Les silences de « Neon Bull »
Par Guillaume Richard, le 22 octobre 2016
Pour Le Rayon Vert

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Les silences de « Neon Bull »

Les silences de « Neon Bull »

Rodéo (Neon Bull), un film de Gabriel Mascaro (2016)

Depuis longtemps déjà, le cinéma sud-américain ne parvient plus à atteindre les écrans belges (un peu plus en France), et cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs (économiques, bien sûr, mais aussi esthétiques). La première chose qui nous frappe lorsque nous découvrons Rodéo de Gabriel Mascaro, est l’appartenance du film à la tradition esthétique sud-américaine : longs plans-séquences, dialogues épurés, jeux de contrastes, description sans filtre d’une certaine réalité sociale, présence parfois crue des corps, etc. On pourrait spontanément qualifier Rodéo de « film de festival », tant il serait à même de se confondre avec cette masse de films austères qui ne quittent jamais le circuit des festivals et où figurent de nombreux films sud-américains. C’est peut-être là l’origine d’un malentendu, et une des raisons de l’invisibilité croissante de ce cinéma dans nos pays. Pourtant, dans Rodéo et d’autres films d’Amérique latine, il est plus question de l’originalité d’un regard que d’une étiquette, d’un réel travail esthétique et non de la fabrication d’un produit formaté destiné à parcourir les festivals, ainsi que d’un usage subtil des puissances du cinéma plutôt que d’une démonstration formelle et cérébrale. Rodéo nous donne l’occasion de mieux comprendre deux caractéristiques esthétiques de ce cinéma : les silences et le recours aux passages oniriques.

Rodéo suit le quotidien d’Iremar, Zé, Galega et sa fille Cacá, chargés de prendre soin des taureaux qui participent au Vaquejada, une sorte de rodéo local. Ils vivent sur la route, courent de shows en shows, dans des conditions insalubres. Ils passent leurs journées à nettoyer et préparer les taureaux, jusqu’à les lâcher dans l’arène le soir des représentations. Mascaro recourt à de longs plans-séquences peu dialogués où il scrute le quotidien monotone de ses personnages. Tout cela n’est pas très original, et nous butons très vite sur le manque de relief du dispositif. Mais, à intervalles réguliers, Mascaro introduit des éléments hétérogènes. Dans les premières séquences, Iremar prend les mesures du corps de Galega pour lui confectionner une tenue de scène. Nous découvrons alors, dans une étrange scène éclairée aux néons rouges dans laquelle Galega porte un masque de cheval, que celle-ci est danseuse érotique. D’autres scènes discrètement oniriques vont ensuite entrecouper le quotidien des personnages : la démonstration d’un cavalier exécutant un numéro avec son cheval, et dont on ne sait si c’est un rêve ou un spectacle, ou la préparation d’une représentation avec des taureaux colorés, qui sont les « Neon Bull » qu’évoque le titre original du film. Mascaro installe une alternance décisive, nous le verrons, entre différents modes perceptifs du quotidien. Il façonne une certaine forme d’onirisme très prosaïque, hypnotique, se dégageant de l’enveloppe du quotidien avec des effets de lumière et d’atmosphère qui se confondent avec sa perception « normale ». Les bifurcations du regard sont légères, mais elles sont là.

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Iremar recouvre les corps.

Si Iremar prépare les tenues de Galega, ce n’est pas en tant que compagnon possessif et manager (le film évacue très vite cette option), mais simplement parce qu’il s’intéresse à la mode. Il rêve de devenir couturier. Il regarde le monde qui l’entoure avec les yeux d’un créateur. Sur un terrain vague jonché de morceaux de tissus, il aperçoit, enfoncé dans la boue, le corps démembré d’un mannequin qu’il s’empresse de récupérer et avec lequel il pourra s’exercer en achetant du tissu. Et quand Iremar emprunte les revues pornographiques de ses camarades, ce n’est pas pour se masturber en cachette, mais pour dessiner des maillots sur le corps nu des femmes. Il achète aussi du parfum, pour le plaisir des odeurs, et non pas, comme le film le laissera penser, pour aller draguer les premières venues à la fête du coin. Iremar navigue entre deux eaux et deux manières d’être. Il n’est pas celui qu’il devrait être, ou celui qu’on attend qu’il soit, il n’est pas un cliché : il n’est ni cette brute qui pourrait maltraiter les taureaux, ni cette bête primitive sans cœur qui traiterait les autres, et plus spécialement les femmes, comme du bétail. Il n’est pas non plus, dans l’excès inverse, à fleur de peau, le grand sensible caché derrière le monstre. Rodéo évite ainsi les contrastes trop nets et travaille plutôt dans la nuance, dans les entrelacs. Souvent, dans ce genre de film, la beauté et la laideur sont grossièrement opposées, et la question de l’animalité de l’homme y est centrale. Mascaro déjoue ce système de valeurs en réaffirmant l’égalité des intelligences (pour reprendre schématiquement l’idée Rancière), c’est-à-dire que chaque être humain est vu comme une singularité capable d’affirmer ses désirs et de s’approprier le monde selon ses termes. En filmant Iremar et les autres personnages au plus près de l’intelligence de leurs modes d’être, le travail de Mascaro ne peut pas être assimilé à ce cinéma austère et manipulateur, ce cinéma du contrôle prétendant donner une leçon sur l’animalité et la décadence de l’humanité. Il ne prêche pas non plus par excès de candeur. Mascaro cherche plutôt à donner corps à des silences et à des images qui renvoient d’abord à l’état perceptif des personnages.

