« Souvenirs de Marnie » : L’effectivité cathartique du dessin
Par Sébastien Barbion, le 11 Février 2016
Pour Le Rayon Vert Cinéma

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« Souvenirs de Marnie » : L’effectivité cathartique du dessin

« Souvenirs de Marnie » : L’effectivité cathartique du dessin

Souvenirs de Marnie (Hiromasa Yonebayashi – 2015)

Assise sur un banc, dissimulée sous l’ombre d’un arbre, Anna dessine le monde qui l’entoure. Ses camarades de classe en font de même. Il faut capturer le mouvement, c’est un cours de dessin. On entend la voix d’Anna en off. Elle développe une théorie du cercle magique. Il y a ceux qui sont dans le cercle, ceux qui sont en dehors. Ces enfants qui jouent, ces camarades de classe qui parlent d’un garçon avec lequel sortir, ces personnes qui courent, se situent dans le grand cercle magique. C’est un grand cercle d’appartenance au monde, un grand cercle de relations en chair et en os, un grand cercle d’actions et de réactions. Les camarades d’Anna qui dessinent la plaine de jeu le font avec la certitude de ne faire qu’une activité. Le monde réel continue à tourner pour elles (les histoires avec les garçons, les rires entre copines, les fêtes d’école), le dessin n’est jamais qu’un ensemble de gribouillis qui reproduisent le monde réel de façon plus ou moins farfelue ou réaliste.

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Anna, à l’inverse, se pose en dehors du grand cercle magique. Elle est en retrait de l’ensemble des relations d’appartenance au monde, de la grande chaîne d’actions et réactions dans laquelle chacun trouve sa place. « Dessiner » prend dès lors une signification différente. Il ne s’agit plus simplement de reproduire le monde de manière plus ou moins farfelue, il ne s’agit plus de produire une activité quelconque parmi l’ensemble des possibles offerts par le monde des actions et réactions. « Dessiner » devient le rapport au monde que tient celui qui ne peut y participer. Le dessin transpose dans l’image ce sur quoi Anna ne peut matériellement agir. Il transforme le monde en un lieu de résolution imaginaire d’affects bloqués — ces affects qui ne trouvent pas à se décharger dans les joies et peines, actions et réactions du monde protégé sous le cercle magique. C’est un espace dans lequel les affects se déchargeront en simili-action à défaut de transformer matériellement une situation dans le monde des corps en chair et en os. Cette simili-action constitue l’effectivité cathartique du dessin.

Il ne s’agit pas de « posture ». Anna ne s’est pas mise en retrait du monde. Plutôt, elle subit un ensemble de méconnaissances que le dessin tente de raviver par la rencontre du monde et des souvenirs. Anna est une étrangère. D’abord à elle-même. Elle est le produit d’une histoire qu’elle ne connait pas. Peut-être que tout commence mal quand on a perdu le fil de sa propre histoire, quand on ne sait plus se raconter et se situer, soi et sa petite histoire, dans la grande histoire de mondes divers, à commencer par l’histoire de la famille pour la jeune Anna. Adoptée à la mort de sa grand-mère, elle n’a jamais connu ses parents biologiques. C’est une individualité qui ne se possède pas, une petite fille en proie à des passions dont elle ne connait l’origine, un être malade qui peine à respirer. Incapable de trouver le rapport juste aux autres, elle oscille entre une grande politesse et une débauche de violence. Politesse maniérée de l’étranger qui ne veut pas détonner dans la société, rage de l’étranger qui ne se trouve jamais en place : Anna rougit, Anna rugit. Lorsqu’une fille s’étonne de la beauté des grands yeux bleus d’Anna, des yeux « comme une occidentale », celle-ci n’est pas flattée. Au contraire, elle explose et injurie. La flatterie l’a rappelée à ce qu’elle ne sait que trop bien : que son corps vient d’ailleurs, qu’il ne lui appartient pas, qu’elle ne peut le situer. Comment habiter famille, groupes d’amis, communautés, sociétés quand on ne sait comment s’habiter soi-même ? Asthmatique, Anna étouffe littéralement dans son corps. Elle dessine éperdument à la recherche du souffle perdu, comme de l’histoire qui hante ce corps.

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Anna partira à la campagne afin de trouver un supplément d’air. Au cours de ses errances, elle va rencontrer Marnie. Celle-ci vit dans la maison de l’autre coté des marais. Elle a les cheveux blonds, les yeux bleus. Ce corps étrange détonne dans la campagne japonaise. Elle semble irréelle : on dirait une poupée dans un petit château de conte de fée. De nombreux éléments feront douter de l’existence de Marnie : Est-ce une petite fille à l’existence actuelle, en chair et en os, ici et maintenant ? Est-ce le rêve d’Anna ? Est-ce un fantôme ? Nous serons envoutés par des images qui semblent mêler différents registres de réalité : imagination, souvenirs, réalité extérieure. Comme Anna, nous titubons, ne savons plus très bien ce que nous avons vu, imaginé, vécu. Nous comprendrons plus tard que ces entrelacs n’étaient rien d’autre que le dessin animé d’Anna, ce dessin qui résout imaginairement les affects bloqués. La rencontre avec Marnie est invocation, la parole de Marnie est prosopopée. Concrètement, comment cela fonctionne ? Au fur et à mesure des rêves éveillés d’Anna, nous voyons de plus en plus d’éléments de souvenirs s’interposer. Qu’ils soient souvenirs ne fait aucun doute. Ceux-ci se signalent par un traitement singulier de l’image, et un montage qui nous permet d’assigner ces images à un travail de remémoration effectué par Anna. L’imagination a actualisé des souvenirs en s’appuyant sur des éléments du monde matériel. Anna avait déjà vu cette maison qui devient le lieu d’une histoire, elle en tenait la photographie lorsqu’elle fut recueillie par ses parents adoptifs. Au dos de la photographie il est écrit « Marnie ». Un souvenir d’Anna nous la montre également à l’enterrement de sa grand-mère. Elle lui en veut : « Toi aussi tu m’abandonnes ». La petite poupée qu’Anna tient en mains ressemble en tous points à Marnie.

