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Peter Parker (Tom Holland) écarte la toile d'une araignée dans Spider-Man Brand New Day
Le Majeur en crise

« Spider-Man : Brand New Day » de Destin Daniel Cretton : Une étoile dans la main

Des Nouvelles du Front cinématographique
Si le majeur n’est désirable qu’à être en crise, le mineur en serait l’aimable critique. Une ritournelle de l’enfance – l’araignée tombée dans la purée – s’afflige des rengaines de Spider-Man, le moulinage industriel de ses aventures qui sont d’une adolescence prolongée, ses ruines monumentales. Peter Parker est le mineur éternel et l’âge de la majorité serait le moment venu d’en ressaisir le sens qui est une vocation, un appel. Spider-Man : Brand New Day nous tend ainsi la main pour voir que, même pleine de fluide juvénile et arachnéen, elle peut écarter les doigts en révélant qu’elle contient l’étoile furtive des reconnaissances, les seuls effets spéciaux qui vaillent, entre souffle et geste de copains.

L’araignée hésite entre l’éléphant et la termite

En 1962, le critique de cinéma Manny Farber trace dans un texte fameux une ligne de démarcation : l’art termite est le fait d’artisans modestes, celui des éléphants blancs exige les privilèges de l’art. Le mineur touche, le majeur écrase(1). C’est une question de tact. Et si l’on en redéployait le tracé à l’intérieur même des films qui, aussi massifs et calibrés soient-ils, ont par intermittence l’esprit termite ? Quand la fourmi blanche, un nom usuel pour la termite, résiste à l’éléphant, un peu de cinéma alors survit à la harde des pachydermes, assourdissante.

Devant la fanfare des blockbusters, ces éléphants blancs de chez blanc du cinéma de divertissement mondial dont Hollywood est la centrale dispensatrice, ainsi cette énième aventure de Spider-Man, Spider-Man : Brand New Day, le combo gagnant est celui du fandom rasséréné et des superprofits. Quoi d’autre y chercher ? Le « tout nouveau jour » de l’araignée est celui de la marque (brand) à revaloriser après la dévaluation de la rente Marvel Cinematic Universe (MCU), propriété depuis 2009 du trust Disney pour la modique somme de quatre milliards de dollars.

Deux motifs en assurent le méta-commentaire. D’un côté, le fluide arachnéen dont les étoilements relieraient toutes les régions de la mythologie qui en sont la remémoration réticulée (les épisodes antérieurs et les précédents reboots, les comics d’origine et leurs variations vidéoludiques). De l’autre, l’inhibiteur, cette machine circulant entre les protagonistes (Spider-Man, le vieux Hulk et la nouvelle venue Jean Grey) pour retenir le monstre en eux qui, s’il venait à sortir, dévasterait tout. La mémoire d’éléphant de la franchise sature à justifier l’arbitraire d’une industrie qui, de surcroît, doit contenir ses propres excès.

On est à mille lieues de la schizoïdie de la première trilogie signée Sam Raimi. L’industrie mime à grands frais d’aimer les monstres mais c’est à seule fin de les domestiquer, les bêtes rendues à l’état d’animaux familiaux et familiers. Le monstre est fake et déçoit tellement cela se voit. Les éléphants blancs s’exposent ainsi dans un simulacre de jardin zoologique, ce parc à thèmes pour multiplexes qui est le cimetière spectaculaire de l’antique mammouth cinéma.

Le premier effet spécial est le tout dernier

Peter Parker est le sujet d’identification d’une contradiction qui lui est spécifique : il est l’éternel mineur, le petit gars du Queens pas encore affranchi de l’adolescence et dont la reconnaissance est constamment empêchée. L’araignée sympa du quartier doit le protéger dans un cocon de toile tout en le faisant exploser (ce que littéralement dit le terme de blockbuster). Et quand il y revient, c’est en abonné des affres existentielles de l’ado attardé.

Son terrain de jeu préféré est un rapport d’échelles paradoxal : le super-héros des grandes vues new-yorkaises et des écrans larges contemple dans son appartement-grenier les petites vidéos que diffusent sur les réseaux sociaux ses anciens amis qui l’ont oublié. L’homme-araignée tient encore au petit (l’esprit frivole du teen-movie) alors que son destin est d’être colossal (le blockbuster a pour mission d’être un carton mondial).

