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Tereza conduit le bateau de Cadu dans The Blue Trail
Rayon vert

« The Blue Trail » de Gabriel Mascaro : Les pistes invisibles

Guillaume Richard
The Blue Trail de Gabriel Mascaro est un grand film sur le regard qui trace des chemins à la fois buissonnants et invisibles à la lisière d'un monde quadrillé par le fascisme. Si c'est aussi un grand film politique, c'est d'abord parce que la critique dystopique du fascisme n'est qu'une étape menant à la redécouverte de la puissance du regard. Gabriel Mascaro est un réenchanteur, un magicien, mais aussi un traqueur de pistes visibles et invisibles.
Guillaume Richard

« The Blue Trail » (O Último Azul), un film de Gabriel Mascaro (2025)

Médiocrement traduit par Le Voyage de Tereza pour sa sortie française, The Blue Trail de Gabriel Mascaro est d'abord un grand film sur le regard qui trace des chemins à la fois buissonnants et invisibles dans un monde quadrillé par le pouvoir fasciste qui cherche à contrôler et obstruer les aventures perceptives de sa population au nom de la productivité. Le voyage se réalise aussi bien sur les cours d'eau brésiliens qu'à l'intérieur des personnages, dans plusieurs directions, horizontales et verticales, dans les airs et dans les profondeurs de l'esprit, en plongée et contre-plongée, qui forment autant de pistes visibles et invisibles qu'il est possible de suivre à la trace. Le regard n'est cependant pas rendu à une impossible pureté contre sa domestication fascistoïde, mais à une forme de clairvoyance désenchantée potentiellement universalisable. En effet, ce que Tereza (Denise Weinberg) découvre durant son voyage est moins un monde viable à la lisière du fascisme qu'une longue introspection qui la renvoie aux apories de sa propre finitude. La bave bleue de l'escargot du destin n'a pas qu'un pouvoir « magique » mais les effets d'une puissante drogue : elle offre le temps du trip une profonde lucidité à celui ou celle qui l'expérimente avant la douloureuse descente accompagnée de son spleen si le trip est mal négocié. Loin de toute métaphysique, The Blue Trail se situe exactement à l'endroit de cette descente, une fois le trip terminé, quand les vérités apparaissent en lambeaux à ceux qui s'en détournaient. Même si Tereza s'affranchit progressivement du statut juridique et politique que lui assigne le pouvoir fasciste, les visions qui lui sont progressivement révélées semblent entacher sa bromance avec Roberta (Miriam Socarras) : son voyage se termine par un incontestable happy end, mais comment comprendre le dernier plan du film dans lequel Tereza regarde la rivière avec le visage inexpressif, comme si elle était aspirée par la mélancolie d'un tourbillon aussi boueux que les fonds du fleuve Amazone ? The Blue Trail invite alors plus à traquer les pistes invisibles que Tereza dessine dans les derniers espaces de liberté — certes relatifs puisque la carte d'identité est toujours demandée — qu'elle traverse à la marge de la société brésilienne.

Le point de départ de The Blue Trail est une dystopie convaincante qui annonce, comme toute fable réussie du genre, une réalité pas si étrangère et lointaine de la mutation actuelle de nos sociétés capitalistes vers un futur technologico-sécuritaire. La dystopie quadrille une première configuration de l'espace et du regard que Tereza va chercher à fuir en refusant d'être packagée comme un produit usé bon pour la casse, soit la cruelle vérité derrière le message d’État qui promet un avenir radieux aux retraités. Dans le film de Gabriel Mascaro, les nouvelles technologies et le système d’oppression policier sont en train de refaçonner un monde à leur image dans lequel toutes les personnes âgées de plus de 75 ans sont « remerciées » et envoyées dans une colonie pour y terminer « sereinement » leur vie après l'avoir dédiée au travail. La séquence où un encart publicitaire célébrant la retraite de Tereza, représentant ironiquement une couronne, est cloué sur la porte de sa petite maison illustre bien la perversité de ce discours. Le pouvoir visible du fascisme brésilien montre son visage doux à travers une propagande sophistiquée et pseudo-altruiste qui dissimule mal en réalité la violence de l’ostracisme qu'elle met en place. En effet, le spectateur comprend rapidement que les dissidents sont chassés, punis et humiliés, notamment lorsqu'ils sont emprisonnés dans des cages par la police. Le contrôle d'identité y est aussi naturel que l'air qu'on respire. Le fascisme est également technologique dans la mesure où toute la logistique qui entoure le départ dans les colonies s'effectue à travers un réseau ferroviaire dernier cri garantissant, tel un écran de fumée, une sortie de la misère pour toute la population vivant dans les bidonvilles terreux. Gabriel Mascaro ne filmera pas les colonies. Libre au spectateur d'en imaginer la forme fascistoïde, que ce soit une cité d'une nouvelle ère érigée dans le béton ou une réplique des bidonvilles existants.