Dès lors, la brume se dissipe, tant pour le spectateur que pour le spectateur-metteur en scène de son propre dessin animé qu’est Anna. La petite fille Anna rattrape par le rêve, ou le dessin animé, le retard que sa conscience de jeune adolescente a sur les souvenirs enfouis des histoires de la grand-mère et de l’histoire secrète du corps. Le dessin animé, rêve éveillé d’Anna, était la résolution imaginaire d’un blocage affectif : travail de deuil, découverte de ses origines, guérison. La petite poupée n’est que le catalyseur de la fiction, l’élément qui fait la jonction entre les éléments de réalité et la reconstruction imaginaire. La grande beauté de l’oeuvre tient à ce que la résolution imaginaire — le rêve éveillé d’Anna — ait rencontré les souvenirs de la grand-mère. Les souvenirs d’Anna se sont développés dans un lieu qui a permis à l’imaginaire d’Anna d’actualiser les souvenirs de Marnie. Le défaut de transmission occasionné par le décès prématuré des parents d’Anna est finalement assuré par la communication secrète des souvenirs profonds du corps de la petite fille (les histoires que racontait la grand-mère, les quelques objets du monde auxquels se raccrochait la petite Anna — photographie, poupée), des lieux dans lesquels Marnie a effectivement vécu et l’imagination d’Anna. S’il y a fantôme, c’est celui-là : le fantôme de Marnie qui se construit imaginairement par la rencontre des souvenirs d’Anna avec le monde matériel dans lequel Marnie a vécu. L’inventaire final des lieux en témoigne. On verra, comme s’il s’agissait de photographies ou d’empreintes matérielles du monde vécu, les différents lieux dans lesquels les souvenirs d’Anna ont pu rencontrer les souvenirs de Marnie.

Le fantôme de Marnie n’est ni irréel ni surréel. On manquerait tout autant la singularité de l’existence de Marnie à travers Anna à la comprendre sur le strict mode d’un rêve irréel ou d’une entité surréelle. Souvenirs de Marnie nous raconte la construction de soi dans le fantôme d’autrui, la résolution d’affects à l’aide d’un processus d’imagination hanté par le monde matériel et les souvenirs d’un autre. Le titre anglais l’énonçait littéralement : When Marnie was there, affaire de topologie de la mémoire et du souvenir. Il n’est dès lors pas anodin que les marais fassent fonction de lieu de passage. En tant qu’espace-temps dont l’actualité est indéterminable, ils permettent à la mémoire de divaguer. En effet, les marais favorisent les perceptions du type « rêve éveillé », quand la mémoire n’est plus polarisée par le présent d’une situation déterminée. C’est de l’incapacité d’Anna à se connecter résolument au présent, au monde actuel ici et maintenant tel que le vivaient les petites filles de l’ouverture du film, et pour lesquelles le dessin n’est qu’une reproduction plus ou moins réussie du monde réel, que s’ouvre ce monde intermédiaire. Yonebayashi, avec le tact du photographe qui préserve la mémoire des lieux et la sensibilité du poète qui prête son corps à ce qui, des morts, survit, suit Anna sur le fil ténu qui relie les mondes matériel et imaginaire, tenant tout autant le dessin animé à distance de la pure et simple expression délirante du désir que de la reconduction naturaliste du monde commun. Le dessin animé est alors rêve éveillé, rencontre des vivants et des morts au croisement des lieux et des souvenirs dans l’imaginaire du vivant qui n’est pas strictement polarisé par le présent.

Fiche Technique

Réalisation
Hiromasa Yonebayashi

Scénario
Joan G. Robinson (novel), Keiko Niwa (screenplay), Masashi Ando (screenplay), Hiromasa Yonebayashi (screenplay), David Freedman (screenplay)

Acteurs
Sara Takatsuki, Kasumi Arimura, Nanako Matsushima, Susumu Terajima

Durée
103 min

Genre
Animation, Fantastique, Famille

Date de sortie
19 Jul 2014



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Pour citer cet article : Sébastien Barbion, « « Souvenirs de Marnie » : L’effectivité cathartique du dessin », dans Le Rayon Vert Cinéma [En ligne], publié le 11 Février 2016, imprimé le 25 September 2017, URL : https://www.rayonvertcinema.org/souvenirs-de-marnie-leffectivite-cathartique-du-dessin/.