
« Rietland » de Sven Bresser : Le conteur des marais
Il serait à la fois erroné et injuste de réduire Rietland, le premier long métrage de Sven Bresser, à une réflexion purement morale sur la nature du bien et du mal soumise au double poids de la faute et du jugement. La question n'est en effet pas de savoir si Johan a tué ou non l'adolescente de son village, ni s'il éprouve le besoin de réitérer son geste, mais comment celui-ci se branche à la virtualité d'un possible qui s'est ouvert à lui. Le film montre ainsi comment la noirceur du monde et de l'âme humaine qui le dégrade peut être expérimentée comme un embranchement semblable à tout autre et une ligne d'un livre que se raconte à lui-même son conteur. Sven Bresser ne signe donc pas un film psychologisant où chaque fait et geste serait justifié, expliqué et intégré à une théorie prémâchée sur la nature humaine. Il essaie plutôt de comprendre comment fonctionne l'imaginaire d'un homme qui se révèle être beaucoup plus aventureux qu'il n'y paraît, car Johan vit à travers les possibles qu'il ne cesse d'expérimenter comme un conteur à l'aise dans le fantastique, le thriller et même dans la comédie potache. Rietland est un film qui prend le temps d'expérimenter dans la durée de multiples affects qui sont autant de pages d'un grand livre narré par un conteur des marais.
« Rietland », un film de Sven Bresser (2025)
Il serait à la fois erroné et injuste de réduire Rietland, le premier long métrage de Sven Bresser, à une réflexion purement morale sur la nature du bien et du mal soumise au double poids de la faute et du jugement. La question n'est en effet pas de savoir si Johan (Gerrit Knobbe), un fermier tranquille qui affronte les mutations de son métier et la dévaluation du marché du roseau, a tué ou non l'adolescente de son village, ni s'il éprouve le besoin de réitérer son geste, mais comment celui-ci se branche à la virtualité d'un possible qui s'est ouvert à lui. C'est en ce sens seulement que Rietland est un grand film étranger à toute pesanteur symbolique et moralisatrice : il montre comment la noirceur du monde et de l'âme humaine qui le dégrade peut être expérimentée comme un embranchement semblable à tout autre et une ligne d'un livre que se raconte à lui-même son conteur. Car Johan en est incontestablement un, il fait tomber le masque dans la très belle scène où il raconte une histoire effrayante à sa petite-fille qui cherchait seulement du réconfort pour s'endormir. Ainsi, cet homme devenu solitaire après le décès de sa femme, dont le quotidien semble être rythmé par le travail dans les champs de roseaux et la garde de sa petite-fille qui lui confère un semblant de sociabilité, vit en réalité en fonction des histoires et des possibles qui circulent comme l'eau innerve aléatoirement les marais au gré des saisons et des désengorgements. Sven Bresser ne signe donc pas un film psychologisant où chaque fait et geste serait justifié, expliqué et intégré à une théorie prémâchée sur la nature humaine. Il essaie plutôt de comprendre comment fonctionne l'imaginaire d'un homme qui se révèle être beaucoup plus aventureux qu'il n'y paraît, car Johan vit à travers les possibles qu'il ne cesse d'expérimenter comme un conteur à l'aise dans le fantastique, le thriller et même dans la comédie potache. Les questionnements moralisateurs sur la culpabilité de Johan, et pire sur sa supposée perversité, ne peuvent que se révéler inopérants car l'expérimentation du mal n'est qu'un possible que l'être humain peut s'approprier sans pour autant en accomplir le sombre dessein. C'est pourquoi nous sommes tous à même de baigner dans des marais boueux et d'être emportés par l'imprévisibilité des courants — ce monstre dont parle Johan ; rien ne nous l'interdit, mais rien évidemment non plus n'indique qu'une fois un pied dedans, nous y serons aspirés corps et âme.
Johan révèle sa nature de conteur lorsque sa petite-fille lui demande de raconter une histoire avant de s'endormir. Johan ne choisit pas un conte classique attendu sous la forme du « Il était une fois... », mais il lui relate une histoire qui lui est semble-t-il réellement arrivée et qui a coûté la vie à l'un de ses amis. Ils étaient tous les deux en train de travailler dans les marais quand une étrange créature a emporté son camarade dans la rivière. Le monstre serait en partie lié au goudron que le fermier retrouve sur ses terres, et justement il découvre un nouveau puits avant d'évoquer cette histoire. Terrorisée, la petite-fille arrête le récit de son grand-père. Celui-ci ouvre l'arc fantastique de Rietland, alimenté par la découverte du puits et, surtout, d'une roche composée de cette matière noire qui pourrait jaillir des entrailles de la terre comme être tombée des étoiles. La roche dont Johan veut ensuite se débarrasser semble avoir été confectionnée par sa machine à laver lors du lavage de son blouson recouvert de taches noires. L'ouverture de cette dimension fantastique, si elle peut se révéler fragile et dispensable car le film aurait été meilleur en y renonçant (cette tendance à la porosité fantastique/réalisme tournant à vide commence à agacer), elle invite au moins à prendre du recul par rapport à une lecture unilatéralement moralisatrice. Elle prouve que les terrains imaginaires de Johan sont aussi touffus et étranges que ses champs de roseaux.