Comment résister dans un tel monde quand on pensait pouvoir vivre après avoir travaillé, à l'image de Tereza qui cherche à tout prix à prendre l'avion avant son exil forcé dans les colonies ? Ce désir de voler, de verticalité, sera empêché au profit d'une acceptation de l'horizontalité car Tereza échouera aussi bien à prendre un vol commercial qu'à embarquer illégalement dans un ULM. Un avion traverse bien le ciel mais il appartient à l’État qui se l'est approprié en bouchant ses horizons pour y prolonger sa propagande. Tereza ne réalisera pas son dernier souhait et, au départ de cet échec programmé, The Blue Trail va se déployer dans l'horizontalité des eaux qu'il arpente en suivant ses courants et ses détours inattendus. Tereza embarque d'abord dans le bateau de Cadu (Rodrigo Santoro) qui affiche la même condescendance d’État envers elle, le mépris envers l'âge semble généralisé même dans les marges de la société. L'homme baisse sa garde lorsqu'il tombe sur un escargot du destin à la bave bleue. Il s'en injecte plusieurs gouttes dans les yeux et, contrairement à ce qu'il pense et à la légende entourant le mollusque, la bave ne lui révèle pas son avenir mais lui tend un miroir intérieur qui le plonge dans les grands secrets refoulés de sa vie. Il voit, plus clairement que jamais, l'amour de sa vie qui l'a quitté. Cette évidence est la vérité que révèle l'escargot qui trace dans l'esprit un blue trail. Une fois descendu, Cadu montre à Tereza comment se conduit un bateau et la mène à destination avant de retourner dans sa solitude, plus éclairé que jamais, à moins qu'il ne décide de remonter le cours de son existence pour rattraper ses erreurs. Tereza rencontre ensuite Ludemir (Adanilo) qui possède l'ULM sur lequel elle souhaite embarquer. Mais le pilote se révèlera peu fiable et alcoolique. Tereza renonce à son idée. Son voyage fait alors du sur-place et elle découvre un jeu de hasard étrange auquel Ludemir s'adonne : il est question de miser de l'argent sur des animaux sans qu'il ne soit possible de déterminer s'il s'agit d'un jeu ou de combats réels, d'autant plus que certaines bêtes ne se trouvent pas au Brésil. Sur ce point également, Gabriel Mascaro laisse planer un mystère opaque, renforcé par l'existence de véritables combats de poisson dans la dernière partie du film.

Tereza enfermée dans une voiture prison pour personnes âgées dans The Blue Trail
© Guillermo Garza Desvia (photo fournie par Imagine Film Distribution).