Pourquoi recourir à de longs plans-séquences avec des dialogues dépouillés privilégiant les silences ou des conversations basiques ? Ce qui intéresse Mascaro, c’est ce qui se trame dans la tête d’Iremar. Comment regarde-t-il le monde qui l’entoure et comment, à l’intérieur de lui, son désir d’être couturier s’installe et évolue ? S’il y a autant de silences, et qu’Iremar est aussi peu bavard, c’est qu’il est dans la position de celui qui voit et ressent. Bien sûr, il dit des bêtises, et en fait même quelques unes. Mais celles-ci contrastent avec l’ampleur des cheminements qui se trament en silence à l’intérieur de lui. Comment pourrait-on filmer autrement l’éveil et la difficulté de mener une passion dans un contexte qui ne s’y prête pas ? C’est une affaire de silence, de nuit, de hors-champ. Mascaro ne fait pas durer les plans et les silences gratuitement. C’est une démarche nécessaire pour que les choses qui importent prennent leur place, entre deux situations quotidiennes qui obligent le personnage à se tenir hors de lui-même, quand il doit s’occuper des taureaux ou lorsqu’il va voler le sperme d’un cheval. Iremar est un artiste qui écoute le monde au fond de lui-même, il voit des choses, se laisse progressivement décentrer et happer par son rêve d’être couturier. Tout cela se passe en silence. Rodéo donne corps à ces silences et à ce processus interne. Cela vaut aussi pour Galega et sa fille Cacá, toutes les deux sont bien mais en même temps ailleurs, perdues dans le flux des images qui les habitent.

Les images oniriques que nous évoquions plus haut ne sont pas des effets visuels gratuits. Ce sont littéralement les images que voient et s’approprient les personnages, des images tapies dans leur imaginaire, des images qui les transfigurent en éveillant en eux leur désir d’altérité. La scène du cavalier et de son cheval pourrait appartenir à Cacá, qui est passionnée par les chevaux et qui va jusqu’à en dessiner dans les revues pornos. Le « Neon Bull », que nous apercevons furtivement, semble être une des images qui anime l’imaginaire d’Iremar. Une vision arrachée à son quotidien qu’il transforme en image fondatrice, en image vivante qui peuple ses nuits de créateur. Mascaro filme ainsi le lent décentrement invisible des personnages avec ce qu’ils ont sous la main. Les taureaux et les chevaux trouvent logiquement leur place. Les personnages ne cherchent pas embellir leur quotidien ou à voir la beauté dans la crasse. À l’image d’Iremar qui rhabille les femmes nues des magazines, ils cherchent plutôt à recouvrir le monde de leurs images : ce qu’ils voient, qui ils sont vraiment, est indissociable du monde invisible qu’ils se constituent. Quand on gratte un peu, on voit que Rodéo se démarque assez vite du film austère. Ce que Mascaro parvient à construire est bien plus profond et mobilise les pouvoirs du cinéma d’une manière beaucoup plus subtile.

Fiche Technique

Réalisation
Gabriel Mascaro

Scénario
Gabriel Mascaro

Acteurs
Juliano Cazarré, Maeve Jinkings, Josinaldo Alves, Roberto Berindelli

Durée
101 min

Genre
Fantastique

Date de sortie
14 Jan 2016

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « Les silences de « Neon Bull » », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 22 octobre 2016, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/les-silences-de-neon-bull/.