« Roubaix, une lumière » d’Arnaud Desplechin : Les pleins pouvoirs de l’Accoucheur

« Roubaix, une lumière », un film d’Arnaud Desplechin (2019)

La réception critique de Roubaix, une lumière, le dernier film d’Arnaud Desplechin – à l’occasion de sa présentation au Festival de Cannes puis de sa sortie en salles – est une nouvelle fois éclairante sur la manière dont sont vus et traités les films en fonction du passif qu’ils traînent derrière eux (appartenance à un genre ou à un « type » de cinéma, aura de l’auteur si auteur il y a, etc.). Roubaix, une lumière semble en effet être majoritairement regardé comme le film d’un auteur qui aurait livré une œuvre apparaissant comme singulière dans sa filmographie mais dans laquelle il s’approprierait les codes de ce qui en fait sa base dramaturgique, à savoir le documentaire réaliste et la fiction policière. Arnaud Desplechin se serait donc emparé de cette base qui englobe à la fois une esthétique réaliste – le film est basé sur le documentaire de Mosco Boucault, Roubaix, commissariat central – et la mécanique d’une fiction policière qu’on pourrait allégrement qualifier de télévisuelle, pour l’intégrer à son cinéma et la transcender par son regard d’auteur. Puisque la chose ne nous semble pas aller de soi, il faut donc se pencher sur le film, son esthétique et ses enjeux, pour tenter d’y voir un peu plus clair car Desplechin dresse le portrait d’un policier accoucheur aux pouvoirs presque surnaturels. Cette représentation de la police que propose le film, solidement ancrée dans une réalité documentaire, peut évidemment poser question à bien des niveaux.

Roubaix, une lumière apparaît comme nettement scindé en deux parties. Dans la première s’enchevêtrent plusieurs pistes narratives qui sont autant d’enquêtes menées par le commissaire Daoud et ses lieutenants – dont le lieutenant Coterelle, fraîchement débarqué dans la ville, qui sert de porte d’entrée au spectateur notamment par sa voix off. Si l’on sent poindre tout au long de cette partie le goût d’Arnaud Desplechin pour le romanesque et pour les personnages à caractère symbolique, l’impression qui nous semble prévaloir est surtout celle d’assister à une succession de sous-intrigues dont le magma formé par leur agencement en alternance fait furieusement penser à la fiction policière française actuelle, visible en masse sur la plupart des chaînes télévisées. La seconde partie isole une des intrigues entamées dans la première et s’intéresse au long cheminement emprunté par les enquêteurs et leurs deux suspectes pour arriver au but de l’enquête, à l’énonciation verbale et visuelle de la vérité policière, des faits « irréfutables ». Dans cette partie, les policiers – et particulièrement le commissaire Daoud, nous y reviendrons – apparaissent comme de véritables accoucheurs, dont la mission au caractère presque sacré serait d’amener les coupables à délivrer la vérité comme pour se délivrer eux-mêmes. Si cette vision idéalisée et sacralisée du travail de la police peut s’avérer problématique en soi, cette seconde partie est par ailleurs alourdie par la caractérisation des personnages principaux, les clichés qu’ils véhiculent et la manière dont ceux-ci sont restitués dans le jeu des acteurs. L’interprétation de Sara Forestier en particulier cristallise, dans une « performance » monopolisant beaucoup trop l’attention au détriment de ce qui apparaît tout de même – du moins dans le projet – comme une tentative d’homogénéité dans le casting, toutes les tares de ce qui était déjà décelable dans la première partie. Ce numéro d’actrice jouant la prolétaire à grands renforts d’accent et d’air hébété incarne à lui tout seul les limites de Roubaix, une lumière et de son procédé, celui de la re-création d’une réalité documentaire dans une fiction.