Comme super-héros, soit l’humain augmenté qu’en actant la superfluité du grand nombre restant, Spider-Man est au service du mantra psychologique en vigueur, un sophisme de psychologie magazine : comme adulescent, le malheur m’accable mais si je suis malheureux, c’est que je suis spécial. Le public s’y reconnaîtra en croyant convertir son malaise dans l’auto-qualification d’un don caché. Les stoïciens sont morts, Boris Cyrulnik les aura tués.

Mais il est autre chose de spécial, l’effet qui résiste comme la termite à l’éléphant des VFX. Ce n’est pas de la cosmétique numérique, mais le réel d’un peu de temps à l’état pur, un reste inassimilable, le bogue avec quoi doit encore pactise le système. C’est une blague émouvante, celle d’Ant-Man dans Avengers : Endgame (2019). Le super-héros qui a la capacité de rapetisser au niveau des fourmis ou, à l’inverse, de devenir un géant retrouve sa fille. Du temps a passé et la fillette est une adolescente. Alors le père longtemps absent lui souffle ceci : comme tu as grandi. Pas de fond vert, une seule prise. Une ligne de dialogue filmée simplement rappelle que la croissance est un grandissement plus réjouissant que tout trucage.

L’Ithaque retrouvée est le pays natal du cinéma, l’île du temps en tant qu’il est spiritualisé. Un autre effet spécial, insurpassable, le premier en étant le tout dernier, est que du temps soit passé directement dans le corps de l’acteur. Mark Hamill dans Star Wars, épisode VII : le Réveil de la force (2015), Tobey Maguire dans Spider-Man : No Way Home (2021) ou encore Val Kilmer dans Top Gun : Maverick (2022) : un acteur a vieilli, l’âge l’aura miné, mais l’événement du temps réellement incarné peut encore rétorquer à la puérilité du présentisme.

Une belle chose de Spider-Man : Brand New Day est que Tom Holland a grandi, on peut même oser dire qu’il a vieilli. La vulnérabilité du personnage, si puissant quand il a enfilé le costume rouge et bleu, est toutefois décapée de ses oripeaux sociaux et matériels, on ne le voit pas en effet galérer à chercher du boulot qui lui paierait ses études. La précarité est d’un tout autre ordre de valeur, seulement existentielle pour le personnage comme pour son acteur. Tom Holland a trente ans désormais et cela se montre enfin. Le temps dont témoigne l’âge d’un corps est la menue part documentaire d’une industrie qui a longtemps cru n’en avoir rien à faire avant d’en capitaliser la nostalgie. Mais la termite du réel a tracé son chemin bien à elle, un autre étoilement que tissent, avec les plis nouveaux du visage, les souffles et les gestes.

La reconnaissance, du souffle au geste

La contradiction existentielle de Peter Parker mérite dorénavant une précision décisive : le garçon désire sortir de sa minorité mais le mineur a le sens d’une vocation. Un appel. Le fardeau d’une malédiction s’y allège, autre ressort du monte-en-l’air dont la grâce est de fluidifier par l’air que font ses élans plutôt que d’engluer. Les figures tutélaires se seront succédé, l’oncle Ben et la tante May puis Tony Stark dans le rôle du surmoi technologique (dans d’autres versions de son histoire ou lore, on ajoutera Norman « Le Bouffon vert » Osborn, Otto « Docteur Octopus » Octavius et Curtis « Le Lézard » Connors), c’est Peter lui-même qui l’est désormais, avec assez de mémoire en lui pour en restituer une part aux autres. Et son gésir est la citation d’un dialogue connu par cœur, celui de Frodon questionnant Gandalf, son mentor pour autant qu’il sait préserver en lui un élément de secret.

L’homme-fourmi retrouvait sa fille et c’est elle qui avait grandi, non celui qui peut par simple pressage de bouton se faire mastodonte. La reconnaissance est un grandissement de soi, anti-spectaculaire et réciproque, le phrasé des retrouvailles dans un échange de regards. Dans le « tout nouveau jour » de Spider-Man, l’araignée a fort à faire, elle dépense beaucoup d’énergie pour retenir le monstre chez les autres comme en elle. La lourdeur ostentatoire des appareillages ne nuit cependant jamais à la blanche lueur des termites. On verra que c’est une affaire de reconnaissance dont la toile a le temps pour centre, et qui s’étoile entre souffle et geste.