Les mystères de The Blue Trail se construisent tout entier à partir du regard de Tereza et des autres personnages dont les facultés perceptives se trouvent altérées ou sollicitées à l'opposé de leur préconditionnement fasciste. Déjà Tereza, à bord du bateau de Cadu, s'émerveillait de la beauté d'une berge recouverte de pneus abandonnés qui, selon le navigateur, retrouvaient là leur forêt de caoutchouc d'origine. Il est alors moins question de s'émerveiller de la laideur des rejets des sociétés technologico-capitalisto-fascistes que de s'engager dans ce qui peut assurer une résistance : la persistance et l'amplitude des aventures du regard. C'est en ce sens que The Blue Trail est un grand film politique. La dénonciation dystopique du fascisme n'est qu'une étape menant à la découverte de cette envergure du regard qui n'est cependant pas une pureté puisqu'elle celle-ci n'existe pas. Gabriel Mascaro est ainsi un réenchanteur, un magicien qui propose des tours de magie qui n'impliquent pas pour autant des croyances mystiques ou métaphysiques, puisque les tours qu'il sort de son chapeau n'existent que pour stimuler l'imagination et la perception. Les croyances convoquées par cette magie sont bien réelles, à l'image du Poisson doré évoqué par Ludemir qui s'avère être, contrairement à l'existence douteuse des « combats d'animaux », un véritable lieu dans lequel se rend Tereza à la fin du film. Le Poisson doré est un tripot où il est possible de tout perdre, et inversement. La séquence est magnifique : des poissons de toutes les couleurs sont d'abord présentés individuellement dans leur aquarium avant que la camera de Gabriel Mascaro ne s'en remette à l'emprunte documentaire en filmant le combat entre un poisson blanc et un poisson rouge en un long plan-séquence. Ce fragment documentaire est à la fois aussi magique et réel que les pouvoirs de révélation de l'escargot bleu sur l'esprit. Il marque l'apogée d'un film qui trouve finalement l'expression la plus forte de sa puissance esthétique dans un plan dit réaliste.

Car dans The Blue Trail, la magie concerne le monde des vivants dans le mesure où elle est aussi une drogue et, dans cette séquence, plus spécifiquement encore un jeu d'argent qui entraîne sa propre dépendance. Elle n'offre plus seulement un trip perceptif à celui qui se laisse emporter par ses pouvoirs, comme avec l'escargot bleu, elle s'impose comme l'opium du peuple, au sens positif du terme cependant, puisque cet opium s'offre une nouvelle fois comme un pouvoir de résistance à l'oppression fasciste des regards. Les pistes invisibles que nous invite à suivre Gabriel Mascaro vont ainsi dans plusieurs directions, elles laissent entrevoir des mondes inconnus dont on peut suivre la trace réelle et magique. Quant à Tereza, dont le regard n'a cessé de s'entrouvrir tout au long du film, elle remporte son pari fou au Poisson doré et revient riche aux côtés de Roberta. Elle pourra acheter à son tour sa liberté et continuer à vivre avec son amie au fil du fleuve et de ses pouvoirs. Pourtant, dans le dernier plan, son regard semble vide et inquiet. C'est que la magie ne peut durer éternellement car la descente fait partie du cycle de la consommation de drogue et de la vie tout court. Est-elle en train de penser à sa famille qu'elle a laissée derrière elle à l'instar de Cadu qui voyait son ex-femme et Ludemir qui luttait contre ses démons dans l'alcool ? Elle ressent peut-être juste de la mélancolie. En plongeant à l'intérieur d'elle-même, elle semble voir, en contre-plongée, plus clairement que jamais, les images de sa finitude, c'est-à-dire les secrets et les regrets qui révèlent leur amertume, ou bien rien de tout cela : seulement le vide invisible tel qu'il peut nous traverser comme un grand fleuve dont il faut toujours se méfier. La bave bleue de l'escargot, qui a infusé toutes les strates du film, offre avant tout cette forme de clairvoyance mélancolique qui laisse de multiples traces visibles et invisibles. Gabriel Mascaro n'est pas qu'un magicien, c'est aussi un traqueur qui parvient à ressaisir les capacités intactes du regard et les portes qu'elles ouvrent dans la perception à l'heure où notre époque voudrait les canaliser technologiquement, logistiquement et pragmatiquement, avant donc le virage fasciste et sans-retour d'une violente domestication qui est déjà en train de se produire ?

 

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