« Souvenirs de Marnie » : Les Cercles d’Anna
Par Guillaume Richard, le 19 janvier 2016
Pour Le Rayon Vert

Souvenirs de Marnie

« Souvenirs de Marnie » : Les Cercles d’Anna

« Souvenirs de Marnie » : Les Cercles d’Anna

Souvenirs de Marnie (2014), un film des studios Ghibli

Une plaine de jeux remplie d’enfants en train de s’amuser. A l’écart, assise sur un banc, Anna, plus tout à fait enfant, pas tout à fait non plus adolescente, prend un croquis de la scène avec, semble-t-il, un véritable talent. Elle n’appartient plus à ce monde de l’enfance, du jeu, de l’innocence, qui sont l’objet de son dessin. Elle est assise à l’ombre d’une branche alors que le soleil éclaire le banc et la plaine, signe d’une coupure évidente entre elle et ce monde devenu presque étranger. En voix off, elle dit qu’ « Il existe en ce monde un cercle magique invisible. Il y a l’intérieur du cercle et l’extérieur », puis, en désignant les autres enfants qui s’amusent, « eux ils sont à l’intérieur. Et moi je suis à l’extérieur ». Le professeur qui supervise les travaux lui demande de lui montrer son dessin. Elle se met à rougir, et perd tout à coup ses moyens à la simple idée de devoir dévoiler un petit bout d’elle-même. « Je me déteste ». Puis elle pleure et se recroqueville sur elle-même. A travers ce prologue, Souvenirs de Marnie (Ghibli, 2014) installe son cheminement : Anna, une jeune fille de 12 ans mal dans sa peau, va chercher un moyen de créer son propre cercle magique afin de pouvoir vivre en société. Sa mère adoptive, très inquiétée par son état, décide de la retirer de l’école pour l’envoyer faire une cure de santé à la campagne chez ses cousins dans l’espoir qu’elle parvienne à trouver un équilibre.

Dans ce nouvel environnement côtier loin de Tokyo, Anna découvre un monde en harmonie avec ce qui se trame à l’état naissant au fond d’elle-même. Sa personnalité peut s’y exprimer sans honte. Elle semble sereine et en sécurité. La très belle vue que lui offre le balcon de sa chambre lui donne envie d’explorer les alentours. Fini pour elle de rester assise sur un banc à regarder les autres. Le couple qui l’accueille lui laisse une entière liberté et ne la réprimande jamais, même lorsque elle insulte une autre fille ou rentre à des heures tardives. Ils incarnent une sorte de passeurs spirituels et, conscients de leur rôle, ils permettent à la jeune fille de partir à l’aventure de la vie. Pour la première fois peut-être, elle va vouloir sortir de sa prison et faire vivre les singularités qui l’habitent. Les scènes qui suivent son arrivée sont autant d’initiations à ce nouveau milieu, autant de tâtonnements à la découverte d’une véritable extériorité qui étaient jusqu’alors inaccessibles pour la jeune fille : des virées nocturnes, une ballade en bateau avec un ermite silencieux et, surtout, l’exploration de la fascinante villa à l’abandon au cœur du marais. Il ne s’agit pas ici d’un éveil naïf à la nature (le film laisse une fausse impression de naïveté), mais de la réappropriation complète d’une relation avec le monde et de l’apprivoisement d’une étrangeté à soi-même.

Le cercle dont parle Anna au début du film semble évoquer, à première vue, la différence entre les gens qui sont bien intégrés dans la société et ceux qui ne le sont pas. Mais Souvenirs de Marnie va échapper à cette opposition simpliste entre normalité et marginalité en définissant ce cercle non pas comme le lieu d’une certaine norme à laquelle Anna devrait obligatoirement se conformer, mais bien plutôt comme un micro-univers autonome que la jeune fille peut moduler selon les affects qui la traversent. Le film va ainsi offrir à son personnage le moyen de se créer un monde d’affects virtuels qui lui servira à surmonter ses angoisses et l’étrangeté qui l’habite. Il ne s’agit pas alors de renoncer à son être le plus intime pour pénétrer dans un cercle commun et « normal ». Et encore moins de s’initier naïvement à la nature qui conservait le secret du bien être. Le film va répondre d’une manière toute à fait originale à ce problème de la découverte de soi.

C’est dans le petit écosystème qui entoure la maison du marais qu’Anna va délimiter son cercle magique. Celui-ci se construit petit à petit sur les nouveaux lieux qu’elle découvre, et sur lesquels vont venir s’implanter plusieurs niveaux de réalité. Une faille spatio-temporelle se produit lorsqu’elle rencontre Marnie, une jeune fille de son âge qui « vit » dans la maison abandonnée, et avec qui elle va se lier d’amitié. Mais Marnie n’est pas une enfant comme les autres : c’est en effet un fantôme, ou plutôt une présence mystérieuse, qui réapparaît, en même temps que les lieux de l’époque où elle vivait, lorsque Anna fait prendre forme à son cercle. Leurs différentes rencontres font ainsi resurgir des blocs spatio-temporels hybrides au sein de nouveaux espace-temps autonomes, telle une nouvelle dimension virtuelle dotée d’une réalité (e)affective. Ce retour du passé dans le présent repose autant sur les souvenirs personnels d’Anna que dans la découverte d’un espace-temps enfoui dans les limbes du monde. Adapté de la nouvelle de l’écrivain anglais Joan G. Robinson, Souvenirs de Marnie affirme sa parenté avec le chef d’œuvre de Joseph L. Mankiewicz, The Ghost and Mrs Muir, avec lequel, en plus de repartir des spécificités d’un même type de littérature, il partage une croyance dans l’interpénétration de mondes et en à la puissance romanesque des fantômes. Ces deux films semblent travailler le même univers, les mêmes affects, et c’est le même type de virtualité qui parvient à se dégager de leurs choix esthétiques.