Johan n'excelle pas seulement dans le fantastique auquel il accorde un même degré de croyance qu'au réel. Contre l'avis des policiers, il endosse d'abord le rôle d'enquêteur quand il se met à soupçonner le fils de son voisin. Celui-ci posséderait la même moto qui a été aperçue la nuit du crime. Johan serait-il au bout du compte moins le coupable idéal qu'un justicier inattendu, révulsé par le meurtre odieux de la jeune femme ? Ensuite, et c'est sa première nature, il est un fermier intégré dans sa communauté, passionné par son métier dont il défend l'artisanat et détient un savoir ancestral dans la gestion des marais et la coupe des roseaux. Johan est aussi présenté comme un grand-père idéal — même s'il devrait raconter d'autres histoires au bord du lit ! — qui a toute la confiance de sa fille. Enfin, il possède aussi, comme à peu près tout le monde, un univers fantasmatique, avec son expression érotique, quand une très belle séquence le montre en train de se masturber devant une IA élaborée. Ajoutons encore une dimension burlesque à son imaginaire. Quand il rend visite à son voisin en chaise roulante, ils échangent une série de pets qui laisse transparaître les restes d'une amitié partiellement révolue et un goût évident du comique qu'il dissimule derrière son impassibilité. Johan est donc un conteur disposant d'un large répertoire et pourtant, quand sa petite-fille lui demande de jouer un rôle dans le spectacle annuel du village, il refuse, comme s'il ne voulait pas qu'on découvre cette profonde nature. Finalement, il endossera le costume d'un hippopotame qu'il confectionnera avec des roseaux, ce qui ne laissera plus planer aucun doute sur sa nature de conteur aventureux (littéralement, il tombe le masque) quand tous les adultes de la communauté se trouvent quant à eux dans le public.

Vu sous cet angle, Johan ne peut pas être réduit à une bête sanguinaire et perverse luttant pour ne pas reproduire le crime que certains spectateurs/critiques pensent qu'il a commis. « Oh mon Dieu, mais il se masturbe devant une IA, c'est un vieux dégueulasse frustré qui aime les jeunes filles ! », sous-entendent les critiques moralisatrices et chastes qui jugent Johan. « Mais quel grand-père il fait ! Il faut absolument éloigner la petite de ce pervers ! Imaginez qu'elle le découvre en train de s'astiquer le poireau ! » ou encore « Et ce salaud ose se montrer à l’Église ! Et dire qu'il véhicule encore la petite chanteuse qu'il veut faire passer à la casserole comme il cuit ses pommes de terre ! Ne montez jamais avec un inconnu, jamais ! ». Certes, Sven Bresser fait durer longuement la scène où Johan prend en stop la jeune femme, ainsi que le plan final où il la regarde passer. Sur ce point, le cinéaste donne des cantiques à moudre aux moralisateurs en créant inutilement du malaise. Or, on peut aussi voir dans cet élargissement de la durée le moment où l'expérimentation du possible prend forme. En effet, pour l'atteindre ou même l'effleurer, il faut incontestablement faire éprouver une durée différente de la temporalité qui règle le quotidien. Johan se branche à la possibilité d'être un tueur et aux affects qui vont avec. C'est en tant que récit et ligne narrative, et sous cette forme uniquement, que ce drame l'intéresse : Rietland tire toute sa force de cette nuance fondamentale qui fait de Johan le conteur des marais. Les affects du tueur l'intriguent comme les nouvelles formes de pornographie créées à partir de l'IA (cette scène, répétons-le, est vraiment réussie) ou du mystérieux vent qui traverse ses champs de roseaux. Ainsi, le film ne quitte jamais le terreau fantasmatique de son personnage principal. Quant au bruit insistant, dans plusieurs scènes, de la machine à laver qui finit par exploser, il ne faudrait pas y voir une nouvelle métaphore de la perversité de Johan qu'il ne parviendrait plus à contenir, mais un élément dramatique de son théâtre quotidien, qui peut passer de la nuit orangée d'une solitude tranquille à des journées imbibées par la lumière qu'apporte sa petite-fille. Non, décidément, cet homme-là n'est pas un monstre.
Avec Rietland, Sven Bresser se présente comme un nouveau compagnon de route de Bruno Dumont. À eux deux au moins, ils dessinent la carte d'un cinéma des Flandre singulier et aux multiples résonances, qui se déploie du Nord-Pas-de-Calais à L'IJsselmeer, dans la province d'Overijssel située tout au nord des Pays-Bas. Ils prolongent une longue tradition esthétique du cinéma flamand, qui en Belgique s'étend d'André Delvaux à Gust Van den Berghe, même si aujourd'hui on peine à citer de nouveaux noms, la faute à une forclusion quasi-totale du cinéma belge néerlandophone qui se suffit de sa médiocrité esthétique (ces films qui cartonnent au box-office sont paradoxalement peu vus ailleurs, en premier lieu en Belgique francophone). Rietland est un film qui prend le temps d'expérimenter dans la durée de multiples affects qui sont autant de pages d'un grand livre narré par un conteur des marais. Il n'est donc question ni de moralisme, ni de jugement catégorique, mais de l'exact contraire, puisque le mal est une composante comme une autre du monde, ou plus précisément un possible extrême dans lequel il ne faudrait pas s'engager. On peut néanmoins reprocher à Sven Bresser d'entretenir une ambiguïté dispensable, tout comme une poétique des branchements que certains jugeraient trop deleuzienne — mais il vaut mieux ça que l'inverse. Entendons-nous enfin que notre thèse du conteur n'est pas une morale grise. Sa finesse induit un tout autre rapport au monde, à son expression, ses expérimentations et ses ramifications.