Tom Holland et Zendaya dans Spider-Man : Brand New Day
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Dans ce Spider-Man : Brand New Day, la télépathe Jean Grey, future Phénix de la saga des X-Men, est ici la Némésis de Spider-Man. Elle aussi procède par étoilement mais sur le mode mental du parasitage des esprits. Une énigme est son moteur, « V-MAX », un MacGuffin qui lui promet de retrouver sa sœur kidnappée. C’était sa dernière perception, le fragment d’avant la mort par torture d’une marque de ventilation (« vent-max »). Le brand, encore, mais la marque est aussi l’indice pliant deux ordres de réalité : la climatisation fait la surchauffe qu’elle est censée compenser. Ce qui vaut alors pour des héros intérieurement bousculés par le risque monstrueux de l’hubris vaut également pour les fausses solutions cosmétiques du réchauffement climatique.

On avouera que l’on ne s’attendait en rien à ce que le fluide arachnéen et juvénile de la superproduction touche ainsi au nerf des contradictions et irresponsabilités de l’époque actuelle, moins un pot-aux-roses qu’un pot-au-noir sous hégémonie forcenée des adulescents qui sont au pouvoir. Un autre fil parvient même à émouvoir en mettant en jeu la question des mystères de la reconnaissance, au cœur de l’Odyssée et dilacérées par Christopher Nolan.

Jean Grey agit par abduction télépathique dont le sens anglais équivaut à celui de rapt, en agissant de la même manière que le consortium qui a kidnappé sa sœur. L’abduction dit autrement en français comment la main s’étoile dans l’écartement des doigts, ce que font les ninjas purpurins d’un groupe qui s’appelle la Main, maltraitée par le scénario mais dont la valeur métaphorique est indéniable. Spider-Man instruira la télépathe qu’un meilleur pouvoir que la puissance d’aliéner la conscience des autres est l’empathie. Sadie Sink incarnant Jean Grey a le visage d’une camée, autre Sorcière Rouge que Peter Parker réussit à désenfumer.

Le motif de la main était déjà le pivot secret de Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux (2021), 25ème film du MCU réalisé par le même Destin Daniel Cretton, où la veine de fantasy chinoise suivait la ligne d’opposition entre deux manières de la donner, la manière paternelle qui ferme le poing et la façon maternelle de l’ouvrir au contraire.

On retient aussi la belle trouvaille de la manipulation mentale comme une balle invisible que se passent les personnages possédés par Jean Grey (l’idée prêtant à d’étonnantes chorégraphies qui redonnent corps et chair aux images numériques vient probablement d’un jeu vidéo, Slitterhead). Et puis le motif du souffle, le « thymos », accompagne le retour à la vie de Spider-Man, blessé par balle et tombé dans le coma, qu’il s’agisse de Jean Grey qui, à deux reprises, respire en espérant ainsi réveiller celui qui l’a sauvée ou de la voix d’un commentateur qui raconte comment tout New York retient son souffle dans l’espoir d’un retour à la vie de son justicier emblématique. Dans tous les cas, le souffle retenu puis relâché est propice aux respirations qui sont les aérations du blockbuster, suffisamment agile en tout cas pour ne pas s’écraser sur son propre bitume.

La ventilation est une climatisation ambiguë, elle soulage provisoirement en ajoutant en vérité de la dépense d’énergie à l’entropie. Il faut faire baisser autrement la température, non pas de l’extérieur mais de l’intérieur même du système. Un souffle y parvient, la parole de reconnaissance des adolescences en surchauffe. Dans l’Odyssée, encore, le « thymos », le souffle en quoi les Grecs anciens identifient un principe de vie, est associé dans les ultimes chants de l’épopée d’Ulysse à la reconnaissance par ses proches. Et cette reconnaissance est encore une mémoire qui se cache, repliée dans les recoins ignorés du corps. Dans Spider-Man : Brand New Day, après que Peter Parker retrouve son amoureuse MJ et son vieux copain, Ned Leeds, dont la mémoire avait été effacée lors de l’épisode précédent de la saga par un sortilège de Docteur Strange, la reconnaissance s’accomplit de deux façons différentes : la lecture hasardeuse d’une lettre d’aveu finalement arrivée à destination (mais trop tard, le mal est fait, le savoir de MJ l’ébranle mais pas au point de valoir pour une remémoration intime) et un geste convenu entre copains chiffrant le secret de leur amitié (Ned reconnaît alors Peter, plus fort que tout sort).