Anna dans Souvenirs de marnie

Souvenirs de Marnie laisse un étrange sentiment ; quelque chose de fort se produit dans cette histoire d’entrelacs et de strates temporelles qui se rencontrent. On doit ce ressenti, cette trace qui s’imprègne durablement dans l’esprit, à la manière dont son réalisateur, Hiromasa Yonebayashi, utilise l’espace. Il parvient à mettre en forme le cercle magique d’Anna grâce à un travail pointu sur les lieux, les paysages et la cartographie de ce petit monde reculé. D’ailleurs, le générique final fait défiler, à la manière d’un album photo, tous les lieux que s’est appropriée Anna, ce qui accentue encore l’émotion en nous rendant cette histoire et ces lieux plus familiers. Yonebayashi pense d’abord à la composition de l’espace et des flux qui l’habitent avant d’y placer ses personnages. Ce qui semble l’intéresser le plus, c’est tout ce qui préexiste à son histoire et qui semble fonctionner indépendamment des humains. C’est donc aussi un ensemble d’affects, d’idées, de morceaux de vécus qui se logent dans le monde et que le travail du cinéaste va tenter de débusquer. Au fond, la quête d’Anna n’est autre que celle de Yonebayashi : a travers elle, il se met à la recherche de ces espaces-temps dissimulés pour les rendre visibles.

Le cercle d’Anna acquiert donc une existence à la fois spatiale et affective. Il se limite d’abord à l’ensemble du marais, de la maison jusqu’aux berges où Anna rencontre plusieurs personnages importants (le vieux solitaire, la peintre, sa nouvelle amie « réelle » qui habite dans la maison,…). Les apparitions de Marnie ne se produisent d’ailleurs qu’au sein de cet espace, et quand elles se déroulent en dehors, soit elles n’ont jamais lieu (Marnie ne vient jamais rendre visite à Anna), soit elles n’opèrent pas (la scène du phare, confuse, est comme court-circuitée parce que située trop loin du cercle). Le cercle magique existe d’abord par et pour lui-même en intégrant non seulement Anna, mais tout ce qui le traverse. Cette topologie particulière, et la multitude des personnages qui en font une expérience moins personnelle qu’Anna, indique par conséquent que Marnie n’est pas seulement l’amie imaginaire d’Anna. Le contraire annihilerait toute la puissance du film. Bien entendu, seule Anna voit et connaît Marnie, mais le film signale à plusieurs reprises son existence réelle (par l’entremise du journal intime, des récits de témoins, etc.). Marnie n’est donc pas qu’un pur produit de l’imaginaire d’Anna, même si elle prend l’apparence de la poupée qu’elle possédait lorsqu’elle était enfant. Marnie est une sorte de revenante, une onde mystérieuse qui se matérialise à travers les mondes virtuels que crée Anna. Elle n’est ni totalement inventée, ni un fantôme à proprement parlé : seulement un mystère qui se donne à qui veut bien l’accueillir.

Au bout du compte, grâce à cette évasion dans cet ailleurs difficilement nommable, Anna trouve la force qui lui manquait. Son apprentissage se termine quand le secret de Marnie lui est révélé. Elle repart à Tokyo avec le cœur bien accroché à ce qui lui est cher. Le film ne revendique pas vraiment le roman d’apprentissage au sens classique du terme, car sous son allure de longue ballade évasive, c’est seulement cette recherche du cercle, de l’accroche dans quelque chose, qui importe, plus qu’une leçon de vie qui « fait grandir ». Anna s’est créée un souvenir sous la forme d’une trace durable dans son imaginaire qui lui permettra d’avancer dans la vie. Quand elle sera triste ou perdue, elle saura trouver en elle la force de surmonter cette étape parce qu’elle a vécu quelque chose qui a compté pour elle et qui détermine ce qu’elle est en tant qu’être humain. Nous faisons tous ce type d’expérience fondatrice. Le film laisse réellement ce sentiment précis et n’a pas d’autre visée, ce qui n’est pas rien.

Pour vivre, nous dit magnifiquement le film, il faut s’inventer des cercles, des sphères, des micro-univers, se tenir à l’intérieur, s’y épanouir, puis pouvoir grandir avec, c’est-à-dire les oublier, parce qu’ils sont éphémères, tout en s’en rappelant comme des événements fondateurs. Celui qu’Anna se constitue à ce moment-là de sa vie sera composé de multiples ramifications liant des souvenirs, des rencontres et d’étranges aller-retours entre la réalité et un monde fantomatique oublié qui reprend vie en sa présence. Plus tard, elle devra en composer d’autres qui fonctionneront différemment. C’est une expérience que nous avons tous vécue à un moment donné et le plus souvent en faisant confiance, comme Anna, aux affects virtuels qui nous traversent.

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Sébastien Barbion, « Hiromasa Yonebayashi, L’effectivité Cathartique du dessin », Le Rayon Vert, 2016.

Fiche Technique

Réalisation
Hiromasa Yonebayashi

Scénario
Joan G. Robinson (roman), Keiko Niwa, Masashi Ando, Hiromasa Yonebayashi, David Freedman

Acteurs
Sara Takatsuki, Kasumi Arimura, Nanako Matsushima, Susumu Terajima

Durée
103 min

Genre
Animation, Fantastique, Famille

Date de sortie
2014

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Souvenirs de Marnie » : Les Cercles d’Anna », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 19 janvier 2016, imprimé le 18 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/souvenirs-de-marnie/.