Rachel a visiblement un poste à hautes responsabilités dans une grande entreprise. Ils évoluent dans de beaux appartements, des restaurants chics, et organisent un mariage faste. Le film n'insiste pas, mais dispose – libre au spectateur de voir, et d’en tirer quelque conclusions. À cette réalité sociologique correspond par ailleurs une esthétique, ou plutôt une plastique, celle choisie par Borgli pour donner forme à son récit. Des cadres léchés, une photographie de papier glacé, en un mot, une esthétique de surfaces qui saisit très bien ce petit univers dont les enjeux principaux sont ceux de la représentation et du jugement. Enjeux portés, au premier chef, par le personnage de Charlie.

Charlie, le pauvre, est défait. Il ne sait décidément pas comment réagir à l’aveu d’Emma, sa compagne, qu’il doit épouser dans quelques jours. Comme le décrit justement le synopsis du film, l’aveu d’Emma vient perturber la vision que Charlie a de celle-ci. C’est bien là tout l’enjeu du drame : celui de la représentation que Charlie se fait de sa future épouse. The Drama traite en creux de cet écart qui sépare toujours deux êtres, même très amoureux, écart nécessairement investi par l’imaginaire et la représentation. Ce que révèle le fait que Charlie ne se représente plus Emma de la même manière après son aveu, c’est bien qu’une certaine représentation d’Emma lui préexistait. L’ouverture du film est révélatrice à cet égard : Charlie écrit son discours de mariage, dans lequel il fait état de la façon dont il se représente Emma et son couple. Après l’aveu, Charlie supprimera certains mots – « empathique », « gentille » – désormais exclus de la représentation, avant d’effacer la totalité du discours.

Pourtant inchangée dans le réel, Emma doit subir les conséquences d’une altération de son image dans l’imaginaire de son compagnon. Le conflit intérieur de Charlie naît d’une virtualité – le désir morbide inassouvi de la jeune Emma – venue perturber une autre virtualité – la représentation qu’il se fait d’elle. Ce conflit est pourtant tout ce qu’il y a de plus concret. L’imaginaire vectorise notre rapport au monde et possède en cela une singulière qualité matérielle ; idée que le cinéma est le mieux à même d’incarner. C’est là tout l’intérêt de ces visions qui hantent Charlie. Borgli choisit de les matérialiser à l’écran, donc de leur conférer la même valeur, le même poids que les plans issus du réel. Le virtuel agit sur le réel – devient du réel.

L’autre virtualité qui interfère avec la psyché de Charlie, c’est le faisceau de regards qu’il projette de son entourage. L’enfer, pour Charlie, c’est bel et bien les autres, qu’il s’échine à tenter de convaincre, qu’au fond, tout cela n’est pas si grave… si ? Si, lui répond sa collègue Misha, provoquant l’effondrement de Charlie. Dans cette sociabilité théâtrale toute étatsunienne, pas de repos de l’âme sans approbation de ses semblables. Charlie s’en mordra les doigts, se détestera finalement de n’avoir su faire fi de « tous ces commérages ».

Dans ce contexte, la scène finale de The Drama est ambivalente. Après le chaos de la fête du mariage, Emma rejoint Charlie au café, en dépit de tout ce qu’il lui a fait subir. En écho à une séquence précédente, Emma semble absoudre Charlie en lui proposant de jouer la scène d’une première rencontre entre eux. Cette fois-ci, Charlie accepte d’entrer dans le jeu, comprenant peut-être enfin que les relations sociales sont affaire de jeux, répondant chacune à des règles spécifiques. C’est touchant, ça sent le happy end. Du côté d’Emma, pourtant, ce geste n’est-il pas synonyme de résignation ? Au sein de ce jeu social dont les règles reposent sur l’image et la mise en scène de soi, c’est une saillie de vérité – l’aveu – qui valut à Emma cette injuste cascade de souffrances. Dès lors, ce retour à l’artificialité du jeu sonne comme un abandon, comme une rentrée dans le rang. À moins, au contraire, qu’il ne s’agisse d’une tentative d’émancipation par la création de son propre jeu, qui répondrait à d’autres règles, les siennes ?

 

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