L’éléphant blanc passe en faisant grand bruit, il faut qu’il se montre, le seul monstre c’est lui. La reconnaissance, elle, a l’art termite, celui des gestes et des souffles, mots dits ou par écrit.

Du chèque au check (l’anagnorisis de l’arachnide)

Aristote a forgé un concept pour décrire une modalité caractéristique de la narration tragique : l’anagnorisis, la reconnaissance qui se comprend comme une remontée dans la connaissance. Reconnaître pour l’ami du super-héros l’autorise non seulement à affronter l’erreur mais l’oubli et ce qui vaut pour Ulysse devant Argos et Télémaque, Pénélope et Euryclée est valable pour ce court moment, la toute dernière séquence de Spider-Man : Brand New Day, partagé entre Ned et Peter.

Dans sa philosophie des sanglots, Estelle Ferrarese trame la toile des références culturelles, l’épopée homérique et la poétique aristotélicienne, la mémoire involontaire de Marcel Proust et les techniques du corps de Marcel Mauss. Elle évalue ainsi comment nos émotions sont la chair d’un rappel parfois brutal de ce que nous savions déjà mais que nous avions oublié. On fait alors corps, écrit-elle, avec notre impuissance et le chaos, on peut enfin l’embrasser(2).

Ned ignore qui est Peter mais le geste du check le fait revenir à lui, la mémoire retrouvée. Ce geste environné du plaisir complice des identifications partagées (Le Seigneur des anneaux et Star Wars), les deux amis auront mis les trois films antérieurs de la saga à le construire et la fin du précédent à l’oublier. Rien n’autorisait deux garçons devenus des étrangers à se reconnaître, sinon les mystères de la mémoire conservée dans le corps et que les gestes archivent et rappellent. Voilà une leçon instructive de l’adolescence masculine et de ses rémanences : l’amour des filles est moins intuitif que l’intime camaraderie entre garçons.

Zendaya et Tom Holland sont ensemble dans la vie. Ils peuvent bien faire fiction alors de leur séparation au cinéma qui résisterait de cette façon à la pression d’un couple ultra-médiatique.

Les rapports avec l’anti-héros Frank Castle alias le Punisher, praticien brutal de la justice expéditive, alimentent ailleurs la veine buddy-movie du blockbuster. De son côté, Bruce Banner impuissant à retenir Hulk, le monstre vert en lui, se laisse finalement tomber dans le vide quand resurgit l’amitié dont le souvenir est réactivé par la voix de Peter Parker. À l’évidence, l’amitié est plus favorable que l’amour dans la perspective de l’anagnorisis qui allie remontée de la mémoire et allègement. Hulk pèse le poids d’une plume en renonçant à lui-même (un peu comme le King Kong de l’adaptation de Peter Jackson), tandis que Frank Castle s’amollit en s’ouvrant aux larmes et plaisanteries.

L’arachnide n’écrase plus mais touche, à distance avec les mots en différé, et dans les secrets de la proxémie(3). Les gros chèques que tout le monde aura empochés pour mener à bien cette affaire seront toujours plus lourds que le souffle des mots et des gestes échangés. Check !

L’araignée fera toujours le meilleur choix, fluide et spirituel, en optant pour la fourmi blanche plutôt que pour l’éléphant blanc. Elle ne pique pas comme la terrible Shelob, l’araignée monstrueuse de la saga de J. R. R. Tolkien qui endort ses victimes afin de leur faire rejoindre son garde-manger, mais lance ses toiles pour faire vibrer l’air. Le fluide n’englue pas mais recolle les morceaux. Dans le privilège du mineur et du tact, le monte-en-l’air ouvre la main dont les lignes font une étoile, l’étoilement des reconnaissances. Souffles et gestes redonnent alors un peu d’air dans une industrie dont la surcapitalisation participe de l’asphyxie générale.

Notes[+]