Léa Seydoux et Sara Forestier dans Roubaix, une lumière

Mais l’interprétation d’un acteur ou la manière dont il est dirigé ne peut finalement n’être perçu ou analysé que de manière profondément subjective puisque certains verront toujours de la subtilité là où d’autres n’auront vu que de la lourdeur. Par contre, la manière dont un personnage est décrit par un film et le statut symbolique que lui donne le scénario ou la mise en scène peuvent être appréhendés plus précisément, a priori sans jugement de valeur ni de goût. Et, en l’occurrence, le personnage du commissaire Daoud – en dehors donc de l’interprétation de son acteur, Roschdy Zem – pose question par l’accumulation de scènes et de dialogues « symboliques » qui finissent par lui conférer une aura mystique, voire magique. Dans un dialogue entre Coterelle et Daoud, le premier demande au second s’il sait toujours si un suspect est coupable. Daoud répond par l’affirmative, comme si c’était une certitude pour lui. Et, bien sûr, la suite du film lui donnera raison car dès qu’il entrera dans l’enquête qui monopolise la seconde partie du film – le meurtre d’une vieille dame par deux de ses voisines –, il aura déjà pratiquement résolu l’affaire. Ne lui manquera plus dès lors que de faire accoucher les suspectes de ce dont il a déjà l’intime conviction : la vérité. Le monde de Roubaix, une lumière est donc un monde dans lequel il n’y aurait pas d’erreurs judiciaires puisque les hommes chargés de faire éclore la vérité policière seraient comme des sortes de mages, des clairvoyants à la science infuse et à l’instinct infaillible. Dans la même scène dialoguée entre Coterelle et Daoud, celui-ci apparaît aussi comme une sorte de passeur ou de douanier qui se trouve au confluent de toutes les frontières et connaîtrait tous les chemins, tous les passages secrets qui jalonnent son territoire. Sur le toit d’un immeuble, il montre du doigt à Coterelle tout ce qui les entoure et désigne la Belgique, Lille, Tourcoing, avant de décrire ce qui s’y passe, ce qui en vient et qui y va. Là encore, plus que jamais, Daoud est une sorte de figure surnaturelle de gardien mystique d’un territoire dont il détient le savoir et les clés. Cette idée de surhomme détenteur de la vérité par essence serait presque séduisante si elle intervenait dans un film dont on saurait d’emblée qu’il s’agit d’une œuvre de pure fiction, voire de science-fiction. Mais il se trouve que Roubaix, une lumière à l’ambition de s’ancrer dès son ouverture dans la réalité la plus tangible, une réalité dont chaque fait est avéré – encore cette fameuse vérité, connue a priori. Mais dans cette réalité-là, dans le contexte socio-politique de la France d’aujourd’hui, peut-on réellement mettre en scène et idéaliser un personnage de flic mystique, qui serait au-dessus de la société, au-dessus des gens, tel un sage à la respectabilité indiscutable ?

Cette question et d’autres, soulevées par Roubaix, une lumière, mettent à mal notre point de vue analytique ou de cinéphile. La question du personnage de fiction qui prend le dessus sur la réalité documentaire ou factuelle était déjà au centre d’un de nos précédents textes – sur le Once Upon a Time… in Hollywood de Quentin Tarantino (1)Thibaut Grégoire, « Le petit théâtre de Spectres de Quentin Tarantino » dans Le Rayon Vert, 15 août 2019.. Qu’est-ce qui fait que ce qui nous a paru fonctionner dans un film apparaît comme aberrant dans un autre ? Peut-on changer de point de vue moral selon que l’on se trouve devant tel type de cinéma et telle configuration de re-création du réel ? Devons-nous dénombrer ce qui nous semble ne pas fonctionner dans un tel film, les clichés qu’il charrie, les liens ténus qu’il entretient avec la fiction policière télévisuelle, etc. ? Ou bien faut-il les accepter, voire les nier, sous prétexte qu’ils seraient « récupérés » ou « transcendés » par le regard d’un auteur ? Et, là encore, en quoi la vision d’un auteur transparaît-elle dans un tel film, en quoi est-elle décelable ? Pourquoi prend-on la peine de se poser la question sous prétexte que cet auteur-là mériterait d’être traité avec plus d’attentions, plus de pincettes que d’autres ? Pourquoi devrait-on décider que ce film-ci, en particulier, doit être traité comme un film d’auteur et non comme un simple polar réaliste, jouant maladroitement avec les codes du genre ? La vision du film – plus que le film lui-même qui, en tant que tel, est limpide, totalement lisible – nous laisse sur une série d’interrogations qui nous plongent à la fois dans l’embarras et la réflexion. Au moins, le dernier film d’Arnaud Desplechin aura servi à cela, il n’aura pas manqué de stimuler la pensée.

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Fiche Technique

Réalisation
Arnaud Desplechin

Scénario
Arnaud Desplechin, Léa Mysius

Acteurs
Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier, Antoine Reinartz

Durée
1h59

Genre
Drame, Thriller

Date de sortie
Août 2019

Notes   [ + ]

1.Thibaut Grégoire, « Le petit théâtre de Spectres de Quentin Tarantino » dans Le Rayon Vert, 15 août 2019.
Thibaut Grégoire
Thibaut Grégoire
Rédacteur au Rayon Vert et au Suricate Magazine. Fondateur de Camera Obscura Cinéma.